Anima
I Bestiæ Veræ... 9
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Il ôte sa main de son oreille et se tait. Il reste debout. Il met sa main dans la poche de son manteau. Le chien court, fonce vers un de mes congénères occupé à creuser le sol dans l’espoir de retrouver une provision enfouie à la belle saison. Le chien le poursuit, le congénère détale. Je bondis vers le trou abandonné où je découvre un mélange de glands, de noix et de noisettes écaillées. J’en saisis autant qu’il m’est permis d’en saisir et m’enfuis, le laissant seul, là-bas, debout, dans la grande pataugeoire du printemps.
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RATTUS NORVEGICUS
Il s’est arrêté devant les portes de la station. Les voitures de police avaient quadrillé le périmètre. Ils interdisaient l’entrée du bâtiment. Reculez, s’il vous plaît, il n’y a rien à voir ! Et les humains restaient là, à ressasser leur attente, désemparés comme autant de guirlandes grises abandonnées sur l’asphalte ruisselant du printemps. Je l’ai vu se retourner pour trouver peut-être une réponse, mais il n’a trouvé que mon regard. Je crois qu’il a reconnu en moi ce que j’ai reconnu en lui. J’étais perché sur l’épaule de mon compagnon, agrippé au duvet de son manteau, le museau enfoui dans le rideau doré de sa chevelure, bercée par le battement de son pouls, la fièvre de son sang.
— Qu’est-ce qui se passe ? a-t-il demandé.
— Alerte à la bombe, a répondu mon compagnon.
— Et pour aller sur la Rive-Sud ?
— Faut attendre.
— Pas de station de taxis ?
— C’est là-bas, juste en face du Dunkin. Tu peux t’essayer, mais y a un méchant line-up.
— OK, merci.
— T’aurais pas une cigarette ?
— Je ne fume pas.
— Un peu de monnaie ?
Il n’a pas répondu. Il m’a fixé puis il s’est détourné, s’éloignant d’un pas rapide. Son dos était puissant. Cet homme, me suis-je dit, a été musclé par la colère, cet homme, me suis-je dit, n’était pas un innocent : il est de ma race. Un rongeur, un parasite.
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LARUS DELAWARENSIS
Le fleuve glissait dans son vêtement de khôl, la glace en plaques cadenassait sa puissance. Il était dans sa lenteur et nous dans sa fraîcheur. Là-haut, nous tournions en rond. Nous étions affamés et le ciel, tout autant que nos cris, ne nous rassasiait plus depuis longtemps. Il nous fallait de la chair et les humains sont impossibles à dévorer. Nous tournions en rond, sur le point de nous entredéchirer quand nous l’avons aperçu. Il marchait, tête nue, le long du monumental pont métallique, indifférent à la violence du paysage, sans jamais regarder dans la profondeur, sans marquer le moindre arrêt. Nous voyons parfois des humains se jeter dans le vide, s’émiettant à la surface de l’eau, et se dissolvant dans la gueule du fleuve. Il était de ceux-là. Tous, nous avons cru à sa chute, mais il n’a pas marqué la moindre hésitation. Il refusait la mort. Il était puissant, infaillible et, mettant un pied devant l’autre, il est arrivé à l’extrémité du pont avant de s’engager dans une des bretelles de l’autoroute, sourd aux klaxons des machines qui le frôlaient à une vitesse qui dépasse notre entendement.
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LASIUS NIGER
Me tenant immobile sur la surface inclinée de son genou, j’ai vu la lumière trembler à l’orée défaite de ses yeux. Dans la clarté pâle du printemps, il était assis face au fleuve. C’était la fin du jour. Je rentrais avec mes compagnes lorsque je l’ai aperçu au détour du chemin. Il semblait fourbu, il avait dû beaucoup marcher, la fatigue l’écrasait. Il s’était relevé pour se diriger vers le rocher au pied duquel se trouvait, dissimulée, l’entrée de notre fourmilière et s’y était laissé tomber. Rapidement, il a été encerclé par les membres de notre colonie, non pas tant en raison du danger qu’il pouvait représenter, il n’y avait rien de menaçant dans son comportement, mais pour les odeurs qu’il transportait avec lui. Alertées, les ouvrières s’étaient précipitées au dehors pour découvrir, dans l’ourlet défait de son pantalon, des miettes de pain accrochées dans les fibres du tissu et, sous la semelle de ses chaussures, dont une partie était accessible, un agglomérat de graines et d’écailles mélangées à la terre humide et aux feuilles malaxées des arbres. Sans tarder, elles s’étaient employées à détacher cette manne pour la porter en un lieu protégé.
Lui pleurait.
Profitant du maillage distendu de la laine de son manteau, j’en ai escaladé la paroi intérieure recouverte d’une doublure sombre et satinée. Cela n’a pas exigé un grand effort et j’ai pu continuer à mon gré, d’autant que, tout à son chagrin, il ne m’avait pas remarquée. Mon ascension m’a menée à l’endroit exact où le manteau recouvrait sa jambe à la hauteur du genou et, passant la jonction le long de la couture, j’ai pu m’y poser un instant.
Je le voyais, et le ciel au-dessus de lui. Il a porté son regard vers le fleuve. Il a ouvert la bouche, il a émis des ondes, dont la vibration est parvenue jusqu’à mes antennes. Ça va passer, ne t’en fais pas, ça va passer, ça va passer… ça va passer… Il l’articulait pour se convaincre, mais les variations de ses ondes, dont je sentais la résonance contre son ossature, étaient empreintes d’une telle douceur qu’elles ébranlaient tout apaisement. Il se remettait à pleurer. Le froid séchait ses larmes.
