Anima

Wajdi Mouawad · Chapitre 1 sur 5 · partie 4/4

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Anima

I Bestiæ Veræ... 9

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

— Janice… Janice…

— Elle s’appelait comment… ?

— Je vais chercher quelqu’un !!

Il a voulu se lever, mais elle s’est agrippée à lui avec l’énergie du désespoir, l’obligeant à rester auprès d’elle :

— Dis-moi ! Elle s’appelait comment…

— Léonie ! Elle s’appelait Léonie !

— Elle est morte comme ça…

— Mais je ne sais pas, je ne sais pas ! Oui. Oui.

— Sous la lumière crue… Wahhch…

Sa nuque s’est affaissée. Il a dit : « Non, non… Oh non !! » Il s’est levé en traînant dans sa pèlerine la flaque de son sang. Il a vomi. La main en appui contre le mur, il a vomi et s’est enfui. Je ne peux pas dire quelle pensée l’a traversé, ni quel gouffre s’est ouvert sous ses pieds, ni vers quoi il a chuté. Je l’ai entendu se débattre dans l’entrée pour remettre ses chaussures, j’ai entendu le claquement de la porte, je l’ai entendu se jeter dans la rue et j’ai entendu le bruit de sa course sur les trottoirs enneigés de la ville. Je suis sorti de ma cachette. Deux portes étaient ouvertes. Le vent furieux éventrait le salon dans un va-et-vient incessant, plantant et plantant et replantant encore la lame de son souffle dans le sexe magnifique de ma maison, cette femme aux jambes splendides où j’aimais tant me blottir. Partout où je posais mon regard, je ne voyais que du rouge. Aux rideaux et aux murs, sur le sol et au-dehors, dans la neige, sur mon pelage, sur les livres et sur les visages des photographies, le rouge, le rouge, le rouge. Rouge donc était le monde des humains. Rouge toujours. Rouge pour toujours.

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MUS MUSCULUS

Son pas en aplat sur la surface grillagée de la bouche d’égout, sous laquelle je niche avec ma progéniture, je l’ai vu passer en contre-jour de mon ciel, courant comme un fou dans son souffle ahané.

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VESPULA GERMANICA

Il courait à travers le mouvement des voitures, paraissant disparaissant, jusqu’à l’angle arrondi d’un trottoir où il a bifurqué, avalé par le halo gazeux de la circulation matinale.

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LARUS RIDIBUNDUS

Rouge parmi les humains, visible depuis les nuages, il courait, d’une rue à l’autre, d’un boulevard à l’autre, coupant par les ruelles et les jardins, si petit vu du ciel, si lent vu de là-haut, dans l’urgence de faire battre son cœur vers l’avant, plus vite toujours, plus loin toujours.

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TEGENARIA DOMESTICA

Mary ! Mary ! Mary !! Ouvrez ! Ouvrez !!! Mary ! Mary ! Les vibrations faisaient trembler les fils de ma toile. Je me suis avancée le long du plafond. J’ai reconnu son odeur. J’ai reconnu son ombre derrière le voilage de la fenêtre, contre laquelle il a donné des coups jusqu’à ce que, affolée, Mary surgisse dans la pièce vide. Arrêtée au milieu de ma course, mes longues et fines pattes cramponnées à la rugosité du plâtre, je l’ai vue écarter les rideaux de perles dont une des lanières, se défaisant sous la brutalité du geste, a laissé glisser ses minuscules billes de verre, en mille rebonds cristallins, sur le plancher bétonné. Je suis revenue sur mes pas pour regagner le centre de ma toile, d’où, souveraine, j’ai pu tout observer, Mary ! Mary !!! Ouvrez ! Sans attendre, elle a dégagé la chaîne de sûreté de son rail fixé sur le cadre de la porte, poussé la targette du haut, la targette du bas, avant de tourner la clé pour déverrouiller la serrure.

Il est entré comme un forcené, dans un état d’agitation extrême, allant du comptoir aux tables et des tables à la fenêtre, incapable de se poser, incapable de parler. Qu’est-ce qu’il y a ? a demandé Mary. Il a ouvert la bouche sans parvenir à articuler un seul mot et s’est effondré sur une chaise, plié en deux, la tête entre les mains. Mary a dit : Quoi ?… Quoi ??

— … Janice… !

— Quoi « Janice » !

— Elle est morte…

Elle s’est avancée vers lui, blanche soudain, blême, gagnée à son tour par une frayeur indescriptible.

— Quoi ?!

— Janice est morte !

— Comment ça, elle est morte ! Qu’est-ce que tu racontes !!

Il s’est levé :

— Elle est morte ! Il y a du sang partout !! Comme elle, de la même manière qu’elle, je veux dire avec le couteau… pareil, pareil !

— Qui, elle ? a crié Mary.

— Ma femme ! Comme ma femme ! Le couteau dans le ventre, pareil ! Une plaie au flanc ! Tout pareil. Je l’ai trouvée ce matin dans le salon, elle est morte dans mes bras, il y a du sang partout !

Il hurlait avec des yeux de fou, les bras tendus, raidis, ensanglantés. Elle s’est jetée sur lui pour le saisir au collet de sa pèlerine et le frapper, le frapper encore, à grands coups violents, du poing, du plat de la main. You’re a liar ! Hear me ? You’re a fucking liar !! Lui, sans chercher à se défendre, répétait avec une fatigue empreinte de désespoir : Mary, Mary, mais Mary continuait à frapper de plus belle. A fucking liar ! Le soleil est entré dans le bar. Ils sont devenus noirs de lumière. Leurs silhouettes se sont confondues et, dans l’élan de cet éblouissement venu les surprendre, je l’ai vu lui saisir les poignets pour la plaquer tout contre lui grâce à une nette et sèche secousse.

