Anima
I Bestiæ Veræ... 9
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Elle a déplacé des savons, déposé quelques éponges sur une tablette en métal fixée aux robinets argentés et déversé dans l’eau des produits parfumés. Grimpé sur le rebord du bain, j’ai vu se former une mousse que j’ai tenté d’attraper d’un coup de griffe.
— Take your time.
— Merci pour tout à l’heure.
Mary est repartie sans répondre.
Il s’est déshabillé. Il a grelotté. J’ai cru qu’il avait froid, mais c’était déjà le ressac. Il a cherché à le contenir sans parvenir à se calmer. Le tremblement est devenu violent. Mon Dieu, il a dit, et il s’est couché sur le sol, saisi par une agitation contre laquelle il ne pouvait plus résister. Il a hoqueté, il a gémi, son corps s’est cabré et ses yeux se sont révulsés. Il s’est mis à donner des coups de pieds désordonnés et involontaires contre les placards de bois, râlant d’une voix rauque et puissante. Qui était là ? Qui donc en l’humain peut agiter ainsi un humain ? J’ai entendu un bruit de pas. La porte s’est ouverte et celle que j’aime est entrée en coup de vent. Elle l’a vu et, se retournant, elle s’est mise à appeler. Mary, Mary, corne back ! Mary est arrivée en courant. Ensemble, elles ont tenté de le soulever. Sir… sir… ! Mais il était trop lourd. Elles ont attendu. La crise a diminué. Il est revenu à lui. Il a retrouvé ses yeux. Il a dévisagé les deux femmes, d’un air perdu, troublé.
— You okay now ? a demandé Mary.
— Oui… Oui !
— Get in the bath.
Il a grimpé dans le bain et s’y est assis jusqu’à disparaître sous la couche fumante et savonneuse de l’eau. Il y a eu un grand silence. Je percevais le froissement minuscule de la mousse, l’éclatement de ses particules, leur dissolution soyeuse et imperceptible. La psalmodie s’était presque éteinte, noyée par le battement régulier du tambour. Il a émergé.
— Je vais aller te chercher quelque chose à boire, a dit Mary, ça va te faire du bien.
Elle est ressortie. Celle que j’aime m’a pris dans ses bras et s’est appuyée contre le mur. Elle a passé ses mains dans mon pelage. J’ai plongé ma tête dans la chaleur de son ventre.
— Je vous remercie, mademoiselle.
— Ne me remercie pas. Les Mohawks ouvrent toujours leurs maisons aux animaux blessés. Appelle-moi Janice.
Mary est revenue avec un bol rempli d’un liquide jaunâtre qu’elle a déposé sur le sol.
— I’ve gotta go. You going to be all right ?
— Don’t worry.
— ’Night Janice, see you tomorrow.
— Thank you, sweetie, take care.
Mary est repartie. J’étais dans les bras de celle que j’aime et je croyais que c’était à jamais. Mais elle a fait un pas et m’a déposé sur le comptoir. Je suis resté là. Égaré. Elle a reculé. Elle a d’abord pris le bol, puis, s’assoyant sur le rebord du bain, elle s’est penchée vers lui avant de passer sa main derrière sa nuque pour le redresser délicatement. Avec l’autre main, elle a porté le bol à ses lèvres. Il a bu. Une première gorgée. Des larmes se sont mises à couler. Il a avalé. Il a soupiré. Elle a dit Encore et ce simple mot a eu raison de ses forces. Il s’est mis à sangloter le visage entre les mains, comme celui qui vient de trouver enfin son souffle et sa plainte. Il tentait de colmater les brèches de son âme mais elles se fissuraient irrésistiblement. Celle que j’aime a pris le savon, l’a passé dans l’eau et l’a fait rouler jusqu’à former entre ses paumes une mousse légère. Elle a commencé par lui laver le centre du dos. Le cou. Elle a massé longuement les épaules. Elle l’a laissé pleurer sans lui parler, sans le déranger. Elle s’est employée à savonner chacun de ses bras, entrelaçant son propre bras au sien, lavant sa peau avec sa peau. Lorsque ses mains s’asséchaient, elle les replongeait dans l’eau avant de l’enduire de crème et d’huile parfumée. La pièce, noyée sous la buée, a pris, dans cette moiteur, une teinte plus tamisée, bleuissant davantage leur peau. Elle l’a lavé sans relâche. L’eau perlait sur son front, coulait sur ses lèvres jusqu’à son cou et se perdait entre les plis de son