Remontant le long de la plane plaine de sa cuisse, je me suis orientée grâce à la chaleur irradiée par ses organes reproducteurs et, passant sous l’échancrure de son pull où j’ai trouvé une surface nouvelle recouverte d’un tissu cotonneux, j’ai quitté la lumière du jour pour avancer dans les cavités sombres de ses vêtements. Il faisait chaud. Une atmosphère, fétide et fruitée à la fois, laissait deviner, à travers l’humidité et la sueur de son corps, les senteurs si caractéristiques des humains. Prenant appui sur les plis qui se présentaient à moi, slalomant entre les courbures, j’ai pu, après une longue et harassante montée, ressortir de l’obscurité en suivant la couture de son col, depuis la base de sa gorge jusqu’au sommet de son cou, à l’endroit où les deux mâchoires se rejoignent.
Il a sorti un objet métallique de sa poche. Je le devinais en contrebas. Il l’a manipulé avec une prodigieuse dextérité, avant de le porter à son oreille. Ses doigts me frôlaient et malgré le risque d’être broyée, je n’ai eu qu’à m’avancer pour me glisser à l’intérieur de sa paume, entre le métal de l’objet et la peau de sa main. Une odeur indescriptible fleurait en cet endroit : cela n’était pas les traces d’une nourriture ancienne, plutôt les restes décomposés d’une viande morte, celle d’un animal que je ne suis pas parvenue à identifier.
Najma ? / C’est Wahhch / … / Non, pas vraiment / Tu n’as pas parlé avec papa ?!… / Léonie est morte !… / On l’a tuée !… / On ne sait pas !… / La police a une piste !… ! Violée puis tuée / … / Je ne sais plus / Il y a une semaine / … ! Nabila m’a dit / … / Tu devrais / … / Il n’y a rien à dire, je voulais juste que tu le saches / … / … / … / Oui oui je suis là / … / Écoute / On va raccrocher / … / Peut-être / C’est vrai que ça fait très longtemps qu’on ne s’est pas vus / Je te dirai, je te rappellerai / Ne t’inquiète pas !… ! Moi aussi.
La vibration ondulatoire s’est interrompue. La sueur perlait de tous les pores de sa paume. Il a rabaissé sa main pour manipuler l’objet qu’il tenait, appuyant sur différentes touches avant de le porter contre son oreille. Bonjour, vous avez rejoint Wahhch Debch. Je ne suis pas joignable. Ne me laissez pas de message. Tout va bien. Je reviendrai. Merci. Hello, you’ve reach Wahhch Debch. I am not available. Please, don’t leave any message. Everything goes well. I’ll come back. Thanks.
En ma caverne de peau, d’où me parvenaient les lueurs bleutées du jour, j’ai eu le pressentiment d’une catastrophe. L’odeur avait gagné en densité mais demeurait insaisissable. J’ai plaqué mes mandibules dans son épiderme. Une puanteur abjecte m’a saisie avec une violence telle que j’en ai été étourdie. Du sang. C’était l’odeur du sang. Quelque chose avait saigné, était mort et pourrissait à présent au creux de sa main. Quelque chose avait laissé, dans les interstices de sa peau, des plaques invisibles qui ensanglantaient sa ligne de vie. Brusquement, il a contracté ses doigts autour de l’objet, il s’est levé et il a ramené son bras vers l’arrière dans une extension qui faisait tendre tous ses muscles. Sa respiration s’est bloquée puis, après un court instant d’immobilité, il y a eu une poussée formidable vers l’avant qui a coïncidé avec l’ouverture de sa main. L’objet métallique a été projeté au loin. Le vent seul, dont la poussée inverse était proportionnelle à la force de son geste, m’a permis de demeurer en place, m’écrasant entre les jointures de ses doigts. Fort de son lancer, il est resté immobile, la main tendue devant lui. L’objet métallique a tracé une courbe avant de tomber, englouti dans l’eau noire du fleuve. Il a rabaissé son bras et, regardant sa main, il a pris conscience de mon existence.
J’étais remontée le long de ses phalanges à travers l’une des vallées séparant ses doigts pour atteindre la face dorsale de sa main. Il a tourné son poignet pour me suivre de près. L’air sortait par ses narines, chaud et humide à chaque respiration. Je ne pouvais ni fuir ni me cacher. Je crois qu’il a dû deviner ma panique, car, sans mouvement brusque, il s’est rassis sur le rocher et il s’est mis à m’observer avec une sorte de fatigue. Il pouvait m’écraser à tout moment, mais il ne le faisait pas. Ses yeux, d’un vert transparent, se sont remplis de larmes.
Avec attention, il a porté sa main à plat vers le sol. Il a patienté jusqu’à ce que je regagne la terre ferme. Il faisait de plus en plus froid, la lumière était tombée, je me suis dépêchée, j’ai contourné le rocher sur lequel il était assis et j’ai regagné l’entrée de ma fourmilière.
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CANIS LUPUS FAMILIARIS
Debout au bord de la route, il regardait passer les voitures. Il ne faisait aucun geste pour encourager l’une d’entre elles à stopper et à le prendre comme il nous est arrivé, quelquefois, tout au long de nos pérégrinations, de prendre des voyageurs inconnus et les conduire en tel ou tel endroit. Il se tenait les mains dans les poches, un pied au-delà de la ligne bordant le revêtement noir de la chaussée, invisible dans ses vêtements trop sombres. Les voitures le frôlaient. L’apercevant au dernier instant, elles déviaient brusquement de leur trajectoire pour éviter de le heurter. J’ai aboyé. C’est quoi ce fou ? a dit mon maître, et il a ralenti pour s’immobiliser à sa hauteur, l’obligeant à reculer sur l’accotement gravillonné. La vitre de la fenêtre s’est abaissée de mon côté, j’en ai profité pour passer ma tête au-dehors et, là encore, j’ai aboyé dans le vent et le passage assourdissant des voitures et des camions.
— Ça va ? a demandé mon maître.
— Ça va. Merci.
— Tu vas où ?
— Kahnawake.
Il y a eu un instant de silence. Jamais nous n’avions laissé quelqu’un seul sur le bord du chemin, et toujours nous prêtons main-forte aux marcheurs et vagabonds que nous croisons mais, pour la première fois, j’ai senti chez mon maître une hésitation.
— Ouais… t’es pas rendu.