— Elle est morte, Mary. Elle est morte. C’est terrifiant et horrible, et je voudrais tellement être un menteur pour que rien de tout ça ne soit vrai, mais c’est vrai ! Tout est vrai !

— Tu es sûr qu’elle est morte ?

— Je ne sais pas ! Mais oui, oui !!

Elle s’est détachée de lui. Elle a fait quelques pas désordonnés pour prendre appui contre la colonne de métal autour de laquelle serpentait l’escalier de bois.

— Elle est où ?

— Dans le salon.

— OK ! Attends-moi ici.

— Mary. Il vaudrait mieux prévenir la police ou je ne sais pas qui, je t’assure. Ce n’est pas…

— Ce n’est pas quoi ?

— Ce n’est pas beau à voir.

Elle est partie sans même refermer la porte derrière elle. Il est resté immobile, puis il a tourné la tête du côté du grand miroir. Il a vu son reflet ensanglanté, son visage défait, ses cheveux ébouriffés, hirsutes, ses yeux hagards, et tout le rouge séché sur ses habits. D’un geste lent, il a ôté sa pèlerine et l’a posée sur une chaise. Il n’a plus bougé. Il a attendu la tête baissée. Il s’est retourné et, se laissant glisser le long du comptoir, il s’est assis par terre. Ses yeux se sont levés et ont fixé la gravure qu’il avait contemplée la veille. Le fauve s’apprêtait toujours à dévorer l’oiseau, toujours tenu au bout de la main frêle de la jeune fille. Je me suis décentrée sur ma toile. Il a alors incliné la tête en ma direction et m’a regardée comme s’il m’avait entendue bouger, comme s’il pouvait me parler, comme s’il comprenait combien je le comprenais et qu’il voyait combien je le voyais. Il s’est relevé, il a tendu sa main vers moi, il s’est approché, il a dit : Toi ! J’ai dit : Moi ! Quelque chose d’humain est venu m’effleurer et les ténèbres m’ont envahie. Je me suis reculée et je me suis enfuie par une fissure du mur pour le sortir de ma vue et retrouver l’obscurité profonde des arachnées, bien plus lumineuse, bien plus rassurante que cette nuit effroyable que je venais d’entrevoir et qui est, je le sais à présent, le propre des humains.

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CANIS LUPUS FAMILIARIS TERRA AMERICANA

STAFFORDSHIRE

Je cours avec ma meute et les hommes roulent devant. Ce sont des êtres vaillants. Ils n’ont peur de rien et vont comme le vent à travers la poudrerie verglacée qui gerce nos yeux et pénètre notre gorge jusqu’à nos poumons brûlants, nous, les chiens de chair aux pattes meurtries par le sel de la route à force d’ahaner dans le sillage de cette équipée, fonçant en V comme des oiseaux de retour, pour le conduire en lieu sûr.

Mets ton coat ! lui avait dit mon maître. Mais n’ayant rien pour se couvrir, il était resté appuyé contre le comptoir du bar, les mains dans les poches. Les hommes avaient crié devant une pèlerine ensanglantée. Quelques-uns avaient voulu le frapper, des chiens le mordre, il s’était défendu de son mieux, rendant injure pour injure, et si je n’étais pas intervenu en rugissant sous l’impulsion de mon maître, Stop them, Motherfucker ! il aurait été battu et déchiqueté.

— Ce n’est pas moi qui l’ai tuée.

— On te le souhaite ! avait répondu mon maître. Trouvez-y de quoi à se mettre sur le dos, puis faites ça vite. Coach nous attend.

— OK, Chuck, a répondu quelqu’un.

En peu de temps, tout avait été réglé et on était ressortis du bar. Les hommes avaient enfourché leur monture chromée, la redressant d’un mouvement de hanche pour en replier la béquille. Lui avait été installé derrière mon maître et s’était agrippé aux plis de sa veste de cuir. On avait jeté sur ses épaules une bâche plastifiée qui servait à recouvrir un tas de bûches entreposées sur le côté du bâtiment, un homme lui avait donné un casque pour se protéger la tête, et nous sommes partis au milieu des aboiements et des explosions des moteurs au démarrage.

Depuis, je cours avec ma meute et les hommes roulent devant. J’ahane sans quitter mon maître des yeux. Ouvrant le chemin à la fine pointe de la formation, il guide les autres puisqu’il est chef de ses hommes comme je suis chef de ma meute. Je cours et elle court derrière moi, peinant à suivre la cadence. Je l’entends haleter, mais nul fléchissement n’est permis et je me dois d’accélérer, tant il serait inconcevable que je me laisse distancer au-delà d’un certain intervalle. Cela signifierait le déclin de mes forces et celui de ma puissance, et je crains par-dessus tout d’être abandonné par mon maître. Je ne veux pas le décevoir, je ne veux pas le mécontenter, je ne veux pas soulever sa colère. La peur redonne de l’énergie à mes membres. De plus, je connais le chemin, je sais où nous allons, alors je cours, je fais des bonds et je mets toute ma rage dans la foulée de mes pattes.

