Anima

Wajdi Mouawad · Chapitre 2 sur 5 · partie 2/5

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Anima

II Bestiæ Fabulosæ... 110

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Somewhere between Cornwall and Glen Walter / They asked me to open the boxes / Full of drugs / I killed them / It’s a trap, Coach / I don’t know / I mean, we exchanged trucks ! / As usual ! / They followed us all the way from Montreal / I’m sure / Those guys knew what they were going to find in the boxes / It’s a trap, Coach, it’s a fucking trap !

Lui, depuis que son regard a rencontré le mien, ne prête plus attention à ce qui l’entoure. Il n’est pourtant pas de ma race et je ne suis pourtant pas de la sienne, mais par la grâce de je ne sais quelle magie, je suis devenu lui et je crois qu’il est devenu moi. Je veux dire par là qu’il y a eu une transmutation aussi instantanée que momentanée de nos esprits. Comment expliquer sinon cette empathie réciproque qui nous a gagnés, nous faisant éprouver, sans doute possible, les tourments qui déchirent l’autre ? La douleur atroce qui est la sienne, la solitude infâme où il se trouve m’ont envahi avec une force si brutale que mon sort m’a paru enviable comparé au sien. Il me parle.

— Nous allons mourir tous les deux, mais toi, cochon, tu mourras dans les cris de tes congénères et tu sauras alors que tu n’es pas seul à boire la coupe jusqu’à la lie. L’injustice infinie où tu te trouves et dont tu es la victime, tu la partageras avec ceux qui te ressemblent. Les hommes qui te tueront n’ont pour toi ni haine ni colère. Ils veulent seulement te manger. Moi, je mourrai avec le sentiment que personne n’aura mérité la mort autant que moi. Je mourrai au milieu du désert, je mourrai seul, haï de tous, dans l’indifférence même du sable.

We can’t cross the U.S. lines / OK / No / He hurt his leg / Yeah / OK / We’ll be there.

Notre convoi s’est remis en route. Mes congénères ont poussé des cris stridents. Ils savent sans savoir. Nous roulerons toute la nuit, nous verrons le jour se lever, ce sera notre dernier soleil. Il n’aura pas achevé sa course que nous serons, tout un chacun ici, cochons et truies, jetés sans ménagement aux orties des terreurs.

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CATUS SYLVESTRIS DOMESTICUS

Ils se sont installés à côté de la porte des toilettes. Le serveur est passé prendre leur commande, puis il a tourné les talons. Il y avait déjà beaucoup de monde sur le plancher. La plupart des clients étaient agglutinés autour des tables de billard, du baby-foot et devant le jeu de fléchettes. Les autres, debout ou assis, verre de bière à la main, tentaient d’échanger quelques mots. Le son des voix, les cris, les rires, le claquement des balles, mêlés à la musique, dont il ne surnageait que des battements graves et lourds, rendaient inaudible la moindre conversation. Ici, les humains hurlent. Lui, je l’ai aperçu à l’instant où il est entré avec son compagnon. Il marchait avec difficulté, la figure défaite par la fatigue, anéanti par un poids trop lourd pour ses épaules. Je ne l’ai plus quitté des yeux. Le serveur est revenu les voir avec deux verres posés sur un plateau et une grande bouteille d’un alcool fort. Ils ont bu sans trinquer. J’ai abandonné mon coussin, j’ai sauté sur le sol et je me suis approché d’eux. J’ai attendu un instant avant de monter sur le banc où ils s’étaient assis. Rassuré, je me suis allongé à ses côtés. Il avait mal, il grimaçait sans cesse, sa jambe endolorie, tendue devant lui, le faisait terriblement souffrir.

— Où est le médecin ?

— Il va arriver. Ça sera pas long. Coach a dit de venir attendre ici. On va attendre. Bois.

Ils ont bu. Sa cuisse exhalait une odeur putride. Une tache graisseuse suintait et auréolait le tissu de son pantalon. Ils ont commandé une seconde bouteille. Randy est venu leur réclamer les cinq dollars nécessaires pour assister au concours de bras de fer féminin qui allait bientôt débuter. Ils n’ont rien dit. L’un a tendu un billet et Randy s’est éloigné.

— Les boîtes à l’arrière du truck, il y avait quoi dedans ?

— C’est pas de tes affaires.

— Deux policiers sont morts devant moi, abattus par le gars avec qui je voyage depuis deux jours et avec lequel je m’apprête à assister à une partie de bras de fer féminin dans une taverne perdue de l’Ontario. Je suis complice de ces deux meurtres. Ne me dis pas que ce n’est pas de mes affaires. Qu’est-ce qu’il y avait dans les boîtes ? C’était quoi ce chargement ?

— De la poudre.

— Tu ne le savais pas ?

— Non.

— Je t’ai vu vérifier le chargement la nuit dernière. Tu as ouvert les boîtes, tu les as comptées, je t’ai vu.

— Le truck avec lequel on est arrivés ici est pas le même que celui avec lequel on est partis.

Une colère, une rage sans mesure, brutale, soudaine, l’avait envahi. J’ai reculé.

— On n’a pas quitté le truck une seule fois depuis qu’on est partis.

— C’est pas le même truck ! On est partis avec un truck chargé de cartons de cigarettes. C’est ça que tu m’as vu charger puis vérifier. Quand on s’est arrêtés pour manger à Rivière-Beaudette, je me suis levé et je suis parti un moment, tu t’en souviens ?

— Oui.

— Bon. J’ai été donner les clés du truck à un gars en échange d’un autre truck. Même marque, même couleur, même plaque, mais pas le même chargement, OK ? C’était supposé être un chargement de mocassins et d’artisanat amérindien, OK ?

— Tu n’as pas vérifié ce qu’il y avait dedans ?