— Je ne vous demande rien.
Il a dit cela sans humeur, sans affectation. Il a levé le bras vers moi et a passé sa main dans le pelage de ma tête, massant au passage mes oreilles avec une sublime douceur.
— Bon, allez, monte. Tu vas finir par te faire frapper, et ça me tente pas d’avoir un mort sur la conscience.
Je me suis redressé. La porte s’est ouverte et il s’est hissé à bord de notre véhicule. Il s’est installé sur la banquette, à mes côtés. La porte s’est refermée, je me suis blotti contre lui et nous nous sommes remis en route.
— T’arrives d’où ?
— Montréal.
— À pied ?!
— Le métro était fermé. Il y avait une alerte à la bombe et il n’y avait pas de taxis. J’ai traversé le pont et je me suis perdu. Je n’ai pas trouvé le chemin pour me rendre au terminus d’autobus de la Rive-Sud.
— C’est vrai qu’à la sortie du pont, à pied, ça doit pas être évident. Ils ont fait ça un peu n’importe comment. Kahnawake, c’est une trotte !
— J’ai marché toute la journée.
— T’as failli te faire frapper aussi. Qu’est-ce que tu t’en vas faire à la réserve ? T’es en manque de cigarettes, ou quoi ?
Il n’a pas répondu. Du jaune irradiait de ses paupières mi-closes. Jamais je n’avais vu autant de chagrin chez un humain. Le paysage nous traversait, lampadaires et lampadaires et lampadaires et lampadaires et lampadaires et lampadaires et lampadaires et lampadaires, effeuillant nos visages, alternant les couches d’ombre avec les couches de lumière. La nuit coloriait le reste. Mon maître, je le sentais, n’était pas à l’aise avec cet étrange compagnon que nous venions de cueillir, silencieux et enclin à une indifférence impitoyable. Mon maître se serait arrêté pour lui intimer l’ordre de descendre et de continuer son chemin à pied qu’il n’aurait pas protesté, il serait descendu et aurait poursuivi son chemin à pied, sans se retourner.
— Et vous, a-t-il demandé, vous arrivez d’où ?
— De la pêche. Maintenant, ne me demande pas si j’ai battu un record en attrapant le plus gros brochet ou la plus grosse truite. À part toi, tu trouveras aucun poisson dans mon truck.
— Qu’est-ce que vous avez péché alors ?
— Des algues, de la vase et de l’eau. Ça t’en bouche un coin, hein ? Je travaille pour le laboratoire d’essais environnementaux du Québec. Je surveille la santé du fleuve. Je suis écotoxicologue. Au printemps, l’hiver prend le fleuve pour un égout, alors il faut surveiller : la vase, les algues, les poissons. J’analyse tout ça. C’est un beau métier bien triste. Je passe mon temps dehors à monter et redescendre le Saint-Laurent. Je le connais du nord au sud, de sa source à son embouchure. C’est beau comme le ciel, mais c’est triste comme la mort. Trente ans que je le vois se dégrader. Chaque printemps, je remets un nouveau rapport qui se conclut immanquablement de la même façon : La situation du fleuve s’est encore dégradée.
— Vous connaissez la réserve ?
— Il m’arrive d’y passer pour vérifier les berges.
Il s’est mis à me caresser.
— Toi, lui a dit mon maître, c’est sûrement pas la pêche qui te fait aller à la réserve.
— Non. C’est la chasse.
— Ah ouais ?!
— Oui.
— Quelle chasse ?
— La chasse à l’homme.
Sa main était devenue moite, lourde. Mon maître s’est mis à dégager du bleu. Je me suis inquiété. Il exhalait une frayeur que je ne lui connaissais pas. Le roulement régulier du véhicule s’est accéléré, la nuit était tombée et nous traversions des champs enneigés.
— T’es de la police ?
— Non.
— OK. On va dire que j’ai rien dit. Tu vas m’indiquer l’endroit où tu veux que je te dépose, puis ça va finir là, OK ?
— Ça vous dit quelque chose, Welson Wolf Rooney ?
— Non. C’est qui ?
— C’est l’homme.
— Je le connais pas.
— Il est dans la réserve. Il est allé se cacher là.
— OK ! Qu’est-ce qu’il t’a fait ?
— Il a tué ma femme. Il lui a planté cinq coups de couteau, dont un dans le ventre. Dans son abdomen. Une plaie. Une plaie dans son abdomen. Un vagin. Il l’a violée dans la plaie. Il lui a éjaculé dans la plaie. Il est parti. Il a laissé le couteau dans son ventre, enfoncé dans le fœtus.
Il s’est tourné vers mon maître :
— Nous attendions un bébé.
— Sacrament… !
— C’est ce que je me suis dit, aussi :… Sacrament !
Il y a eu un très long silence. Le rythme des roues sur la chaussée, le battement de la vitesse, la tenue du moteur.
— Pourquoi t’appelles pas la police ?
Il a continué à me caresser. Lampadaires et lampadaires et lampadaires et la lumière et la nuit et la lumière et la nuit, je me suis endormi. Lorsque je me suis réveillé, nous étions arrêtés, la portière de la voiture ouverte, et lui, debout sur le bord de la route.
— Je connais pas grand monde dans la réserve, a dit mon maître. Les Mohawks aiment pas particulièrement les Québécois. Toi, t’as pas l’accent d’ici. Ils vont te prendre pour un Français de France. Ils vont être fins avec toi. Ils sont accueillants avec les étrangers. La seule fois que je suis resté à dormir, je suis descendu au motel Chez Jenny. Je sais pas si ça existe encore, ça a peut-être changé de nom, c’était il y a longtemps, avant la crise de l’été 1990. C’était correct.
— Je vous remercie.
— Bonne route.
Je l’ai regardé. Il m’a regardé. Le jaune coulait de ses paupières mi-closes. Le chagrin. J’ai aboyé. Il a souri. J’ai su alors que cet homme avait lié il y a longtemps, et d’une manière par lui seul connue, son destin à celui des bêtes. Il a refermé la portière.