Nous quittons la route. Les hommes ralentissent. Nous contournons le village pour nous enfoncer dans le sentier le long du grand cimetière. La maison rouge se dresse au bout. La course touche à sa fin. Les hommes arrêtent leur monture sans en éteindre le moteur, le temps de voir le portail métallique s’ouvrir de lui-même sur un jardin déneigé où une dizaine d’individus armés nous accueillent. Nous avançons. Nous nous immobilisons. Le portail se referme derrière nous. Les moteurs se taisent pour de bon. Des chiens, gardiens de la demeure, accourent de partout en aboyant et en grognant. Ils ont senti nos odeurs comme nous avons senti les leurs. Ils jappent. Je ne bouge pas. Je ne baisse pas la tête. Je ne remue pas les oreilles. Je n’aboie pas comme ils aboient, je ne m’agite pas comme ils s’agitent. Ils tournent autour de nous. Nous reniflent. Je ne les renifle pas. Je reste, solitaire, au centre de ma puissance. Ma meute ne bouge pas. Tout dépend de moi. Les hommes ne se doutent de rien. Ils ne réalisent pas ce qui se trame. Ils se saluent quand leurs chiens sont sur le point de se sauter à la gorge. Un geste de trop provoquerait un carnage. Je dresse le torse, j’entrouvre ma gueule, je montre mes crocs, je pointe les oreilles. Les chiens avancent d’abord. Ma meute ne bouge pas. Je grogne. Je défie. Je grogne encore. Je défie à nouveau. Nul n’ose m’affronter. Ils comprennent. Ils baissent la tête en inclinant leur queue vers le bas, soumis. Tout se calme. Les hommes entrent dans la maison. Il les suit. J’aboie. La porte se ferme. Nous restons dehors. J’attends mon maître.

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PAN TROGLODYTES

C’était l’heure du thé, mais le thé, vert ou noir, qu’il soit au gingembre ou à la menthe, m’indispose. Je préfère le Coca-Cola light. La sensation gazéifiée de cette boisson m’étonnera toujours. J’aime sa couleur rubis, sa légèreté, sa fraîcheur et son goût caramélisé. J’aime en particulier cet instant où, affleurant par magie au milieu des glaçons, sa mousse brunâtre se met à pétiller à mesure que le liquide se déverse dans le verre jusqu’à en atteindre le rebord sans déborder pour autant vers l’extérieur. Le thé n’a pas autant de talent, c’est une boisson prudente et austère qui exige un cérémonial où la température de l’eau et le temps requis pour une juste infusion ne peuvent souffrir la moindre approximation. Si la diversité des teintes et des parfums en émeuvent plus d’un, pour ma part elle me laisse indifférent. Son heure, seule, me ravit. Elle sonne comme la plus heureuse de la journée : les hommes sont là, ils palabrent, tout est tranquille. Je m’installe dans le hamac, mon verre à la main, je sirote mon Coca-Cola light à l’aide d’une paille, et je me complais dans la contemplation des humains. Je les regarde. Ils sont nombreux et pourtant ils sont seuls. Ils s’assoient sur des chaises. Ils posent leurs mains à plat sur leurs genoux. Ils s’entourent d’objets : bouilloire, théière, cuillère, tapis, télévision, tableaux accrochés sur les murs. Ils sont attachés au décorum. Ils sont propres. Certains plus que d’autres, si j’en juge par ce que j’ai observé les rares fois où il m’a été donné de visiter des intérieurs différents de celui où l’on me fait habiter. Les humains sont doués pour l’absence : ils disent Untel est triste, mais Untel n’est pas là. Ils disent Un jour, j’aurai du temps, mais le temps n’est pas là. Ils présument de tout. Les humains disent Ma maison. Ils disent J’ai un jardin. Ils disent Ma famille, mes amis. Ils disent Les gens, ils disent Le monde. Les humains disent Mon, ma, mes. Par exemple, Coach dit Mon singe en me montrant du doigt. Il dit J’ai acheté mon singe en Afrique. Il dit Je recrute mes hommes moi-même. Il dit J’ai rencontré ma femme à Cuba en 1972 et j’ai tout de suite su que c’était elle. Il dit Mon argent, Mon singe, Mes hommes, Ma femme, Ma business.

Les humains sont seuls. Malgré la pluie, malgré les animaux, malgré les fleuves et les arbres et le ciel et malgré le feu. Les humains restent au seuil. Ils ont reçu la pure verticalité en présent, et pourtant ils vont, leur existence durant, courbés sous un invisible poids. Quelque chose les affaisse. Il pleut : voilà qu’ils courent. Ils espèrent les dieux et cependant ne voient pas les yeux des bêtes tournés vers eux. Ils n’entendent pas notre silence qui les écoute. Enfermés dans leur raison, la plupart ne franchiront jamais le pas de la déraison, sinon au prix d’une illumination qui les laissera fous et exsangues. Ils sont absorbés par ce qu’ils ont sous la main, et quand leurs mains sont vides, ils les posent sur leur visage et pleurent. Ils sont comme ça.

Celui-ci était un cas à part. La déraison était son lot, son « Afrique » en quelque sorte. Cela se voyait à l’expression étonnée de ses yeux faïencés, émaillés d’une couche vitreuse, presque laiteuse, qui les givrait et leur conférait leur brutalité. Je n’ai pas réussi à croiser son regard ni à attirer son attention. Souvent, à ma vue, les gens s’exclament et s’émeuvent, Ooooh !!! et ils rigolent. Ils se mettent à faire les singes en disant Un singe !! Ils deviennent idiots. Lui, non. Absent à ce qui pouvait le faire dévier de son délire, il n’éprouvait nulle peine à rester silencieux quand les autres le pressaient de leurs questions : Qu’est-ce que tu faisais dans cette maison ? Qui t’a dit d’aller là ? On t’avait dit de crisser ton camp de la réserve ! You killed her ! On va te crever ! Je crois qu’il ne les entendait pas. Ils se sont entêtés. Pourquoi s’entêtent-ils toujours ? Les humains sont cocasses. Ils me donnent parfois mal au crâne. Il m’arrive souvent de les voir se désespérer devant une machine qui refuse de démarrer malgré leurs jurons. Il avait, lui, cette obstination des machines, et cela les mettait hors d’eux.