— J’ai pas vérifié parce que je connais le gars, puis parce qu’on fait toujours ça ! C’est une routine ! On appelle ça se faire fourrer, OK ? La police nous suivait depuis Montréal, et je comprenais pas pourquoi elle nous arrêtait pas. Là, je comprends : ils attendaient juste l’échange de trucks pour nous pogner avec la poudre. Les deux gars qui nous ont arrêtés savaient parfaitement ce qu’il y avait dans les boîtes. Je sais même pas si c’étaient des policiers, je sais pas qui a organisé tout ça, je le sais pas, je sais juste que si je les avais pas tués, Coach était fait à l’os ! Une armada d’avocats aurait pas suffi pour lui éviter de finir ses jours en prison, OK ?

La taverne était noire de monde. Deux chaises avaient été placées de part et d’autre d’une table installée au centre de la salle. On criait, on hurlait, on applaudissait alors que le son de la musique laissait place à la voix détestable de Randy, violemment amplifiée par le microphone qu’il tenait à la main,

— Ladies and gentlemen, welcome to the Anaconda Bar ! Welcome to Canada’s best women arm wrestling competition ! We’ve got twelve amazons tonight ! Twelve warriors ! Twelve « hubba hubba » female muscles ! Yeah !!! It’s going to be a great night ! A special night ! Yeahhh ! I’m Randy McGregor from the Anaconda Bar and we’ll begin in a few minutes ! Get ready, ladies, and thank you all !

Ils n’ont pas écouté, ils n’ont pas levé les yeux, ils n’ont pas même regardé au-delà de leurs propres mains, indifférents aux cris et aux applaudissements qui avaient repris de plus belle.

— Qu’est-ce qui va se passer ?

— Tout et n’importe quoi. Depuis la mort de ta femme, tout s’est mis à dérailler.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je sais pas. On savait que Rooney était un méchant malade, mais ce qu’il a fait là a assommé tout le monde. Ta femme avait rien à voir avec nos affaires. C’est un accident, je veux dire qu’elle s’est trouvée sur son chemin. C’était pas prévu. Ça devait pas arriver et pourtant c’est arrivé. Un sacrifice. Ça a comme officialisé une guerre.

— Je ne comprends pas. Quelle guerre ?

— Une guerre qui est là depuis longtemps.

— Entre qui ?

— Entre nous. Entre Mohawks. Entre ceux qui pensent à leur propre intérêt et ceux qui pensent à l’intérêt de la communauté. Quand il y a de l’argent en jeu, ça finit par devenir violent parce que l’intérêt de la communauté va nécessairement contre l’intérêt particulier. Ça, c’est Coach qui me l’a appris. Quand, en plus, la drogue rentre là-dedans et que tu vois débarquer les gangs de motards, les Italiens, les Asiatiques, et que tout le monde commence à s’en mêler parce que plus personne considère la réserve comme un territoire ancestral et sacré, mais comme un territoire criminel qu’il faut contrôler pour étendre son pouvoir et sa puissance, alors c’est la guerre. Il y a toujours des victimes innocentes qui font les frais des guerres. Tu vois ce que je veux dire ? T’as connu la guerre, toi ?

— Oui.

Ils se sont tus. Le combat allait débuter. Randy avait repris son microphone et s’était remis à vociférer.

— OK ! Ladies and gentlemen ! It’s an honour for me to introduce our two first ladies for the first fight ! The shock of the Titans ! Please welcome Genocida Linda and Melissa the Rock !!!

Les deux concurrentes se sont installées face à face sous les acclamations, les rugissements et les applaudissements de la salle, et se sont empoignées, la main de l’une accrochée à la main de l’autre, les coudes fixés sur la table.

— OK !! Are you ready, girls ? On your mark, get set, go !!!

Au milieu des encouragements, Randy commentait sans relâche le combat, beuglant de toutes ses forces, avec une hystérie qui le rend encore plus haïssable à mes sens.

— These girls never give up ! Oh my God ! Oh Jesus ! Halleluiah !!! Oh my Lord !! It’s incredible ! Unbelievable ! Genocida against The Rock ! Who’s going to be the winner !!! I don’t know !! Nobody knows ! Look at that ! Wah !!! What the hell do these women eat ?! Here we go here we go here we go here we go here we go !!! Yeah ! Over the top !!!… And the winner is… Genocida Linda !! Genocida Linda !! Halleluiah ! Glory glory halleluiah !

La seconde bouteille s’est vidée. Je me suis rapproché de lui. Il s’est mis à me caresser sans prendre réellement conscience de ma présence. Cela importait peu. La chaleur de sa main me réconfortait.

— En quoi la mort de Léonie a pu changer quoi que ce soit ? Quel est le rapport ?

— Rooney. Rooney l’a tuée et on peut rien faire. Rooney sait beaucoup de choses sur tout le monde. Il peut témoigner contre n’importe qui. S’il tombe, tout le monde tombe. La police peut pas l’arrêter parce qu’il est leur meilleur informateur dans une enquête qui dure depuis cinq ans. Ça leur tente pas d’avoir à tout recommencer. Coach veut pas le tuer parce qu’il veut savoir qui sont ses indics à l’intérieur des réserves, et les motards ont besoin de lui parce qu’il fout la marde entre les membres de la communauté. Tant qu’il tient entre ses mains les fils des témoignages, des disputes et des délations, il est safe. Mais le temps joue contre lui et il le sait, ce qui le rend encore plus dangereux. Il va se débarrasser de tous ceux qui peuvent lui nuire, il va monter tout le monde contre tout le monde, il va tout faire exploser, il est prêt à tout pour pas avoir à retourner en prison. Je le connais, il se laissera pas faire.

— Tu le connais ?