corsage. Elle s’est levée, elle a dégrafé sa robe et l’a laissée choir. J’ai contemplé à loisir ses longues jambes que j’aime tant. Elle a grimpé dans le bain et s’est assise en face de lui pour le laver encore, passant lentement sa main sous la plante de ses pieds, les doigts frottant entre les orteils. Elle a massé chaque muscle, monté jusqu’aux chevilles, les mollets, les genoux. Elle s’y est appliquée tant et si longtemps qu’il a fini par s’apaiser. Assise entre ses jambes repliées, elle lui a savonné les cuisses, y mettant toute la douceur dont elle était capable. Lorsqu’elle a paru satisfaite, elle s’est saisie du savon et l’a fait rouler entre ses paumes, dégageant cette fois-ci une grande quantité de mousse. Avec une délicatesse qui n’appartenait qu’à elle, elle a pris son sexe dans sa main. Il a fermé les yeux. Elle a attendu. Le sexe a gonflé. Il a rouvert les yeux. Elle a amorcé un mouvement de bas vers le haut puis du haut vers le bas. Je percevais le frottement, le doux glissement du savon entre la main et le membre dressé. Il s’est abandonné tout à fait. Elle a accéléré son mouvement, ses lèvres se sont entrouvertes, haletant au rythme de sa respiration comme un encouragement, un acquiescement. Elle cherchait à le délivrer, à le libérer de son tourment, mais quelque chose résistait en lui, comme si son esprit effleurait trop de douleur. Je l’ai vu se crisper, et d’un geste il l’a forcée à interrompre ses caresses.
— Arrête ! Ce n’est pas possible ! Tu ne te rends pas compte.
Elle l’a regardé.
— Il y a le bain. Il y a la chaleur. Il y a le chat. Il y a la nuit. Il y a ta ruine. Il y a les sons qu’on entend. Il y a des gens dans la maison. Il y a toi ici. Il y a moi en face de toi. Si je me retournais, il y aurait mon dos et tu ne verrais plus mon visage comme je ne verrais plus le tien.
Elle s’est retournée.
— Tu vois ? J’ai raison. Et si je reculais…
Elle a reculé jusqu’à appuyer son dos contre sa poitrine.
— Il y a toi et moi, tous deux peau à peau. Et si tu refermais tes bras sur moi, qu’est-ce qu’il y aurait ?
Elle a attendu. Il a refermé ses bras sur elle.
— Moi dans tes bras.
Il s’est remis à pleurer.
— Penses-tu toujours que je ne me rends pas compte ?
Il n’a pas répondu.
— Toutes les situations sont puissantes. Il faut les regarder sous la lumière crue. C’est seulement comme ça que tu donnes sa puissance à la situation. Ta femme est morte. Elle a été violée et tuée à coups de couteau. Elle s’est défendue de son mieux. Elle devait être courageuse. L’enfant qu’elle portait dans son ventre, ton enfant, est mort aussi sous le couteau. Lui aussi a dû faire preuve d’un grand courage. Toi tu es vivant, et en ce moment tu tiens entre tes bras une autre femme. C’est ça, ta situation. Si tu la regardes sous sa lumière crue, tu trouveras sa puissance.
— Mais c’est quoi, la lumière crue ?
— Qu’est-ce que tu cherches ?
— Je ne sais pas. Je veux retrouver celui qui a fait ça. Je ne veux pas le tuer, je ne suis pas animé par un sentiment de vengeance, je n’ai même pas de colère. Je veux juste voir son visage, je veux savoir qui il est. Je ne sais pas pourquoi.
Il caressait l’intérieur des cuisses de celle que j’aime. Elle s’est mise à frissonner malgré la chaleur. Elle a soupiré.
— J’ai beaucoup pensé à elle. Imaginé ce que ça pouvait faire un couteau qu’on te plante là.
Il n’a pas répondu. Il a glissé sa main vers son sexe. Elle a écarté les jambes.
— Tu as dit que les Mohawks ouvraient leurs maisons aux animaux blessés.
— C’est vrai.
— À tous les animaux blessés ?
— Tous.
— Même aux pires ? Les scorpions, les serpents ?
— Tous les animaux. Il n’y en a pas de pires.
— Et lui, tu lui as ouvert ta maison ?
Le silence a laissé place au battement du tambour. Elle a écarté sa main. Elle s’est levée. L’eau savonneuse glissait le long de son dos. Sans prendre la peine de se sécher, elle a revêtu sa robe. Le tissu a adhéré à son corps mouillé pour en épouser les formes voluptueuses. Viens, lui a-t-elle dit, ouvrant la porte avant de quitter la pièce.