Ils allaient lever la main sur lui lorsque Coach, celui avec lequel je cohabite et dont, à l’en croire, je suis le singe, est entré. Arrête de hurler comme ça, Don ! il a dit, et tout le monde s’est calmé. Y a rien que des hommes pour crier après les hommes !

Coach est comme ça. Il a des phrases. Il dit souvent qu’il préfère les animaux aux humains. Il dit aussi que les humains sont plus bêtes que les bêtes, et les bêtes plus humaines que les humains, Coach peut se permettre ce genre de dialectique puisqu’il est le mâle dominant de sa tribu. Ses hommes hochent la tête d’un air grave et disent Ouais, Coach ! t’as ben raison ! Cette manière cérémonieuse de se soumettre provoque chez moi un violent accès d’hilarité. J’en ris aux larmes. Il faut être un humain pour préférer les autres races à la sienne. Pour ma part, rien ne saurait me faire davantage aimer les êtres qui me sont semblables. C’était cela qui détonnait chez l’homme aux yeux faïencés. Il haïssait ses pareils comme lui-même.

Coach s’est assis en face de lui. Il a déposé sa casquette sur la table, puis il a sorti sa tabatière argentée de la poche de son veston. J’ai bondi de mon hamac pour la lui retirer de la main. Je l’ai ouverte et j’en ai retiré une petite feuille de papier ciré sur laquelle j’ai déposé un peu de tabac en le plaquant de mes deux index contre la surface rectangulaire du papier dont j’ai rabattu les deux bords, incurvant les surfaces avec un léger roulement de va-et-vient. J’ai passé ma langue sur la fine lèvre de papier qui dépassait et je l’ai appliquée le long du cylindre où elle a adhéré. C’était déjà une cigarette ! Je l’ai tendue à Coach non sans une certaine fierté. Il l’a prise pour l’examiner et pour la modeler du bout des doigts en la tournant entre ses jointures. J’ai attendu de le voir la glisser entre ses lèvres avant de saisir une des allumettes qu’un élastique maintenait alignées contre un buvard sur le revers du couvercle de la tabatière, et d’en frotter le bout rougeâtre le long de la bande rugueuse fixée au centre du boîtier. La flamme s’est dressée, bleue et jaune, magnifique à la pointe de mes doigts. Sans la quitter des yeux, j’ai fait mine de l’approcher, mais, au dernier moment, alors que Coach se penchait déjà, j’ai ôté la cigarette de sa bouche, j’ai fait un bond, je l’ai portée à mes lèvres et l’ai fait baigner dans la flamme. J’ai aspiré. J’ai entendu le doux crépitement de la combustion et j’ai senti la fumée envahir mes narines, ma gorge, jusqu’à mes poumons surchauffés. Tomahawk ! Donne-moi ça ! a ordonné Coach. J’ai fait quelques tours, j’ai lancé un cri moqueur, puis je suis revenu vers lui, riant et toussant, pour la lui rendre.

Ils en sont restés babas. Forcément. Un « singe », ça mange des bananes et ça se gratte les aisselles en faisant Ouh ! Ouh ! Mais ça ne roule pas des cigarettes ! C’est bête, un « singe », ça ne sait pas qu’une âme immortelle l’habite ! C’est vrai. J’avoue. Je ne sais pas l’immortalité de mon âme. Et alors ? Quelle différence puisque, observant ces hommes tels que je les observe, je me demande parfois s’ils le savent plus que moi.

Coach s’est recalé dans sa chaise. Il a attendu.

— OK, Qu’est-ce qui s’est passé ? a-t-il demandé d’une voix basse.

— Il va avouer, Coach, je te le promets ! a crié quelqu’un.

— Avouer quoi ?

— Ce qu’il vient de faire.

— Qu’est-ce qu’il vient de faire ?

— Janice ! Il lui a planté le couteau dans le cœur puis il l’a violée dans la plaie !

— Qu’est-ce qui te fait croire que c’est lui ?

— Il était chez elle ! On l’a vu ! Hier soir, il était au bar ! Un taxi est venu le chercher ! On l’a vu monter dans le char, le char a démarré, on l’a vu quitter la réserve !

— Les gens font ce qu’ils veulent, mon Donald.

— C’est lui qui a fait ça !

— Don ! J’ai pas demandé Qui a fait ça ? J’ai demandé ce qui s’était passé !

Sur la table il n’y avait rien. Ni thé, ni théière, ni gâteaux, pas même une cacahuète, seulement une tension effroyable qui faisait taire tout le monde. Don a avalé sa salive.

— On sait pas exactement ce qui s’est passé, parce qu’il y a pas eu de témoin. Le vieux boa dormait dans sa chambre et il n’a rien entendu. Lui, il répète que c’est le bruit qui l’a réveillé. Il s’est levé, il est descendu, il a vu quelqu’un courir dans le champ d’à côté, il est arrivé en bas, il a trouvé Janice morte.

L’homme aux yeux faïencés semblait rêver. Il ne devait pas même comprendre ce qui se disait. Je suis monté sur la table.

— Qu’est-ce que tu faisais chez Janice ? lui a demandé Coach. Tu la connaissais ?

— Mary m’a conseillé d’aller chez elle.

— Pourquoi faire ?

— Pour que je puisse dormir quelque part.