— Disons qu’on était comme deux frères liés par la marde qu’on nous a faite manger flos. On a juste pas viré de la même manière. Moi, je me suis calmé, lui, il est devenu fou. Moi, je veux construire, lui, il veut tout casser. Moi, je crois qu’il faut l’abattre. Le plus vite possible. On dirait même qu’il le cherche. Mais c’est pas l’avis de Coach. Il veut d’abord le pogner. Il veut savoir ce qu’il sait, et pour ça il compte sur toi.

— Pourquoi ?

— Parce que Rooney a pas peur de toi.

Un homme était là. Je ne l’avais pas vu arriver. Il se tenait debout devant le banc à l’intérieur d’un grand manteau rouge. Il n’avait pas enlevé son chapeau. Dans la lumière tamisée de la salle, on ne pouvait pas voir son visage, à peine distinguait-on le bas de sa figure.

— Chuck ?

— That’s me.

— Let’s go.

Il a tourné le dos et s’est dirigé vers la sortie. Ils se sont levés, ils se sont rhabillés et sont partis à leur tour. Les humains sont sous le joug d’une malédiction qui les exile sans cesse de leur bonheur. Je ne l’ai plus jamais revu.

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EQUUS MULUS

La porte s’ouvre. L’air frais pénètre mes naseaux. Je m’éveille. Les bêtes s’agitent dans leur box. Le maître s’avance, promenant à la faveur des lumières extérieures son ombre démesurée contre les murs de l’écurie. Deux hommes entrent à sa suite. L’un, appuyé sur l’épaule de l’autre, ne cesse de gémir. Mon maître déplie le lit de camp et l’aide à s’allonger. Les deux juments, les yeux ouverts, se tiennent immobiles. Elles observent. Le cheval noir frotte ses sabots contre le sol. Sa crinière frémit dans l’obscurité. Au fond, l’âne assis sur sa paillasse lèche sa longue jambe étendue devant lui. Le maître allume deux lampes à pétrole et les dispose de chaque côté du lit sur des morceaux de tôle ondulée, puis il fait signe à l’un des deux étrangers de le suivre. Ils sortent de l’écurie. Lui, reste là. Il se tord de douleur sur sa couche. Les deux juments le regardent. Le cheval noir le regarde. Je le regarde. Il se redresse, se relève et se traîne vers le mur du fond, où il défait son pantalon et urine. Son odeur emplit l’espace tout entier. Il revient en titubant et se rassoit sur le lit. Il tient sa jambe endolorie entre ses deux mains. J’émets un léger braiment, il relève la tête, la porte de l’écurie s’ouvre et son compagnon réapparaît.

— OK. Ça devrait aller. Il va s’occuper de toi.

— Qui est-ce ?

— Je sais pas. Un ami de Coach.

— C’est un médecin ?

— Genre. Un rabouteux. Bon. Écoute : tu vas rester ici, moi, je vais partir. Rooney est dans le coin, quelqu’un l’a vu rôder proche du fleuve, à la recherche d’une embarcation.

— On est sûr que c’est lui ?

— On sait pas. Je vais aller à la réserve pour assurer le passage. Coach veut prendre aucun risque. Il faut pas que Rooney nous voie ensemble. S’il apprend que t’as parlé à Coach, alors tu peux faire tes prières et je suis pas sûr que t’auras le temps de les terminer. Je reviendrai demain matin.

Il repart. J’entends la voix de mon maître le saluer à l’extérieur. Il lui dit Take care, boy, puis il rentre et referme la porte de l’écurie derrière lui.

Il se rapproche de l’homme malade, s’assoit par terre et défait le nœud des sangles qui rattachent ensemble les pans de sa serviette en tissu où sont rangés, chacun dans un compartiment cousu sur mesure, les instruments chirurgicaux avec lesquels il incise, coupe et opère tous les animaux malades qui lui sont amenés. L’homme recommence à gémir, mais mon maître ne semble pas l’entendre. C’est mon maître. Je le reconnais au moindre de ses gestes. Il allonge un bras, il branche la bouilloire, il sort son couteau, fait pénétrer la lame dans le pantalon de l’homme et fend le tissu d’un seul geste. Il écarte les pans sur la blessure noire et luisante. L’odeur qui s’en exhale me fait saliver. La bouilloire émet son sifflement éraillé. Mon maître vide l’eau fumante dans un bol en terre cuite sur lequel se trouve une serviette blanche. Il débouche un flacon et y rajoute quelques gouttes d’eucalyptus. Il remue la serviette à l’aide d’une baguette de bois puis la soulève pour la déposer, brûlante, sur la plaie. L’homme pousse un gémissement. Il cambre la tête. Il pleure. Mon maître essuie la blessure avec attention, replongeant la serviette dans l’eau bouillante jusqu’à ce qu’il ne reste plus sur la jambe qu’une croûte violette, débarrassée de ses miasmes, recouvrant toute la surface de la cuisse. Il t’a pas manqué, l’enfant de chienne ! Il t’a mordu jusqu’à l’os ! L’homme est pâle. Blême. Mon maître lui fait avaler quelques gorgées d’alcool. Il tousse.

— Je vais devoir t’attacher, mon garçon.

— Qu’est-ce que vous allez faire ?

— Je vais devoir t’attacher.

Il lui lie les poignets ensemble au-dessus de sa tête à l’aide d’une corde de chanvre, puis il noue la corde autour de la poutre centrale sur laquelle repose le toit de notre écurie. Il lui attache ensuite les jambes contre le lit. Il lui éponge le front. L’homme se met à trembler.

— Tu as froid ?

— J’ai peur ! J’ai peur !

Les juments toujours regardent. Le cheval noir s’agite. Son sexe est démesuré. Il s’ébroue et tourne, frottant sa tête contre le bois de son box. Je salive.