J’ai voulu la suivre, mais elle avait disparu. Le corridor était désert. On psalmodiait plus fort. Je ne connaissais pas cette partie de la maison. Le parfum du gingembre muselait mon odorat. Je suis retourné dans la pièce. Il était en train de s’habiller. Il avait revêtu un large pantalon en toile grise, une chemise verte sans boutons, qui s’attachait avec des cordelettes. Pour finir, il s’est enveloppé d’une grande pèlerine en laine bleue brodée de rouge, trop longue pour lui.
Il est sorti.
Il a fait quelques pas. Le plancher a craqué. Il s’est immobilisé. La psalmodie s’est tue. Le silence a duré. Puis, venant de nulle part, une voix a surgi : Janice ? Il s’est retourné. Il a regardé la porte d’en face. Il n’a pas répondu. Il s’est avancé d’un pas, le plancher a encore craqué : Janice, is it you ?
— No…
— Who’s there ?
— Janice’s friend.
— Where’s Janice ?
— She’ll be right back.
— Who are you ?
— Wahhch. Un ami de Janice.
— Viens-t’en voir ici.
Il s’est approché de la porte et l’a ouverte.
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BOA CONSTRICTOR
Il s’est arrêté sur le seuil pour observer le paysage, étonné comme ils le sont tous lorsque, face à cette chambre et à ses montagnes de livres, ils me découvrent enroulé autour de la branche de bois fixée au milieu de ma cage de verre, posée à côté du lit où est étendu le vieillard qui me nourrit, me nettoie sans me quitter jamais. J’ai dardé ma langue fendue, l’étirant au possible à travers l’échancrure située sous mes écailles rostrales, pour prélever le plus de particules odorantes, et j’ai pu mesurer sa distance, sa forme, sa taille, son poids et deviner la présence du petit félin à ses pieds.
Il a aperçu le vieillard dans son lit perdu sous les amas de papiers noircis posés pêle-mêle à même les couvertures. Il a admiré la grande lampe dont l’ampoule était cachée sous un globe de verre vert, trônant sur une table au milieu de bouteilles vides, de livres, d’enveloppes ouvertes, déchirées, et des monticules d’objets indescriptibles, jetés là, entassés sur le sol. L’homme qui me nourrit a émis des sons, paroles diverses et multiples sans importance réelle pour moi. Je n’ai ni tympans ni oreilles, ni conduits ni orifices, mais je sens les vibrations et j’ai appris à les interpréter pour traduire le langage des humains, comprendre leurs intentions et deviner ce qu’ils tentent de me cacher.
— Entre. Ferme la porte. Enlève les gros dictionnaires qui sont sur ta gauche, tu y trouveras une chaise. Assieds-toi. Pose-les où tu peux. Il faudra bien que je range un jour.
Le félin a zigzagué entre les livres et les cadres vides posés en appui et d’un bond, passant par-dessus les obstacles, il a sauté sur la surface dégagée du lit où, m’apercevant pour la première fois, il s’est immobilisé, pétrifié. Il a feulé, craché violemment en ma direction, avant de se poser, hérissé, méfiant, comme sont les bêtes lorsque, jetées en pâture, elles tombent dans mon terrarium et me voient me dresser devant elles pour les happer et les avaler vivantes.
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FELIS SYLVESTRIS CATUS
Je n’avais jamais vu une pareille monstruosité. Un reptile, d’une longueur et d’une puissance terrifiantes, pendu sur sa branche, me fixait à travers la vitre de sa cage, dont la taille masquait le mur contre lequel elle était appuyée. Une lumière blanchâtre en éclairait le moindre recoin. Pas une seule ombre n’était apparente. Cela donnait une étrange impression de canicule à la chambre, plongée quant à elle dans une relative obscurité. Je n’ai plus bougé. Le vieillard m’a vu. Il s’est redressé sur son lit et m’a pris dans ses bras : Tiens ! Te voilà, toi ! Le chat ! Viens que je te caresse. Je me suis laissé faire sans quitter le reptile du regard. Il m’a posé sur un livre ouvert, j’ai senti l’odeur du cuir tanné. Le serpent a bougé. J’ai voulu partir, mais il m’a retenu. Tu as peur de Jésus ? Il ne faut pas ! C’est un gros toutou mou et indolent et qui ne te fera rien tant que tu n’entreras pas dans sa cage. Et tu n’y entreras pas, n’est-ce pas ? Tu es un chat, toi ! Tu es un malin !