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MEPHITIS MEPHITIS
Les gens de la réserve ne sont pas différents des autres : ils m’ont en horreur. Je m’apprêtais à sortir du récipient destiné à leurs ordures quand je l’ai vu marcher à quelques pas de moi. Je me suis retournée, relevant la queue, prête à l’asperger de mon urine. Il m’a entendue, m’a aperçue et a eu un mouvement de recul. J’ai commencé à piétiner. Il s’est éloigné sans me quitter des yeux, d’abord lentement puis, après avoir mis une bonne distance entre nous, il s’est retourné et a poursuivi sa route d’un pas rapide. Cela ne m’a pas calmée. J’aurais voulu l’enduire de mon odeur la plus cruelle, pour qu’à jamais il ait sur lui le parfum terrible de la mort.
J’ai dévoré ce que j’avais à dévorer et je suis partie. J’ai rampé sous les galeries des maisons, désireuse de retrouver ma tanière. J’ai traversé des jardins, longé des venelles, et de nouveau je l’ai vu, marchant au milieu de la rue Principale. Dans la lumière des lampadaires, il a adressé la parole à quelques-uns de ses congénères, sans qu’aucun ne lui réponde. Je me suis tenue sur mes gardes. Une camionnette est passée en sens inverse, elle a ralenti et s’est arrêtée. La vitre s’est baissée.
— You need help, mister ?
— I’m looking for the motel, or the hotel.
— There’s no hotel or motel around here.
— I heard about Jenny’s Motel.
— There’s no Jenny here, you got the wrong place, mister.
— OK ! Thank you, guys.
La camionnette est repartie. Il a poursuivi sa marche. Les portes des maisons s’ouvraient et se refermaient. Il ne passait pas inaperçu. Il s’est dirigé vers le trottoir opposé pour longer le grand terrain vague. Il devait se sentir oppressé par la proximité des habitations, par les regards insistants des humains, leur inhospitalière manière de le considérer. Il s’est arrêté. Il a attendu. La rue était déserte. Brusquement, il a obliqué pour s’enfoncer dans le noir, à travers le terrain vague. Sans songer à un quelconque danger, obéissant à mon instinct, j’ai filé dans sa direction, bondissant, réalisant en un éclair combien, lui comme moi, étions indésirables au sein de la communauté.
Il marchait d’un bon pas, les pieds enfoncés dans une neige boueuse dont le reflet laissait deviner sa silhouette. Il ne pouvait pas m’entendre. Je le suivais comme on suit son semblable et je ne savais plus si je cherchais à lui nuire ou à le protéger. De chaque côté, il y avait les lumières des fenêtres. Là et là des familles, là et là des chaleurs, là et là des mondes étrangers, interdits. Lui traçait sa route, tête baissée, jusqu’au bout du terrain où il a trouvé une rue moins fréquentée. Il y avait une courbe. Au moment où il s’y est engagé, la camionnette a surgi du noir et s’est arrêtée en crissant devant lui, manquant de le heurter de front, dérapant de quelques mètres sur la chaussée verglacée. Les portières se sont ouvertes et les quatre hommes avec lesquels il venait de s’entretenir, armés de bâtons, ont bondi en jetant leurs ombres détraquées à droite et à gauche dans la lumière aveuglante de leurs voitures. Ils allaient le casser. Lui, au lieu de fuir, est resté figé, immobile, paralysé, tétanisé. Sauve-le ! m’a ordonné mon sang et, obéissant, je me suis mise à courir avec une rapidité dont je ne me savais pas capable, grondant et sifflant de toutes mes forces. Ils n’ont pas eu le temps de comprendre ce qui leur arrivait. J’ai aspergé le premier sur lequel j’ai grimpé pour sauter au visage du deuxième que j’ai griffé et sur lequel j’ai uriné puis, giclant sur les deux autres, je suis entrée dans la camionnette, j’ai évacué toute l’urine qui me restait, j’ai déféqué avant de fuir dans les hurlements et les cris. J’ai regagné le terrain vague où j’ai été me tapir. Protégée par l’obscurité, j’ai vu qu’il avait profité de mon attaque pour s’évader à son tour et j’en fus satisfaite. Je suis retournée vers ma tanière avec le sentiment d’avoir défendu un de mes semblables.
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TEGENARIA DOMESTICA
Quelle bête est donc cachée à l’intérieur de cet homme ? Il est entré, il a refermé la porte, les humains se sont retournés pour le dévisager. Il n’était pas d’ici et cela semblait leur suffire.
Seize tables carrées dans une salle carrée. Un comptoir rectangulaire, longitudinal. Deux écrans aux images colorées et mobiles. Dix-sept hommes assis. Trois femmes assises. Neuf hommes debout. Une femme debout. Une femme allant et venant derrière le comptoir du bar. Des vibrations basses et rythmées condensant l’espace. Personne pour voir ce qu’il y avait à voir.
Souveraine, je me suis repliée au centre de ma toile et je l’ai scruté. Il a avancé jusqu’à l’extrémité du comptoir devant lequel il s’est arrêté, droit, les mains dans les poches, tournant le dos aux autres. Il a ouvert la bouche pour émettre des ondes qui sont venues faire vibrer les fils de ma toile.
— Une bière.
Des hommes, dos appuyé au comptoir, l’épiaient en buvant leur verre. Lui, indifférent, fixait, dans la glace placée derrière les étagères où l’on range les bouteilles, le reflet d’une gravure suspendue au mur opposé : une fillette, de profil, est étendue nue sur un canapé. D’une main, elle laisse pendre un oiseau mort qu’elle tient du bout des doigts par l’extrémité de ses ailes, de l’autre, elle se caresse le sexe. À ses pieds, un fauve, félin tacheté, tête levée, gueule ouverte, s’apprête à dévorer l’oiseau. C’est une gravure ancienne aux couleurs passées. Lorsque la salle est déserte et que les lumières s’éteignent, il m’arrive de grimper sur le cadre. J’aime aller dormir au creux des ombres de la fillette, à la hauteur de son sexe, imaginer que je la pénètre pour y pondre mes œufs et y bâtir une ville faite de fragiles filaments de soie. Elle deviendrait la toile hypnotique, piégeant les bêtes les plus mystérieuses, insectes dorés, blattes, vertes et jaunes, énormes, venues de contrées lointaines, irréelles, pour dévorer les humains et nous en débarrasser. Faisait-il le même rêve ? Et serait-il possible qu’une seule et unique fois, humain et insecte nous puissions avoir le même désir ?