Le maître prend une boîte métallique et la dépose à côté de la jambe de l’homme. Il sort son briquet. Il passe et repasse la lame de son couteau au feu bleuté jusqu’à ce qu’elle se soit entièrement noircie. Respire un bon coup, il dit, et sans plus attendre il plonge la lame dans la croûte violette de la blessure, la découpe d’un geste et l’arrache de la cuisse. L’homme pousse un hurlement de douleur. Mon maître se saisit de la boîte métallique et l’ouvre pour en déverser le contenu. Des milliers de larves de mouches et d’asticots en tous genres atterrissent sur la blessure et commencent à grouiller à l’intérieur de la plaie. L’homme, saisi de panique, crie de dégoût, s’agite en tous sens et cherche à se défaire de ses liens.

— Laisse-les faire, lui dit mon maître en le maintenant allongé, elles dévorent le pus de ta jambe, elles mangent ta chair morte, elles avalent le mal qui te ronge. Laisse-les faire.

Il acquiesce et tente de se calmer, de retrouver ses esprits, mais l’effroi grandit. Je vois ses yeux se révulser. Il délire. Il fredonne. Il chantonne. Des chansons, des paroles anciennes, venues du plus profond de ses ténèbres :

… Je ne savais pas que sous terre tout était noir, je ne savais pas que le noir ne se voyait pas, maman ! Maman, est-ce que tu as trouvé de la terre au fond de mon lit quand tu as défait les couvertures ? De la terre dans mes chaussures ! Tu n’as pas trouvé, dis, de la terre dans mes cheveux, longtemps après me les avoir lavés des années durant ? Maman, dans mes oreilles tu as trouvé des insectes ? Cafards pucerons blattes et chenilles escargots, toutes les bêtes qui recouvrent les cadavres ?…

Puis les mots se perdent dans le dédale des langues, nouvelles et anciennes : Kén fi malak… metl-l malak… Mon maître lui éponge le front. Il lui soutient la tête, défait les boutons de sa chemise, à présent détrempée par la sueur et la fièvre, et lui essuie le torse. Les larves font leur œuvre. Le cheval noir frotte son sexe contre les barreaux de son box. Sa semence gicle sur le sol. Il hennit. L’odeur âcre envahit mes naseaux. Les juments toujours regardent.

L’homme se calme, il s’est presque endormi. C’est à moi d’agir. Mon maître vient me chercher. Il ouvre mon box. J’avance vers le lit. Je frotte mon nez contre le front de l’homme, je sens sa fièvre. Il se réveille, il a un léger sursaut, mon maître me caresse.

— Voici Kally. C’est une mule. Sa salive va tout cicatriser. C’est le meilleur antibiotique qui soit. Laisse-la faire.

Je me penche sur sa plaie recouverte par les larves. Elles sont repues de viande nécrosée. Elles ne s’agitent plus. Elles ont dévoré la purulence. Je n’en perçois plus qu’une vague odeur. J’ouvre les lèvres et laisse couler la salive accumulée dans ma bouche. Les larves se remettent à se tortiller. D’un coup de langue j’en avale la moitié. Je n’attends pas avant d’avaler le reste. Avec mes lèvres, je suce lentement l’intérieur de la plaie. Le goût du sang affleure peu à peu et, lorsqu’il se fait plus âcre, je m’arrête. Il n’y a plus trace d’infection. Je lèche la plaie. Mon maître me caresse les oreilles. Il m’encourage. Je poursuis. Ma langue passe et repasse, se réchauffe au contact de la peau, de la blessure ouverte, brillante d’un rouge vif et laquée à présent de ma salive. L’homme s’endort. Je m’arrête. Mon maître applique des pansements de coton et enveloppe la cuisse d’un bandage, qu’il serre fermement avant d’y fixer une attache métallique pour l’empêcher de se défaire. Il détache les liens de l’homme, le couvre et me reconduit à mon box. Il éteint les deux lampes à pétrole et se dirige vers la sortie de l’écurie. Il referme la porte derrière lui. Nous, les animaux, nous nous rendormons.

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EQUUS ASINUS

Il hurle. Il hurle encore et se redresse, sans sortir de son sommeil. Il balaie l’air de ses bras, Non ! Non ! Il profère des mots, des sons, sans que cela me soit tout à fait compréhensible. Je prends peur. Il veut se lever, mais à peine prend-il appui sur sa jambe endolorie qu’il s’écroule au pied de son lit. Il s’éveille. Il reste là, abasourdi, retrouvant peu à peu le fil de sa raison. Nous, les animaux, l’entendons pleurer. Il s’apaise. Il dit Léonie… Léonie… et se rendort à même le sol, les poings serrés, appuyés contre son visage, grinçant des dents.

L’aube arrive.

Le maître des lieux entre. Il le regarde étendu par terre. Il ne le réveille pas. Il dépose, sur le lit, des vêtements, puis il ouvre les stalles de la mule, des deux juments et du cheval noir. Ils enjambent le corps du dormeur sans faire de bruit et rejoignent l’extérieur comme à leur habitude. Le maître des lieux me caresse les oreilles et le museau. Stay here, Tindy. Take care of him. Il repart.

Le soleil se lève et l’écurie s’embrase de lumière. Je frissonne aux matins radieux. Je brais de bonheur à plusieurs reprises. Il se réveille, il ouvre les yeux, il s’assoit. Il se masse le visage. Il se met debout, il fait quelques pas prudents. La douleur semble avoir disparu. Il aperçoit les vêtements sur le lit, les enfile. Il lève la tête et, ne voyant que moi, il me regarde.

— Ils sont tous partis et toi tu es resté pour me veiller.

Il fait un pas dans ma direction. Je prends peur.