Tourné vers l’homme, il passait, dans mon pelage, une main dénuée de pensée et de talent.
— Les chats existent pour que l’humain puisse caresser les tigres. C’est vrai, tu ne trouves pas ?
Excédé, je me suis détaché et j’ai regagné le pied du lit où je me suis allongé sur la couverture de laine, sans quitter le reptile des yeux.
— Alors tu es un ami de Janice…
— Oui.
— Elle est gentille, Janice. Une bonne fille. Une vie pas simple. Mais courageuse et bonne.
Il ne disait rien. Il était assis sur la chaise, les mains sur les cuisses, perdu dans sa grande pèlerine. Comme il avait l’air triste.
— Je ne t’ai jamais vu ici, est-ce que je me trompe ?
— Non. C’est la première fois que je viens à la réserve.
— Plus personne n’y vient. Sauf pour les cigarettes. Avant, pourtant, il y avait du passage par ici, il y avait des voyageurs, on voyait des francophones, des aventuriers, des amoureux de la nature, des vagabonds, il y avait aussi les French Canadians qui venaient du Manitoba ou bien de l’est de l’Ontario pour brasser des affaires. Je traduisais souvent pour le compte du conseil de bande. Maintenant, il n’y a plus que des Anglais. Je fais encore la révision des textes de lois fédérales relatives aux affaires indiennes traduites en français, mais ce n’est plus la même chose. Avant de défroquer, j’étais confesseur d’Indiens. Je faisais le tour des réserves. C’était pas officiel. Personne ne m’a demandé de le faire. Je voulais gagner mon ciel. Je voulais être un saint. Faire des miracles. Je viens d’une famille de dix-huit enfants. Comme dans toutes les familles de cette époque, il fallait un médecin, un notaire, un avocat, un instituteur, un agriculteur pour reprendre la ferme et puis, comme on devait aussi payer son dû à l’Église, il fallait un curé. Moi, je voulais faire poète, mais ça n’était pas sur la liste d’enfants à faire. Alors j’ai fait curé. Ça m’a permis d’apprendre le latin et le grec et de rester accroché aux textes. C’était pas trop loin de la poésie. Mais bon. Ézéchiel, ce n’est pas Baudelaire, et les Psaumes, dans l’odeur de l’encens, c’était pas tenable. Il y avait le Cantique des cantiques, c’est sûr, mais bon : « C’est ici la voix de mon bien-aimé ; le voici qui vient […]. Mon bien-aimé est semblable au chevreuil, ou au faon des biches […]. » Ça m’a toujours déprimé. Je n’étais pas dans le bon jardin. À vingt ans, à cette époque-là, au Québec, il fallait être fou ou très haineux pour avoir l’impression d’être dans le bon jardin. Il y avait un gars dans ma classe du cours classique, il disait à qui voulait l’entendre, Comment aimer ici ? Pas d’amour pas d’amour ! Il a fini par se pendre dans le narthex de l’église. On a retrouvé sur lui trente pièces de monnaie et, cousu à même la peau de sa poitrine, un papier où il avait écrit : « Je préfère être Judas et avoir quelque chose à trahir, plutôt que de me débattre dans la fange poisseuse de la tristesse de vos vies bien faites. » C’était un poète. Il voulait tout, tout de suite. Moi, je n’étais pas poète, mais j’aimais la poésie comme on aime un rêve. J’étais plus patient que lui. Elle a fini par arriver. Un jour, des années plus tard, j’allais à pied sur un chemin de terre qui traversait une forêt. J’ai entendu des cris. Je me suis approché. Au milieu des arbres, en bordure du chemin, j’ai vu un orignal gigantesque, une bête de 600 kilos, un monstre épouvantable. À ses pieds, un homme, le corps disloqué, remuait encore. Il hurlait de terreur. L’orignal avait dû le charger, l’homme avait dû rebondir contre les arbres, c’était la saison des amours et il a dû le prendre pour un concurrent, je ne sais pas, qui peut savoir ce qui se passe dans la tête des bêtes. L’orignal s’est mis à le piétiner de toutes ses forces. Je n’avais jamais vu ça, jamais je n’avais même entendu une histoire pareille. Il arrive qu’un orignal s’en prenne à un homme, il peut le charger, le tuer sur le coup, mais il ne s’acharne jamais sur son cadavre. Celui-ci, si. Il s’est acharné. J’entendais le fracas des os, la perforation des organes sous les coups des sabots. Il l’a piétiné, il lui a pissé dessus, il lui a chié dessus, tu peux