Un homme s’est approché de lui.
— You’re French ?
— Yes.
— T’es en visite chez nous ?
— Je cherche quelqu’un.
La femme est revenue avec un verre rempli d’un liquide ocre à la main qu’elle a déposé devant lui.
— Madame, vous pourriez peut-être me renseigner. Je cherche une chambre pour passer la nuit.
— Faut aller du côté de Châteauguay, mon beau, ou de Sainte-Catherine. Dans la réserve, tu trouveras rien.
— On m’a parlé du Motel à Jenny.
— Y a pas de Motel à Jenny…
L’homme s’est tourné vers la femme.
— There was one but Jenny’s Motel is closed now.
— Jenny’s Motel ? It’s been closed for a long time, when Jenny died.
Accrochée par l’une de mes pattes à un fil de soie, je suis descendue en rappel jusqu’au rebord du miroir où j’ai repris mes appuis. Je l’ai observé observant son reflet dans la glace et, là encore, malgré l’avantage de ma position, je n’ai pas réussi à déterminer la nature de la bête tapie en lui.
— Toi, tu t’appelles comment ? lui a demandé l’homme.
— Wahhch Debch.
— Ça vient pas d’ici, ça, certain !
— Non.
— Qu’est-ce que tu viens faire dans la réserve ?
— Je cherche un homme. Un Mohawk.
Des visages se sont tournés.
— C’est quoi son nom ? Je le connais peut-être. Je connais tout le monde dans la réserve et tout le monde de la réserve me connaît. Je m’appelle Jim Rice. J’ai le garage au coin de la Main et de Malone. C’est quoi son nom ?
— Welson Wolf Rooney.
Dans l’éclat verdâtre des néons, les hommes se sont figés et Jim Rice a secoué la tête de droite à gauche.
— Personne dans la réserve connaît ce nom-là.
— Il a une cicatrice sur la joue. Une blessure récente. Profonde.
— Non. Ça ne dit rien à personne.
— On raconte pourtant qu’il est passé par la réserve.
Jim Rice a posé une main sur son épaule.
— Tu devrais pas écouter ce qui se répète à l’extérieur de la réserve à propos de ce qui arrive à l’intérieur de la réserve par ceux qui vivent à l’extérieur de la réserve. Tu me suis-tu ? Moi, je te dis qu’y a pas personne dans la réserve qui porte ce nom-là, puis y a pas personne dans la réserve qui a une cicatrice sur la joue. C’est-tu clair ? À Châteauguay, par contre, y a un beau Holiday Inn tenu par un de mes chums, ça donne sur le fleuve, tu vas aimer ça.
J’ai longé le rebord supérieur du miroir, j’en ai atteint l’extrémité, dévalé, à la verticale, sa paroi latérale jusqu’à la rambarde en bronze fixée au comptoir contre lequel je me suis blottie.
La porte s’est ouverte et deux hommes sont entrés faisant se lever tous ceux qui étaient assis. Jim Rice a lancé « Johnny ! Heyheyhey ! » Les deux hommes ont circulé entre les tables, frappant de leurs mains ouvertes les mains ouvertes des autres, lesquels frappaient simultanément pour répondre à leurs salutations « Hi Johnny ! Hi Mitch ! » Et Mitch et Johnny répondaient « Eddy ! Jim ! Ron ! Shan… Hi guys ! » Ils ont défait leurs manteaux et Johnny, le plus grand et le plus gros des deux, s’est retourné vers le comptoir. L’apercevant, il s’est immobilisé.
— Who’s that ?
— Frenchy…
— I see… Frenchy, hein ? Hey, Mitch, d’you see that ? On a de la visite, un Français !
— Yeah ! Les touristes sont en avance cette année !
— C’est le réchauffement climatique, man ! Tu comprends pas ça ? C’est scientifique ! Mary ! Give us five bottles of rye, glasses and ice for everybody ! Hey, on va parler le français à soir pour montrer que nous autres les Mohawks nous savons vivre, OK ?
Des vibrations très fortes ont résonné contre la rambarde de bronze, conséquence des cris qu’ils se sont mis à pousser. Ils ont dégagé les tables et tiré les chaises pour mieux se regrouper. Johnny, souverain, a pris la place du centre.
— You hear about Jerry’s love story, guys ?
— No way ! Jerry’s in love ? a répondu quelqu’un.
— Yeah ! With a smelly woman… him, Freddy and the Black brothers, they fucked her every way, in all her fucking holes !… But in fact, it’s her who fucked them… she was a skunk !
— No way !! a hurlé quelqu’un.
— Elle leur a chié dessus, pissé dessus, puis elle a pissé dans le char à Jerry !
Ils ont explosé d’un rire énorme : No shit ! Christ ! No way ! Holy fuck !
— Ils peuvent plus rentrer chez eux ! Leurs femmes veulent rien savoir and nobody wants to see them show up on their doorstep !
Et les hommes, entraînés par une vague d’hilarité, se sont mis à se plier et à se déplier, s’esclaffant jusqu’aux larmes. Ils se sont mis à boire, vidant leurs verres pour les remplir à nouveau, vidant les bouteilles pour en commander d’autres, se donnant, dans un geste de congratulation et de satisfaction, de violentes tapes dans le dos. Johnny racontait toujours, le visage de plus en plus rouge, l’œil brillant.