— Je voudrais que rien de cela ne soit vrai. Chaque matin, depuis dix jours, je me réveille en me disant que ce n’est qu’un cauchemar, qu’elle est là, Léonie, dans la cuisine, que le jour commence, puis, tout à coup, je comprends que non, que c’est vraiment un cauchemar. C’est ce tout à coup qui est épouvantable. Je sais bien que ce n’est pas moi qui ai fait « ça », mais je me sens habité par une sorte de conviction liée à son massacre. Je dis « massacre » mais je ne sais pas ce que je dis. Tu ne peux pas comprendre cette sensation, toi. L’idée de vouloir être autre chose qu’un âne ne te traverse même pas l’esprit. Moi, je voudrais tellement être quelqu’un d’autre qui aurait vécu autre chose et qui serait en ce moment ailleurs. N’importe où. Mais c’est impossible. On peut se raconter toutes les histoires que l’on veut, la résurrection, la téléportation, toute la science-fiction : « moi » restera toujours « moi » et « cet endroit » restera toujours « cet endroit ».

Il s’adresse à moi sans s’inquiéter de l’abîme qui nous sépare :

— Toute situation est puissante, disait Janice. Ce ne sont que des mots. Janice avait sans doute raison, mais à quoi ça aura servi ? Elle est morte. Pour elle, il n’y a même plus de situation. Comme pour Léonie. La situation : le cauchemar des survivants.

Je ne veux pas être ému par cet homme. Je ne veux pas qu’il m’ébranle, je veux qu’il s’en aille, qu’il disparaisse et qu’il cesse de me regarder en articulant des mots maudits. Je brais de toutes mes forces et me retourne pour donner des coups de sabot contre la clôture de mon box. Saisi de crainte, il recule et sort, laissant ouverte la porte de l’écurie sur le seuil de laquelle je vois s’effondrer un bloc de lumière aveuglant de soleil.

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REGULUS SATRAPA

Je l’ai aperçu depuis la toiture de la grange où je niche. Il a longé le mur de l’écurie avant de traverser l’enclos des chevaux. Il a claudiqué jusqu’au bâtiment principal où certains de mes congénères ont préféré nidifier plutôt que de se tenir, comme moi, à l’écart des humains. J’ai émis un sifflement, mais personne n’a répondu à mon appel. Il a grimpé les quelques marches, puis il a ouvert la porte de la maison.

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PAN TROGLODYTES

Il est entré dans la cuisine et s’est immobilisé, surpris de me retrouver en face de lui. Il m’a reconnu comme je l’ai reconnu, puisqu’il s’est retourné pour demander si je n’étais pas le singe de Coach. Assieds-toi, lui a répondu le vieillard.

Que s’est-il passé ? Où sont les chemins qui nous ont conduits à être de nouveau en présence l’un de l’autre ? Il s’est assis et n’a pas cessé de me fixer avec un air inquiet comme s’il pressentait, dans ma présence, le signe d’une catastrophe. Les hommes en général me font rire. La moindre de leurs grimaces déclenche chez moi un torrent d’hilarité. Lui, c’est le contraire. Rien dans sa tenue n’est ridicule. Il est comme un animal, bien qu’il n’agisse en rien comme un animal. Seule la défaillance de ses yeux faïencés trahit les reflets rougeâtres de sa colère. Je me souviens, face aux hommes qui le harcelaient, elle avait éclaté avec une telle fluidité, dans une parole tellement dénuée d’hésitation, que tous s’étaient tus. Quelque chose dans la déflagration de sa voix avait su me happer pour me rappeler des sentiments enfouis, rage peine chagrin, lesquels, remontant à la surface de ma mémoire, m’avaient fait revoir les paysages d’où l’on m’avait un jour arraché afin que je devienne, à mon corps défendant, et selon une alchimie monstrueuse, le singe de Coach.

— Est-ce que c’est le singe de Coach ? a-t-il encore demandé sans me quitter des yeux.

La porte s’est ouverte, comme une réponse, et Sa Majesté, Coach le sublime, a surgi.

— C’est mon singe, oui.

J’ai explosé de rire. Je l’adore, Coach, il est si touchant, si théâtral. Il a des phrases. Il en dit tout le temps. Il est marrant !

Le vieillard a déposé la cafetière au centre de la table. Ils se sont assis. Coach a décapsulé la cannette de Coca-Cola light qu’il avait été chercher dans le coffre de sa voiture, y a glissé une paille aux belles rayures rouges et blanches et me l’a tendue. J’en ai eu les larmes aux yeux. Ce picotement dans la gorge me rend hystérique. La joie alors m’inonde et je rote. Je rote vraiment. Et là j’ai roté. Un gros rot sonore. RRRRÔÔÔÔHHHHH ! Comme ça ! Ha ! Félicité ! Béatitude ! Pour rien au monde je ne retournerais dans ma jungle ! J’aime trop le Coca-Cola light ! J’aime trop les humains ! J’aime qu’ils me servent, j’aime les regarder pleurer, j’aime les regarder souffrir, j’aime les regarder vivre, j’aime les savoir ignorants de ma tendresse à leur égard, j’aime les savoir convaincus de mon incompétence à comprendre leur monde, de mon incapacité à les écouter et partager leurs peines et leurs tristesses. Ne suis-je pas qu’un misérable singe tout juste bon à faire rire les abrutis et à épater la galerie de Sa Sérénissime Majesté Coach ? « The Coach », dont je suis l’objet, le singe, l’animal de compagnie, le bijou, le chéri, le chimpanzé sympathique ?

Ils ont rempli leurs tasses de café, ils les ont prises entre leurs mains, mais aucun d’entre eux ne l’a portée à ses lèvres. Le soleil est entré par la porte du jardin et il a inondé toute la pièce.

— Comment va ta jambe ? a demandé Coach.

— Je n’ai plus mal.

— Il faudra que je te montre comment changer le pansement, a dit le vieillard, demain tu seras remis.