— Mes hommes t’avaient pourtant dit de t’en aller.

— Tes hommes n’écoutent pas quand on leur parle ! J’ai dit que je ne partirais pas avant d’avoir eu en face de moi le gars qui a tué ma femme et qui a probablement tué Janice. J’ai dit que je savais que Welson Wolf Rooney était dans la réserve, et si tes hommes n’avaient pas passé leur temps à répéter qu’ils ne connaissaient pas Welson Wolf Rooney, qu’ils n’avaient jamais entendu un nom pareil et que c’était des histoires de Blancs qui se racontent des histoires d’Indiens pour se faire des peurs de Blancs, Janice ne serait pas morte à l’heure qu’il est. Tu comprends à présent ? Tu entends ma voix ? Je le répète : tu peux me faire trancher les bras, les jambes, la tête, faire jeter tout ça en pâture aux chiens, aux oiseaux, me brûler, me noyer, me donner à manger au boa dans sa cage, tu ne verras pas chez moi l’ombre d’un regret ni l’ombre d’une peur.

Il s’était levé. Mille sensations m’ont traversé. Moi j’aurais voulu le regarder et l’entendre parler sans relâche, sans que quiconque ne songe à l’interrompre, tant la déflagration de sa voix, dans la musculature de son corps, enflammait ma mémoire. La colère ! la rage ! la peine ! le chagrin ! Voilà que, sans prévenir, s’éveillait la douleur d’avoir été arraché, il y a longtemps, à l’insatiable liberté de mes jungles et de leurs ciels, lorsque, sautant entre les branches, dévorant des espaces de plus en plus vertigineux, je voyais la virginité du monde se déployer sous mes yeux dans sa bouleversante enfance. Toutes les nuances du vert des vies sages et sauvages, où sont-elles ? Où sont-elles ? Voilà qu’un homme, sans me les rendre, me ramenait à elles parce que sa voix, sa parole, qu’aucune hésitation ne perturbait et qu’une même folie habitait, devenaient miennes. Cet homme parlait pour moi qui ne savais pas parler : ses sons étaient mes sons, sa voix était ma voix et sa langue, dépliée comme jamais, faisait vibrer ma raison en lui ouvrant la fenêtre du souvenir.

— Welson Wolf Rooney est parti il y a plus de trois jours.

— Welson Wolf Rooney est dans la forêt.

— Qu’est-ce que t’en sais.

— Je l’ai vu courir derrière la maison.

— C’était pas forcément lui.

— Qui veux-tu que ça soit ? Demande à tes hommes. Ils ont vu les pas dans la neige, ils ont vu le sang. Qui veux-tu que ce soit ? Tu penses qu’il existe à Montréal deux cinglés qui violent les femmes dans la plaie laissée par la lame de leur couteau ? Tu crois qu’il y a beaucoup d’hommes qui vont planter leur sexe dans le flanc poignardé des femmes jusqu’à éjaculer dedans ? Qui veux-tu que ce soit d’autre que le même gars qui a tué ma femme ? Et si cet homme s’appelle Welson Wolf Rooney, alors c’est Welson Wolf Rooney. Maintenant il peut bien porter le nom que tu veux, ça ne changera rien : c’est le même homme et il se trouve que cet homme, vous le connaissez, qu’il est passé par ici, que vous l’avez recueilli et que vous lui offrez votre protection et votre aide.

Il tremblait de colère. Coach avait fini sa cigarette et le fixait sans frémir. Il pensait. Il réfléchissait. Coach est comme ça. Il essaie assidûment de voir au loin. Il le dit souvent à ceux qui viennent lui demander conseil : Tâche de voir le plus loin possible pour savoir ce que tu dois faire avec le bout de ton nez. Il a des phrases comme ça, Coach, et c’était ce qu’il essayait de faire à cet instant précis : combiner le lointain avec le bout de son nez. Il a écrasé sa cigarette dans le cendrier, puis il a dit : OK, guys, allez vous détendre au basement. Y a de quoi boire, de quoi manger, faites quelques parties de pool, puis je crois qu’y a une game à RDS. Reste ici, Chuck.

Tout le monde s’est regardé puis, sans rien dire, les autres ont tourné le dos et sont sortis. Chuck a refermé la porte. Chuck referme souvent les portes. C’est un silencieux. Il est comme Motherfucker, son chien : il préfère mordre qu’aboyer. Je les vois souvent par ici tous les deux. Ce sont des fidèles. Cela dit, je préfère Chuck à son chien. Il me laisse tranquille. Son chien veut toujours me courir après quand moi je n’aspire qu’au repos de mon hamac. Chuck a ôté sa veste de cuir et, sans un bruit, il est venu s’asseoir.

Dehors tombait une pluie fine. On ne l’avait pas entendue arriver. Des perles d’eau glissaient par traînées cristallines le long des grandes vitres. Quelqu’un, quelque part, a dit It’s raining… Une voix a ajouté Ça va faire fondre ce qui reste de neige sale. Des chiens ont aboyé. Un homme est passé au bout du jardin, son veston levé au-dessus de la tête. L’homme aux yeux faïencés s’était rassis. Je le distinguais mal dans la grisaille du contre-jour.

— J’allume ? a demandé Chuck.

— Pourquoi faire ? a répondu Coach.

Pourquoi faire, en effet. Ils luttaient chacun contre le désespoir. Tous trois se savaient perdus et la perte les rendait solidaires. Ils n’en avaient pas conscience eux-mêmes, et il a bien fallu qu’une bête sauvage comme moi soit en mesure d’observer cela. Alors oui : pourquoi allumer ? Pour contempler quelle illusion ?