— Ils sont venus chez moi ! J’entends sonner… Ça puait même à travers la porte… J’ouvre… Fuck ! J’ai pas le temps de penser, j’ai juste envie de vomir ! Jamais senti une affaire pareille ! Ça puait le tabarnac ! Y ont voulu entrer, j’ai sorti mon .22 et je leur ai dit que le premier qui mettait les pieds chez moi, je le sortais à coups de plombs dans le cul ! Y ont traversé la rue : « Johnny ! Fuck ! Help us ! » Help us, help us, qu’est-ce que vous voulez que je fasse !? Une mouffette vous a chié dessus ! Qu’est-ce que tu veux faire contre ça !
Profitant de leur inattention, j’ai grimpé sur le comptoir, j’ai couru, je me suis arrêtée à sa hauteur et j’ai courbé mon thorax : je le voyais enfin comme je désirais le voir. J’ai pu ressentir sa nature, la déceler de l’intérieur. Au-delà de sa parure humaine derrière laquelle il se camouflait, cet être était emmailloté au cœur d’une toile invisible tissée d’une soie née de sa propre chair, et la bête odieuse qui le tenait prisonnier, se nourrissant à même ses viscères, n’était nulle autre que lui-même. Il était sa propre proie et son propre piège. Mary s’est approchée de lui.
— Can I get you something else, mister ?
— No, thanks.
Mary s’est tournée, j’ai vu sa bouche s’ouvrir et j’ai vu sa langue articuler les ondes vibratoires qui en sortaient : « Last call, guys ! »
Ils ne lui ont prêté aucune attention. Johnny racontait sans cesse la même histoire, cerclé des mêmes rires et des mêmes éclats.
— Ils ont repéré un gars, un Blanc, entré dans la réserve vers le milieu de la soirée. Ils ont pensé que c’était une police qui se faisait passer pour un Français. Ils voulaient lui casser les jambes puis le jeter dans le fleuve, lui faire vraiment peur, you know ? Ils ont fini par le coincer dans la grande courbe de la Hospital Lane, et c’est là que ça s’est passé. Ils sont sortis du char, ils étaient bien décidés, sûrs de leur affaire, tout le kit, sauf qu’ils se sont retrouvés face à une mouffette enragée qui était pas de bonne humeur et qui leur a fait sentir.
Une évidence est apparue à leur esprit. Ils se sont figés avant de se tourner vers le comptoir. Je me suis glissée jusqu’au sol pour remonter le long du mur et j’ai regagné le centre de ma toile, d’où, souveraine, je pouvais observer leurs agissements. Johnny s’est levé.
— C’est toi l’étranger qui rameute les mouffettes par ici ?
— C’est moi.
— C’est une nouvelle tactique de la police ? Vous avez troqué vos chiens pour des mouffettes ? Ou bien c’est juste pour les Mohawks ? Pour régler le mal par le mal ! À ce qui pue, faut envoyer ce qui pue ? C’est-tu ça la logique ?
— Je ne suis pas de la police.
— Si t’es pas de la police, on voit pas vraiment qui tu peux être parce qu’à part la police, y a personne qui vient fourrer son nez chez nous à cette heure-ci de la nuit.
— Je cherche Welson Wolf Rooney.
— C’est qui ça ?
— Un Mohawk.
— On a pas dû bien te renseigner parce qu’y a aucun gars qui a ce nom-là dans la réserve.
— Alors il vient d’une autre réserve.
— Qu’est-ce qui te fait penser que tu vas le trouver ici ?
— La police m’a assuré qu’il était dans la réserve. Qu’il se cachait dans la réserve. Il est peut-être là, en ce moment, parmi vous. La police m’a dit qu’elle ne pouvait pas venir le chercher. Parce qu’elle ne pouvait pas entrer dans la réserve. Je suis venu. Je ne partirai pas d’ici avant de l’avoir eu en face de moi. Je sais qu’il est là. Je n’ai pas peur. Ni de me faire casser les jambes, ni de me faire casser les dents, ni de me faire arracher les couilles. Vous pouvez me jeter dans le fleuve, je ne partirai pas d’ici.
Il a vidé son verre puis l’a reposé sur la surface mate du comptoir. Johnny s’est approché de lui.
— En supposant que ce soit vrai, pourquoi tu tiens tant que ça à le voir ?
— Je veux être certain qu’il n’est pas moi.
— What do you mean ?
— I mean, that man killed my wife.
Il n’y a pas de durée, il n’y a que des instants, et la juxtaposition des instants donne l’illusion de la durée. Ceux qui se sont succédé furent soudés par l’hébétement des humains. Un homme a articulé « Fuck ! » Un autre « It was your wife ? » Johnny s’est retourné vers eux.
— Eddy ! Shut your fucking trap !
— Yes. It was my wife.
Un déplacement naturel, échappant à mon attention, l’avait mené jusqu’au centre de la pièce, Johnny est resté appuyé contre le comptoir.
— La police croit qu’y a un Mohawk derrière tout ce qui arrive de pire à Montréal. Le gars que tu cherches est pas un gars de la réserve. On a jamais entendu parler de ce gars-là… OK ?
Un insecte, attiré par la lumière devant laquelle j’avais tissé ma toile, a été pris au piège. Il s’y est agglutiné, s’est mis à s’agiter. J’ai vu naître sa panique. J’ai glissé vers lui. Petit moucheron dont j’ai dévoré la tête sans me donner la peine d’emmailloter son corps. La voix de Johnny vibrait contre les fils sur lesquels mes pattes étaient accrochées.
— On laisserait pas entrer un gars pareil dans la réserve. Il trouvera personne pour l’aider. Tous ceux qui sont sur la réserve défendent la réserve. Un assassin a pas sa place ici. OK ?
— Fucking Hell, Johnny !
— Shut up, Mary.
— Fuck you !
— Mary, un verre pour le Français avant qu’il s’en aille !
— Le last call est passé, Johnny, fait qu’il en aura pas de verre, le Français, ni lui ni personne ! Je vais lui caller un taxi de Châteauguay pour qu’il puisse rentrer chez lui, pis vous autres, vous allez me faire le plaisir de décrisser. Bottoms up, guys !