— Henry est le meilleur médecin du pays pour tous les animaux égarés et blessés, a dit Coach, et il a avalé une gorgée de son café.

Henry. Il s’appelle donc Henry. Bon. Bien. Je m’appelle Tomahawk. Appelons-le donc Henry et continuons à m’appeler Tomahawk. C’est comme ça. Ils se sont tus. Ils ont bu leur café sans faire de bruit. Ça, ça m’énerve ! Le silence m’énerve ! J’ai crié, j’ai quitté ma chaise, j’en ai fait le tour pour y remonter en hurlant de toutes mes forces.

— Tomahawk !!! Shut up !!

Il m’a pris par le cou et m’a écrasé la figure contre la table. Je me suis arrêté. C’est la première fois que je vois Coach perdre son calme. Les humains me font rire, mais aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi, ils sont vides d’ironie et de légèreté. Il m’a relâché. Je suis descendu de ma chaise. J’ai été appuyer mon front contre la vitre de la porte d’où l’on pouvait admirer le jardin. Elle était chauffée par le soleil. Mes cils s’y frottaient à chaque clignement. J’y voyais mon reflet. Dans le jardin, il y avait des chevaux, des ânes. J’aime voir le vol des oiseaux passer sur le front de mon reflet. J’ai ouvert la bouche. Mon reflet a avalé un cheval.

— Qu’est-ce qui se passe ? a demandé l’homme aux yeux faïencés.

— Chuck est mort, a répondu Coach.

Le cheval a tourné la tête pour chasser les mouches qui ne cessaient de l’assaillir, mais ni ses mouvements ni le balancement de sa longue queue noire n’ont suffi à le délivrer. L’essaim s’écartait un instant avant de se rabattre. J’ai ouvert la bouche et mon reflet les a avalées.

— Comment : « Chuck est mort » !?

— Égorgé. Les deux mains coupées. On a retrouvé son corps ce matin au fond d’une barque.

J’aime les oiseaux, j’aime les longues oreilles des ânes, mais je n’aime pas Motherfucker, le chien de Chuck. C’est un animal qui ne me fait ni rire ni sourire. C’est une créature immonde tout juste bonne à faire peur, à mordre et à déchiqueter.

— On sait ce qui s’est passé ?

— Rooney l’a tué.

— Mais pourquoi ? Pourquoi il l’a tué ?

— Quelqu’un a dû lui dire que Chuck était sur sa trace.

— Qui ?

— C’est ça que j’aimerais découvrir. Ce qui est sûr, c’est que Rooney ne connaît pas ton existence. Il a dû tuer Chuck au début de la nuit. Il a été jusqu’à la réserve, il a remis ce qu’il avait à remettre, puis il a fait ce qu’il avait à faire. Comme si de rien n’était. S’il avait su qu’il y avait quelqu’un avec Chuck, il n’aurait jamais pris le risque de se montrer. Il a cru que Chuck agissait seul, ce qui signifie que celui qui l’informe n’est pas au courant de ta présence ici. Ça, au moins, c’est une bonne chose pour nous.

— Mais ce « qui » là doit savoir que je suis passé par la réserve, que j’ai dormi chez Janice et que toi et moi on s’est parlé. Il a dû informer Rooney.

— Pas sûr. Il n’a pas nécessairement fait le lien. Il ne sait pas ce qu’on s’est dit. Il ne sait pas que je t’ai fait partir avec Chuck. Les seuls qui vous ont vus ensemble, ce sont les deux policiers que Chuck a tués hier.

Les chevaux se sont éloignés, le soleil s’est perdu derrière un nuage, mon reflet s’est éteint. Je suis retourné vers la table, j’ai grimpé sur les genoux de Coach, je lui ai pris son boîtier métallique et je lui ai préparé une cigarette.

— Et son chien ? Où est le chien de Chuck ? Où est Motherfucker ?

— Éventré. Vidé de ses viscères. Rooney l’a pendu à un arbre, juste à côté de la barque où gisait le cadavre de Chuck. C’était une sale bête, mais il aimait son maître comme seules les bêtes savent aimer. En tout cas, tu peux le remercier.

— Pourquoi ?

Henry s’est levé pour répondre.

— Parce que s’il ne t’avait pas mordu, s’il ne t’avait pas blessé, Chuck serait pas parti tout seul. Vous auriez été tous les deux à la réserve, et à l’heure actuelle tu serais sans doute mort, peut-être émasculé, la queue enfoncée au fond de la gorge.

— En nous voyant, il n’aurait pas pris le risque de nous attaquer et Chuck ne serait pas mort.

— Parce que tu penses que tu l’aurais intimidé ?

— Je pense surtout que je n’ai plus rien à faire ici.

Il s’est levé pour partir. Coach a posé sa tasse sur la table.

— Rassieds-toi.

J’adore quand Coach se met à faire le chef. J’adore ! Il est le mâle dominant, avec ce besoin de démontrer son autorité. Il a une panoplie d’expressions : « Ça suffit ! » « OK ! » « Ça fera ! » « Hey ! » « Rassieds-toi ! » J’adore ! Je suis retourné sur ma chaise et j’ai repris en main ma cannette de Coca-Cola light.

— Rooney est parti à l’aube, avant qu’on découvre le corps de Chuck, a dit Coach.

— Rooney a disparu ! a poursuivi l’homme. Il s’est enfui et plus personne ne pourra dire où il est. Vous l’avez laissé filer, la police l’a laissé filer, tout le monde l’a laissé filer.

Henry a levé la main :

— Les gens de la réserve l’ont entendu dire qu’il allait remonter vers la réserve de Wahta, au nord de l’Ontario.

— Il cherche à brouiller les pistes.

Ils ont regardé Coach. Il ménage tellement bien ses effets, c’en est devenu un réflexe chez lui.