— Welson Wolf Rooney est bien passé par là. C’est lui qui a tué ta femme, a murmuré Coach.

— Tout le monde a l’air d’accord. Le coroner chargé du dossier m’a dit la même chose.

— Tout le monde est d’accord, en effet.

— Alors pourquoi ce gars-là court encore ?

Coach s’est levé et s’est approché de la fenêtre. Je suis allé le rejoindre. Il s’est baissé et m’a pris contre sa poitrine. J’ai posé ma tête dans le creux de son épaule, dans la chaleur de son cou.

— Parce que tout le monde veut bien le laisser courir.

Coach s’est détourné pour regarder dehors.

— Écoute-moi bien. Il est temps de rentrer chez toi et d’attendre que la police fasse sa job. Le temps viendra où elle mettra la main sur lui, c’est certain. Mais ça sera pas pour tout de suite. Tu comprends ?

— Pas vraiment.

Coach a marqué un temps avant de reprendre. J’entendais son cœur battre. Sa respiration s’est accélérée et une légère tension a gagné les muscles de ses bras.

— Si je commence à t’expliquer, je pourrai plus te lâcher.

L’homme s’est levé pour contourner la table et rejoindre Coach près de la vitre. D’un mouvement, j’aurais pu quitter les bras de Coach et aller dans les siens. J’en avais le désir, mais quelque chose m’intimidait. Son indifférence envers moi, peut-être. Je ne sais pas.

— Toi, si tu étais à ma place, rentrerais-tu chez toi ?

Coach a fermé tes yeux, puis il a soupiré avant de les ouvrir de nouveau. OK, il a dit, et il m’a fait glisser jusqu’au sol. C’était le signe d’un tracas, d’un ennui dont il ne parvenait pas à trouver la solution. Je n’aime pas le voir dans cet état, cela ne présage jamais rien de bon, ni pour moi, ni pour quiconque. Il fallait faire quelque chose pour désamorcer la situation. Je suis retourné vers la table lui rouler une nouvelle cigarette et je la lui ai apportée avec le boîtier et ses allumettes. Il suffit souvent de peu de choses. Ça n’a pas raté : son visage s’est éclairé d’un sourire doux et triste.

— Tomahawk est un chimpanzé très perspicace, plus perspicace que bien des humains qui ne comprennent en général rien à rien.

J’adore quand il parle de moi. Il ne peut pas s’empêcher de dire des bêtises. Il est allé jusqu’à l’armoire, il l’a ouverte, il en a sorti une bouteille de Coca-Cola light et m’en a servi un grand verre. J’ai regagné mon hamac et j’ai attendu qu’il me l’apporte.

— En veux-tu, Chuck ?

Chuck n’en voulait pas. Chuck n’en veut jamais. Coach a rangé la bouteille puis il est revenu vers la fenêtre où il a allumé sa cigarette.

— Écoute, maintenant. Une réserve amérindienne, c’est comme un animal blessé. Ça survit et c’est toujours en guerre. Ça a peur de la mort, mais ça meurt pas. C’est vulnérable et c’est dangereux. J’ai pas le cœur à te faire un historique et je me sens un peu l’âme désâmée. Ce que je peux te dire, c’est que chaque réserve a son conseil de bande. C’est la voix officielle des Mohawks auprès des autorités politiques. Mais il existe aussi, dans chaque réserve, un bras armé qui s’occupe de choses moins officielles et pour qui les frontières canadiennes et américaines n’ont pas beaucoup de sens. Pour nous, il y a des lacs, des rivières, des territoires de chasse, de pêche, des montagnes sacrées et des tribus. Les réserves mohawks ont entre elles des pactes de fidélité et d’entraide au-delà de ces frontières dessinées par les Blancs. Les armes, l’argent, les cigarettes, l’alcool transitent d’un bord à l’autre. C’est un trafic qui nous permet de survivre et de nous battre, mais ce trafic est devenu aussi la raison d’une guerre entre nous. Il y a une mafia qui empoisonne nos vies et décime une bonne partie de nos forces. On doit lutter à la fois contre un ennemi extérieur et contre un ennemi intérieur. Moi, je suis le chef des warriors de la réserve de Kahnawake et je veille sur ma bande, et rien n’est plus précieux que ma tribu, mon peuple et ma terre. Tu comprends ?

La pluie tombait dru. On aurait dit une tonne d’applaudissements, un triomphe infini sur la toiture de la maison. Coach n’avait pourtant pas élevé le ton. Il parlait d’une voix posée et grave qui résonnait comme un tambour à travers le martèlement de l’averse.