Elle avait décroché le combiné noir de son boîtier pour le porter à son oreille et, d’un geste précis, elle avait fait tourner dix fois la roulette plastifiée.
— Quand je t’entends faire tes beaux discours, mon Johnny, je me dis qu’elle a besoin qu’on la défende all right, la crisse de réserve ! Hello / Hi, this is Mary from The Warriors / Fine, thanks / I want a cab / Fine, thanks, honey / ’Night.
Mary a raccroché le combiné noir sur son boîtier.
— Un taxi va t’attendre à l’entrée de la réserve, mon beau. Bonne nuit, et merci pour ta visite ! OK, guys ! Let’s call it a night ! I’m closing !
Il y a eu quelques protestations. On voulait rester encore, on réclamait d’autres bouteilles, on menaçait de tout casser. Mary s’est mise à les injurier et à les frapper à l’aide d’un torchon humide. Bastard ! Son of a bitch ! Et la colère de Mary a fini par les calmer. Ils se sont levés, ils ont revêtu leurs grands manteaux. Je ne les reconnaissais plus. Je contemplais une horde d’insectes, noirs, énormes, grouillants, recouverts de fourrures d’animaux morts, qui se dirigeaient en titubant vers la porte, ouverte sur la grande opacité de l’extérieur.
Il est resté les mains dans les poches, tête baissée, tandis que Mary ramassait verres et bouteilles. La porte s’est refermée. Mary s’est retournée vers lui.
— Tu diras au taxi que tu viens de la part de Mary Gabriel et tu lui diras qu’il te conduise chez Janice, au 33, Red Bird Road. Tu vas t’en souvenir ?
— 33, Red Bird Road.
— Attends pas trop. Il vaut mieux que les boys te voient sortir d’ici, believe me. S’ils te voient traîner dans la réserve cette nuit, là c’est certain qu’ils vont s’arranger pour que tu ne quittes plus jamais Kahnawake, ou alors en passant par le fond du fleuve, un bloc de béton accroché au cou. Tu catches-tu ? Fais ce que je te dis. Tu vas direct à la sortie. Change pas de route, dévie pas, tarde pas, pis une fois le taxi arrivé, monte dedans et dis au chauffeur ce que je t’ai dit. OK ?
Il est sorti. Des vibrations faisaient encore trembler les fils de ma toile. Mary a tiré le rideau de la fenêtre, puis elle a décroché le combiné de son boîtier pour le porter à son oreille et, d’un mouvement précis, elle a fait tourner à dix reprises la roulette plastifiée.
— Janice, Mary speaking / Are you alone ? / I sent someone to see you / A man / Wahhch Debch, something like that / Twenty minutes maybe / I’ll be there soon.
Elle a raccroché. Je l’ai vue se revêtir à son tour de son manteau et éteindre toutes les lumières. Elle a ouvert la porte, elle est partie. Il n’y avait plus d’humains, plus de vivants. Je me suis retrouvée, souveraine, plongée dans l’obscurité, sentant battre mon cœur au moment où je me suis mise à dévorer l’abdomen gorgé de sang de ma proie agglutinée au filage soyeux de ma toile.
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VULPES VULPES
Perdu éperdu dans l’instant de ses pas, dans le claquement des talons contre la surface gelée de la route, il était dans son manteau comme, dans le ciel, serait le drapeau de la profonde nuit. Au milieu des maisons, il allait dans sa nuit et sa nuit allait dans la nuit. Il est arrivé au lieu dit du grand embranchement. Les autres suivaient plus loin, leurs chiens tirant sur leur laisse, raclant ahanant donnant l’impression de traîner derrière eux, de force, la silhouette claudicante des hommes. Il s’est arrêté. Ils se sont arrêtés. Je me suis enfui la faim au ventre, n’ayant trouvé nulle volaille pour me rassasier, condamné à me satisfaire des quelques cadavres de taupes aperçus dans le creux d’un sillon retourné.
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CANIS LUPUS FAMILIARIS TERRA AMERICANA
STAFFORDSHIRE
Retenu par le cuir de ma laisse, je sentais le sang battre dans ma mâchoire. La salive emplissait ma gueule, un râlement rauque sortait de mon poitrail. Je tirais, ahanant suffoquant mettant dans mon cou toute la puissance de mes muscles. J’avais soif de ma course pour rassasier mon désir de sang. Le démembrer, lui, là-bas, dans son manteau, le désosser tout entier, lui, là-bas, la proie. Nous étions quatre tirant sur le cuir de notre laisse. Nous creusions le sol à force de nous acharner à courir sans pouvoir avancer, et dans notre entêtement à aller de l’avant, nous nous dressions sur nos pattes de derrière pour retomber, reculer, prendre un élan nouveau et bondir au risque de nous étrangler à l’instant où la laisse, au bout de son extension, retrouvait sa cruelle tension. Incapables de nous soustraire à la rage qui nous envahissait, nous gémissions contre nos maîtres. À quel jeu jouaient-ils en nous appâtant et en nous privant tout à la fois ? Pourquoi nous affolaient-ils ? Nous étions au lieu dit du grand embranchement. Il s’était arrêté. J’ai voulu m’élancer, mais un coup sec sur ma laisse m’a obligé à me poser. Calm down, Motherfucker ! a dit mon maître, et sa main a agrippé ma tête, ses doigts se sont enfoncés dans l’orbite de mes yeux, jusqu’au noir, jusqu’à la douleur, et de nouveau j’ai entendu sa voix. Sit ! J’ai obéi. Quelqu’un a dit There’s the cab ! Une voiture est arrivée à l’intersection du grand embranchement. Il a ouvert la portière et s’est engouffré dans le véhicule. La voix de mon maître a dit What do you think, guys ? Quelqu’un a répondu We’re in a fucking bind ! We protect the bastard and we let the good guy down. We’re in a fucking bind, man ! OK, Let’s go, we gotta speak to Coach. D’un geste sec, que je reconnais entre tous, mon maître m’a intimé l’ordre de me redresser en m’appelant par mon nom : Come on, Motherfucker, et nous sommes repartis.