— Je sais par les gars qui travaillent à la douane qu’il a traversé les lignes américaines ce matin et je sais qu’il est en route pour Détroit. Il a des choses à faire par là-bas et plus bas encore, du côté de South Bend, au sud de Chicago, où il a souvent été se cacher. Il y a une importante population mohawk dans cette région. Il va chercher à arranger ses affaires, se trouver de faux papiers, un char, quelque chose en tout cas pour lui permettre de faire le mort un certain temps. Le plus écœurant c’est que la Sûreté du Québec va l’aider. Les mêmes gars qui te font croire qu’ils enquêtent sur la mort de ta femme vont l’aider. Oublie pas ça. Ce qui est sûr, c’est qu’il ira chez sa sœur. Ça, j’en suis certain. Je sais ça. Ça doit être la seule femme que ce bâtard respecte. C’est comme sa propre mère.

— Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse.

— Je vais te faire passer les lignes à ton tour et tu iras l’attendre. Sa sœur habite Lebanon, un petit village pas loin de Springfield, dans le sud-ouest de l’Illinois. Elle tient un bed and breakfast là-bas, The Sunrise. Elle s’appelle Ashleen. Elle s’est pas mariée. Elle a gardé le nom de son père : Ashleen Wolf Rooney. Il va retourner chez elle. Quand tu le verras arriver, tu m’appelleras. C’est tout. Après on sera quittes et tu pourras t’en aller.

— Lebanon ? Comme le pays ?

— Oui, pourquoi ?

Il n’a pas répondu. Il s’est perdu au fond des nuages, là-bas, qui avaient envahi l’étendue du ciel. Quelque chose avait bougé en lui. Il m’a fixé. J’ai eu l’impression qu’il aurait aimé avoir mon avis, mais quel avis un singe peut-il donner à l’homme qui s’est enfui au point le plus muet de son être ? Je lui ai souri de toutes mes dents.

— Pourquoi vous ne le tuez pas ?

— Je te l’ai dit : je veux savoir qui est celui qui l’informe. Celui-là, bien plus que Rooney, tu peux être sûr que je lui ferai passer un très long et très mauvais quart d’heure. C’est celui-là qu’il faudrait tuer. Celui-là, tu peux être sûr que je le tuerai de mes propres mains. Rooney, je n’arrive pas à lui en vouloir. C’est un fou. Un cinglé d’autant plus que je crois savoir ce qui l’a rendu fou et j’en suis sans doute un peu responsable. Je le connais depuis qu’il est p’tit cul. Je l’ai sorti de la marde, lui et Chuck. Tous les deux ensemble. Ils ne se quittaient pas, ces deux-là. On aurait juré deux frères. Et aujourd’hui, tu vois ? Le frère a tué son frère après avoir tué sa sœur. Rooney, Chuck, Janice, Humbert puis d’autres. Tout ça saccagé. Et pourtant, je n’arrive pas à en vouloir à Rooney. Je n’arrive pas. Quelque chose a dû lui monter à la tête. Je lui ai trop promis d’affaires, je ne sais pas. Tout s’est mis à changer quand j’ai fait de Chuck mon bras droit. Je crois que ça l’a tué. Tout ça c’est terminé. Il faut juste l’enfermer et jamais plus le laisser s’échapper. Un chien enragé est un chien enragé. C’est comme Motherfucker. Il a appris ce qu’il a eu besoin d’apprendre pour pouvoir se défendre. Ça s’haït pas, des créatures pareilles. Je veux juste savoir qui l’informe, et pour l’instant tu es le seul à pouvoir l’approcher sans qu’il se méfie. Je sais pas qui tu es vraiment, je sais juste que tu es malheureux comme les pierres et tu vis avec l’idée que si tu pouvais voir le visage de celui qui a tué ta femme, tu pourrais te libérer de la culpabilité de pas avoir réussi à la sauver. C’est une idée comme une autre. Tu es aussi fou que Rooney, mais qui peut t’en vouloir ? Seules les bêtes seules savent vraiment ce dont elles ont besoin pour vivre.

Coach avait parlé de manière trop lente pour me faire rire. Il s’est mis à regarder par la fenêtre. Il n’a pas cessé de me caresser et ses mouvements, tendres et puissants, m’ont fait comprendre combien j’étais le dernier être encore vivant qu’il aimait et, parce que je ne veux pas son malheur, j’ai eu peur de mourir à mon tour et de le jeter dans une douleur plus grande que celle qui s’était abattue sur sa tête le jour de la mort de sa fille.

— Ni moi ni Henry ni tous ceux de notre âge ne verrons la paix se rétablir entre les membres de notre communauté. Je sais que cette guerre, silencieuse, dont on n’entend jamais parler dans les journaux, continuera à démembrer ma tribu. Le sang coule lentement, goutte à goutte. Aujourd’hui Chuck, demain Rooney, après-demain un autre. Il n’y a plus grand-chose à faire. Sauf de poser des gestes qui sauront être assez héroïques pour inspirer les jeunes, ceux qui viendront plus tard et qui auront à se souvenir de nous afin de trouver le courage nécessaire de continuer à croire. Pour l’instant on a pas de quoi être fiers. Les gestes héroïques, je ne les connais plus. Je ne sais pas ce qu’ils sont. Ce qu’ils devraient être. Toi, tu sais. Tu veux voir le visage de ton cauchemar. Tu veux pas le tuer, tu veux juste te tenir en face de lui et le regarder. C’est un geste héroïque. Il faut juste que tu saches que ces gestes-là, on finit par les payer très cher. Tu sais ça ?… Oui, tu le sais.

Il a pris un crayon, il a écrit quelque chose sur un papier, il a plié le papier et l’a posé devant l’homme.