— Depuis quelque temps, des points de passage et des caches d’armes ont été découverts par les fédéraux canadiens et par la police des frontières. Des hommes ont été arrêtés et des marchandises ont été saisies. On a toujours été espionnés, mais on a jamais été infiltrés comme on l’est en ce moment. Welson Wolf Rooney est un Mohawk américain originaire de la réserve de Ganienkeh, dans l’État de New York. Mais il a grandi entre Sorel et Montréal. Il parle français, il parle anglais, c’est un gars brillant qui a viré sur le top un jour sans que personne comprenne vraiment pourquoi. Il a été un membre actif d’une bande de motards. Puis d’une autre puis encore d’une autre. Mais il a surtout fait de la prison. Pour vol et pour meurtre. Il a été libéré il y a deux ans sous condition. Il a témoigné contre ses anciens camarades et, pendant la guerre qui a éclaté entre les motards, il a fait ce qu’il faut pour faire arrêter le plus de monde possible. C’est dire qu’il n’y a plus grand monde qui le porte dans son cœur. Je te laisse imaginer les conditions de sa libération, mais dis-toi que la délation doit figurer en haut de la liste. Nous, on l’a laissé faire. On voulait savoir qui étaient ses informateurs à l’intérieur de la réserve. Qui sont les traîtres. On a réussi à lui faire croire qu’on se doutait de rien, qu’on avait confiance en lui, on lui a même fourni des informations nous-mêmes. Tout se passait bien. J’espérais trouver ses contacts bientôt, mais j’avais pas prévu l’assassinat de ta femme. Il est arrivé ici blessé. La police est venue le réclamer. Mais on donne jamais un frère à des Blancs. Pas comme ça, en tout cas. Les gars de la Sûreté du Québec ont pas insisté. Étant donné la violence du crime et le choc qu’il a produit sur les gens, ça a confirmé nos doutes. Ils ont pas insisté pour l’arrêter parce que ça fait pas vraiment leur affaire de l’arrêter. Ils veulent pas arrêter leur délateur. Tu comprends ? Ils ont rien fait. On sait qu’il est ici, ils ont dit. On vous le donnera pas, on a répondu. OK, on prend acte, et ils sont partis. J’ai déjà vu plus insistant pour des histoires aussi insignifiantes qu’un vol de bicycle. C’était pour la forme. Tout le monde a fait semblant. Eux de nous le demander et nous de refuser.

— Pourquoi ?

— Parce que tout le monde a encore besoin de lui.

— Et Janice ? Et Léonie ?

— Des détails. Ne te fâche pas. Janice était ma fille. J’ai le cœur aussi déchiré que le tien, sinon plus. Tu as perdu ta femme, j’ai perdu ma seule fille. Moi le premier, j’aimerais lui mettre la main dessus pour lui faire vivre ce que nos ancêtres faisaient vivre à leurs prisonniers, tu peux me croire. Mais je dois le laisser aller parce que ma première mission est de veiller sur ma tribu. Rien n’est plus important que ma tribu. Toi, tu es seul comme un chien.

Il y a eu quelque part un grand cri de victoire suivi par des éclats de rire. Cela venait d’en bas. Je n’entendais pas bien ce qui se disait, mais il semblait régner au sous-sol une impression de fête qui contrastait violemment avec l’austérité de la conversation et le silence de Chuck. Il avait sorti un minuscule canif dont il avait déployé la lame et, avec une application consternante, il se nettoyait les ongles. Coach m’est apparu tout à coup si vieux et si fatigué. Il est retourné vers la table écraser sa cigarette dans le cendrier. Lui, dans la pâleur de la lumière qui passait à travers la vitre contre laquelle il s’était appuyé, laissait voir enfin son visage. Il m’a fixé. Il m’a souri. Je lui ai tendu la main. Sans jouer, sans fanfaronner, sans même s’extasier, il a tendu la sienne. Il a posé sa paume sur ma paume. Pas un instant il n’a eu envers moi un geste familier. S’il avait été seul, il m’aurait parlé comme on parle à ceux qui ont des oreilles. Mais gardant le silence, il m’a laissé le contempler et m’a dévoilé la détresse de son âme dans la défaillance de ses yeux faïencés. Je l’ai aimé à partir de là.

— Welson Wolf Rooney transporte une importante somme d’argent qu’il doit remettre en échange d’une livraison d’armes. Il devra passer par la réserve d’Akwesasne. Il a pas le choix. C’est pas très loin, il va devoir y aller à pied et de nuit. Ça nous laisse deux jours devant nous. J’ai besoin de quelqu’un pour le suivre. Quelqu’un qui va pas éveiller ses soupçons. Si c’est un Indien, il va tout de suite se méfier. Si c’est toi, il pensera que tu agis seul. Que tu veux venger la mort de ta femme. Tu ne l’inquiéteras pas. Il n’aura pas peur de toi.

— Je ne saurai pas.

— Je te demande pas ton avis, je te dis ce que tu vas faire, c’est tout. J’ai jamais de ma vie vendu un de mes frères à un Blanc, même si c’est le dernier des hommes, et j’ai pas plus envie que toi de te mêler à ça. Tu vas faire ce que je te dis et on verra si t’as vraiment peur de rien. Tu vas le suivre. Ça va le faire bien rire. Tu vas l’amuser. Il va se moquer de toi. Il va te faire tourner en rond. Il se cachera même pas. J’ai besoin de savoir qui il va rencontrer. J’ai besoin de savoir où il va rester, combien de temps et avec qui il a parlé. Chuck va t’accompagner. Il va te conduire à Akwesasne. Il va être ton relais. Vous prendrez le truck. Il y a du stock à loader cette nuit dans le bois. Vous partirez cette nuit.

La pluie s’était arrêtée. J’ai compris que je ne le reverrais plus. Sa vie allait s’évanouir au pas de ma porte comme elle a dû s’évanouir il y a longtemps au seuil de son enfance. Cela se voyait. C’était ainsi. Il lui fallait partir, se lancer dans une poursuite effrénée pour tenter de rattraper une ombre comme on tente de se rattraper soi-même.