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FELIS SYLVESTRIS CATUS
Les rouages rouges de la nuit dansaient dans les teintes tamisées des veilleuses cachées sous leur abat-jour de velours. Installé sur l’une des étagères de la grande bibliothèque, je somnolais, blotti contre les livres, entre les portraits et les statuettes de bronze, bercé par le froissement des tissus, le chuchotement des voix et le va-et-vient des pas feutrés, quand le claquement de la porte m’a arraché à mon repos.
— Janice ?
— Who are you ?
— Wahhch Debch. Mary, la serveuse du bar le Warriors, m’a dit de venir.
— I’m Janice. C’mon in.
Il a murmuré quelque chose. Je les entendais s’affairer. Janice l’a invité à ôter son manteau, il l’a remerciée. Dans l’ambre de l’entrée, leurs ombres rouges dessinaient contre le mur des figures indéchiffrables, énigmatiques comme les prémonitions. C’mon in, a-t-elle dit encore, et elle est apparue, passant devant moi, dans sa longue robe soyeuse, pieds nus, bras nus, cheveux défaits. Il est passé à son tour, sans me voir. J’ai sauté sur le plancher et je les ai suivis.
— Il y a toujours beaucoup de monde ici, lui a-t-elle dit. Surtout la nuit. Tous les insomniaques de la réserve se retrouvent. Chacun fait ce qu’il lui plaît. La maison est grande et personne n’est du genre à poser les mauvaises questions. Viens.
La plupart des invités étaient dans le salon vert. Le grand plateau en étain autour duquel ils discutaient depuis le début de la nuit rougeoyait des mêmes braises. Il se dégageait une senteur de résine de pin. Ils sont entrés. Quelques-uns se sont retournés pour les saluer au milieu de la musique, des rires et des volutes de fumée bleuâtres qui montaient des cigarettes et des narguilés en verre. Elle s’est arrêtée, le temps d’échanger des baisers avec de jeunes gens à l’allure dégagée. Il a attendu sans bouger. Le rubis de ses yeux scintillait dans la fièvre agitée des braises. Quelqu’un, d’un geste de la main, l’a invité à s’asseoir en lui offrant un verre rempli d’un liquide rouge vermeil. Il a refusé. Viens, lui a soufflé celle que j’aime, et elle l’a pris par la main pour l’entraîner de l’autre côté du salon.
Ils sont sortis. Je les ai suivis. Ils ont traversé l’étroit couloir qui longe la baie vitrée. Il a regardé dehors. Le jardin dormait et c’était la nuit noire. La neige était blanche. En sursis. La pluie du printemps ne l’avait pas encore changée en une boue gluante. Nous avancions sans bruit. Sa silhouette était charbonneuse, massive. Sa puissance se révélait dans la pénombre et c’était là un de ses secrets. Ses pieds nus, à chaque pas, imprimaient des marques humides sur le sol. Je les ai léchées. Elles goûtaient l’humain. Elles en avaient l’odeur.
La grande salle était déserte. Un feu brûlait dans la cheminée. Quelqu’un dormait sur un banc. Il a contemplé les papillons épinglés dans leur cadre de verre et s’est arrêté devant les grands scarabées rouges d’Afrique avant de la rejoindre au pied de l’escalier. Ils sont montés vers l’étage interdit. J’ai attendu puis, tête baissée, j’ai grimpé les marches une à une. Elle ne m’a pas chassé. Peut-être avait-elle oublié ma présence, peut-être le caractère exceptionnel de cette visite rendait-il possibles tous les impossibles, je ne saurais le dire. Je les ai retrouvés sur le palier avec l’impression de découvrir un territoire protégé du bruit, imperméable à l’hystérie des tumultes. Un parfum de gingembre flottait dans l’air. Quelqu’un, dans une pièce à côté, murmurait ou psalmodiait quelque chose d’une voix grave et enrouée. On jouait du tambour. Le battement était lointain, à peine audible. Nous avons remonté un couloir recouvert de tapis aux couleurs sombres. Des meubles vernis étaient collés contre les murs, et sur chacun de ces meubles je voyais de grands vases à moitié emplis d’une eau colorée sur laquelle, posée comme par magie, une flamme dansait et projetait contre la surface du plafond le chatoiement délavé de ses mouvements.
Elle a ouvert une porte. Nous sommes entrés. Les miroirs et la céramique brillaient dans la pénombre. La pièce était plongée dans un clair-obscur bleuté où les formes étaient à peine esquissées. I am going to bring you some clean clothes… Mets-toi à l’aise… Elle est repartie. J’ai choisi de rester. Le carrelage, tout en mosaïque, était frais. Je m’y suis allongé. Il s’est assis sur le rebord d’un bain aux pieds sculptés. Il m’a fait un signe du doigt. J’ai accepté de m’approcher. Je me suis frotté contre ses jambes, m’imprégnant de son odeur. Sa main a saisi mon cou. Une main forte. Ferme. Il m’a caressé, massant mes vertèbres, pinçant l’extrémité de mes oreilles. J’ai ronronné. La voix était douce : Oui, le chat, oui… Il m’a relâché. Je me suis reculé et je l’ai vu étendre le bras pour tourner les deux robinets argentés. D’abord l’un, ensuite l’autre. L’eau a jailli sous la poussée d’une formidable pression en créant une bruine légère, fraîche, puis tiède à mesure qu’elle se réchauffait. On a frappé. Oui ? il a dit. La porte s’est ouverte et une femme qui ne m’était pas inconnue est entrée pour déposer des habits sur le comptoir, à côté d’un grand lavabo en porcelaine.
— Hello ! Mary.
— Je t’ai trouvé des habits. C’est grand pour toi mais au moins sont clean… Put your clothes here… Somebody will wash them for you tomorrow. Tu as du savon ici, du sel pour le bain là-dedans. Help yourself, don’t worry.