— Tu partiras demain, ta jambe sera guérie. Tu iras jusqu’à Windsor. Utilise pas de carte pour retirer du cash. Henry t’en donnera. À Windsor, tu appelleras à ce numéro. Une femme va te répondre. Si c’est pas la voix d’une femme, tu raccroches. Tu rappelleras jusqu’à ce que ce soit la voix d’une femme. Tu diras que tu viens de ma part. Elle t’aidera à traverser les lignes américaines sans que tu aies à passer les douanes.

Henry nous a raccompagnés jusqu’à la voiture. Je me suis retourné et je l’ai vu, à travers la fenêtre, assis de dos. Il n’avait pas bougé. Sans doute était-il en train de contempler, au-delà du jardin et des chevaux, la limite grisâtre du ciel où se reflètent toutes les défaillances des Hommes lorsque leurs yeux, sans qu’ils puissent en comprendre la raison, se mettent à pleurer.

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EQUUS ASINUS

Il est resté allongé le jour durant, les yeux fixés sur le plafond obscur de l’écurie, il ne s’est levé que pour permettre au maître des lieux de changer le pansement de sa blessure.

— Tu devrais aller marcher un peu le long du fleuve. Ça te ferait du bien et ça ferait du bien à ta jambe.

— Vous auriez des feuilles blanches et un crayon ?

— Je vais t’installer une petite table si tu veux écrire.

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LARUS ARGENTATUS

Il s’est assis au bord de la berge. Le fleuve dégageait ses senteurs marines dans les vents du dégel. J’ai vu passer des poissons violets. Je n’ai pas piqué pour pourfendre l’un d’entre eux de mon bec. Je me suis posé à la surface de l’eau, le temps de contempler son visage. C’est un visage comme le ciel des fins d’hiver. Tout y est pétulance inquiétude et contradiction. Les premiers jours du printemps sont traversés de miracles, mais dès que le soleil se défait, tout redevient désespérément gris. Il s’est levé et s’est éloigné en boitant.

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EQUUS MULUS

Il a écrit jusqu’à l’aube et s’est couché au matin. Il a fermé les yeux sur lui-même, pour ainsi dire, mais quelque chose en lui, qui compte les heures et attend son tour, ne s’est pas endormi.

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EQUUS FERUS CABALLUS

Nous l’avons accompagné jusqu’au bout du rang. Mon maître lui a indiqué la route qui conduit à la station-service sans avoir à marcher le long de la voie rapide.

— T’auras qu’à suivre le fleuve, tu finiras par tomber dessus. Tous les truckers qui s’arrêtent là vont jusqu’à Windsor. T’en trouveras sûrement un qui voudra te prendre. Sinon, tu peux marcher jusqu’à la gare de Cornwall, elle est tout en haut de Pitt Street, mais y a pas de train direct. Ils vont tous à Toronto. Après, faut changer.

Le soleil s’est levé au-dessus de la ligne d’horizon. Jaune. Mon maître m’a attrapé par la bride. Nous sommes restés à regarder passer le fleuve de l’autre côté de la route.

— Oublie pas : utilise pas tes cartes pour retirer de l’argent. Appelle pas d’un cellulaire. Évite tout ce qui peut te faire repérer. Si tu veux donner des nouvelles, utilise des timbres. Tiens. Ça devrait te suffire.

Il a pris l’épaisse enveloppe que mon maître lui a tendue et l’a glissée dans la poche intérieure de son manteau.

— Rappelle-toi que Rooney est le meilleur guerrier que notre tribu a eu dans son histoire. Il sent tout. Il va t’amener dans des endroits auxquels t’aurais jamais pensé. Il parle anglais, il parle français, il comprend toutes les langues parce qu’il écoute pas les mots. Il écoute la source de la voix. Il a aucun respect pour la vie parce qu’il haït la sienne.

— Je ferai attention.

— Non. Tu feras jamais assez attention. La seule chose qui est de ton côté, c’est qu’il peut pas avoir peur de toi. Il peut pas te craindre. L’idée que tu puisses, toi, le tuer, ne peut même pas l’effleurer. Si t’es pris à devoir l’affronter, dis-toi que ce sera ta seule chance de survie.

Il n’a pas répondu. Le silence a eu valeur de parole.

— Une fois que tu auras appelé Coach pour lui dire que Rooney est arrivé chez sa sœur, traîne pas trop par là-bas. Rentre chez toi. Reste pas fasciné. Refais-toi une vie. Tu es jeune encore. Tu trouveras une femme. Tu oublieras.

Un frisson l’a parcouru. Ses yeux se sont troublés. Il s’est retourné. Il a levé la main et l’a posée sur mon chanfrein.

— Merci pour votre aide.

— Bonne route, mon gars.

Il s’est éloigné.

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CALLIPHORA VOMITORIA

Il entre. Les parois plastifiées de la porte se rabattent, la température ambiante de la cabine augmente. Il décroche, je tourne, l’air est humide, son odeur m’affole, il sue, j’ai soif, je monte au-dessus de sa tête, je redescends en spirale.

Allô ? /

Je me pose sur les mèches de ses cheveux.

Le coroner Aubert Chagnon, s’il vous plaît /

Je marche jusqu’à la lisière de son front où la sueur est abondante.

Wahhch Debch / Merci /

Je déplie ma trompe, je déverse ma salive sur les sucres de sa peau. Les sucres fondent. Il me chasse de la main, je remonte, je tourne, je redescends, je reviens, je déplie ma trompe, j’aspire tout, je défèque.

Et vous ? / Pas de nouvelles ? /

Sa main me chasse. Il se retourne, je monte. Il prend appui contre la paroi transparente de la cabine. Je redescends, je le contourne dans l’air humide, je me pose sur les poils de son avant-bras.

Le jour, ça va à peu près, les nuits, tout devient plus compliqué, j’arrive à peine à fermer les yeux /

Continuer : partie 3 sur 5