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CANIS LUPUS FAMILIARIS TERRA AMERICANA

STAFFORDSHIRE

Motherfucker ! a appelé mon maître, et j’ai sauté sur la plateforme à l’arrière du truck. J’ai aboyé. Mon maître a relevé le panneau métallique et il est monté à son tour dans le véhicule. L’homme était déjà installé à l’avant. Malgré l’obscurité, je pouvais apercevoir leur silhouette à travers la vitre qui me séparait d’eux. J’ai aboyé. Mon maître a tourné la clé de contact. Le moteur s’est mis en marche et nous avons démarré. Nous avons roulé. Les phares jetaient sur la route une lumière violente et blanchâtre. Des fragments de paysage surgissaient sans cesse du noir pour se jeter aussitôt dans le noir. J’ai aboyé. Nous avons longé le cimetière encore éclairé, puis nous avons bifurqué le long d’une route cahoteuse dont l’état me faisait sans cesse perdre l’équilibre. Nous avons dépassé les derniers lampadaires. Nous nous sommes enfoncés dans la nuit. Le vent était trempé par la fin de l’hiver. J’avalais du froid. L’air s’est brusquement saturé d’une senteur de moisi et de neige fondue. Nous étions en bordure du bois. J’ai aboyé. Mon maître s’est tourné vers moi et, du revers de sa main, il a donné un coup contre la vitre. J’ai été rassuré. J’aime infiniment quand il me témoigne son affection. Jamais je ne l’abandonnerai, jamais je ne pourrai craindre la moindre menace tant que je me tiendrai à ses côtés. Rien ne compte plus à mes yeux. Je tuerais sans hésiter n’importe quelle créature s’il me le commandait, je tuerais même ceux de ma race et de ma tribu pourvu qu’il ne cherche pas à se débarrasser de moi. Nous avons ralenti. Nous avons bifurqué pour quitter la route et pénétrer à l’intérieur de la forêt. Il n’y a plus eu de chemin. Nous avons avancé, ballottés par les mouvements du truck qui se déhanchait en roulant sur les pierres et les troncs d’arbres abattus. Nous nous sommes arrêtés. Le moteur s’est éteint et mon maître est descendu. Dans l’éblouissement des phares restés allumés, je l’ai vu se diriger vers un groupe d’hommes armés de fusils et de chiens démuselés. J’ai sauté de la plate-forme. Le sol était humide et boueux. J’ai aboyé.

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STRIX VARIA

Ils ont saccagé les ténèbres et coupé la nuit au couteau de leurs lumières. Ils ont enfoncé leurs pieds dans la terre gorgée de pluie et de neige fondue : hommes, chiens et machines, sortis du néant pour déplacer les ombres des arbres et fendre le silence.

— OK, guys ! Let’s load the truck !

Ils ont ouvert le ventre des machines. Ils ont commencé à vider ce qui se trouvait dans la panse de l’une pour en remplir la panse de l’autre, sous le regard exorbité de leurs chiens.

Lui, je l’ai reconnu tout de suite. Il est arrivé dans le reflet pâle des lumières, éveillé le jour, éveillé la nuit, les rêves jetés à la flaque noire des insomnies, le sommeil noyé dans l’eau des chagrins.

— Let’s go, guys ! We gotta finish while it’s still dark !

Le noir du ciel s’est défait peu à peu. Les hommes ont terminé. Je les ai vus se rassembler. Ils ont refermé le ventre des machines et se sont engouffrés dedans. Les machines se sont réveillées. Elles ont grondé. Elles ont reculé d’abord. Elles ont fait se dresser autour d’elles des spectres de poussière dans le halo des lumières et elles sont parties, emportant avec elles leurs hommes, leurs chiens, leurs ombres et leur clameur.

Lui n’avait pas bougé. Il observait la voûte profonde du ciel comme une bête enlisée dans le sable, la tête seule dépassant. Quel regard il avait ! Il semblait rechercher la lumière de la réalité pour dissiper les abjectes créatures nées des ténèbres dans l’abandon de son cœur. Quel regard il avait !

Un dernier homme, resté en contrebas avec un dernier chien, appelait. Hey ! Hey ! Il n’entendait pas. Le chien a aboyé. L’homme a hurlé. Hey ! Hey !

— Ici, il a répondu.

L’homme et son chien se sont retournés. Ils l’ont vu, l’ont rejoint, ils se sont arrêtés à sa hauteur, le chien a vu son maître sortir son sexe, le prendre dans sa main et se mettre à uriner, disant :

— Je te conseille de pas t’en aller trop souvent sans m’avertir.

— J’ai vu quelqu’un courir.

— Où ça ?

— Entre les arbres. Un homme. Il vous a espionnés pendant que vous chargiez le stock. J’ai cru que c’était l’un de vous, mais il est parti et n’est pas revenu.

— T’es-tu sûr ? Bien des hommes couraient partout.

— Je crois.

— Si c’était Rooney, un des gars en faction l’aurait vu.

L’homme a rangé son sexe. Le chien a lapé la flaque d’urine. Il a léché les doigts de l’homme.

— Faudra que t’appelles ton coroner pour lui dire que tu pars. Pour pas qu’il s’inquiète de toi. Faudra que tu lui inventes de quoi. On fera ça d’une place où qu’il va pas se méfier. T’as-tu le numéro ?

— Oui.

— Good ! Remonte dans le truck.

— Qu’est-ce qu’il y a dans les caisses ?

— Remonte dans le truck. On doit être rendus à Akwesasne à soir. Motherfucker, come here !

Ils sont partis, et le chien avec eux, dans la machine au ventre plein. Ils sont partis. Longtemps j’ai suivi les lumières à travers les arbres. Elles ont disparu. Le jour les a délavées, diluées. Elles sont mortes. Le sommeil ne m’a pas gagnée. Le soleil filtrait à travers les branchages. Il allait bientôt brûler mes yeux, trop fragiles pour le regarder en face. Je me suis envolée en battant rapidement des ailes, tant le vent était faible dans l’air doux du printemps. J’ai hululé.

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