croire ça ? Un orignal ! Ça s’est passé à une quarantaine de mètres de moi. Je ne pouvais plus bouger. L’orignal a une très mauvaise vue, mais il entend tout et il sent tout et il a dû me sentir parce qu’il s’est tourné vers moi, la tête rougie par le sang de sa victime. Ce qu’il venait de faire, loin de le calmer, avait enflammé sa colère. Il voulait tuer tous les humains. Il ne pouvait plus s’arrêter. Il n’avait pas de raison. L’idée même de s’arrêter ne devait pas exister dans son esprit. Il a orienté son corps dans ma direction. Il a commencé à avancer. Ce sont des choses qui ne trompent pas : on sait quand arrive notre dernière heure, et ma dernière heure était arrivée, je le savais, du moins ma dernière heure de bon chrétien. C’en était fini. Il a accéléré son pas puis il a chargé de toute la vitesse dont il était capable, avec une fureur indescriptible. Ses yeux, je le voyais malgré la distance, étaient injectés de sang. Il a foncé et je n’ai jamais de toute ma vie rien ressenti de tel devant cette beauté monstrueuse qui venait vers moi dans le battement assourdissant et mat de son galop. Je n’ai pensé à rien. Je le regardais, et c’était comme si je voyais mon propre regard me voir. Je me suis dit, je m’en souviens comme si c’était hier, C’est mon regard qui regarde. Alors, est-ce en lien avec cette pensée absurde, je ne le saurai jamais, mais la bête a ralenti. Tout d’un coup. Jusqu’à s’arrêter. Je pouvais presque la toucher. Il avait plu la veille ou le matin même, je ne sais plus. À mes pieds, il y avait une flaque d’eau. L’orignal a courbé la tête et s’est mis à boire. Il a lapé l’eau si près de moi que sa langue touchait le bout de ma chaussure. L’homme était un chasseur. Il avait été massacré. La bête a été retrouvée et tuée à son tour. Moi j’ai été épargné, mais je ne parvenais pas à comprendre ce qui s’était passé dans la tête de cet animal. Pourquoi ai-je survécu ? Qu’est-ce que ça voulait dire ? Et que signifiait « J’ai vu mon regard me voir » ? Je n’arrivais pas à croire à la main de Dieu sauvant un de ses curés. La main de Dieu n’avait rien à faire là-dedans. C’était une histoire entre l’homme et l’animal, une histoire entre des créatures terrestres. Je me suis senti débarrassé de ma foi comme on se sent débarrassé d’un sac trop lourd, trop épais. Jamais je n’aurais pu l’imaginer. J’ai défroqué. J’ai erré. Plus grand-chose ne me retenait. J’avais été lavé par la course de l’animal. Les humains ne m’effrayaient plus. J’aimais leurs excès, leur folie, leurs meurtres et leur violence. J’ai raconté plus tard cette histoire à un Mohawk de la réserve de Kanesatake. Il a rigolé. Il m’a dit que j’avais probablement rencontré la part invisible de mon être magique. Les Indiens croient à cela. Chacun en a une. Elle a toujours la forme d’un animal. Elle se présente parfois à nous. Il faut être en mesure de la reconnaître. Toi aussi ça t’arrivera. Le jour où un animal agira envers toi d’une manière contraire à celle que lui impose son instinct, sans qu’il puisse y avoir de doute possible, et idéalement lorsque l’instinct de l’animal sera en train de menacer ta vie, tu te souviendras de moi et tu sauras alors que tu te tiens face à la forme animale de ta propre puissance magique. Ta poésie.
A-t-il écouté le récit ? Je ne saurais l’affirmer. La fatigue lui courbait la nuque et fermait ses paupières.
— Prends un peu de thé au gingembre, lui a dit le vieillard, ça va te revigorer.
Il s’est levé et s’est arrêté pour regarder les contorsions du reptile se nouant, se dénouant, à la fixité de sa branche. « La rigidité de la branche autorise la souplesse du serpent. »
— Qu’as-tu dit mon garçon ?
— Rien.
Le reptile s’est défait magiquement, laçant, s’entrelaçant, jusqu’à se déployer de tout son long, interminable, sur la surface rocailleuse de sa cage. Puis, avec une maîtrise formidable, il s’est enroulé sur lui-même et s’est redressé, rigide comme un bâton, jusqu’à ce que sa tête triangulaire arrive à la hauteur du visage de l’homme à la pèlerine.
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BOA CONSTRICTOR
J’ai vu ses yeux et il a vu les miens, j’ai vu sa langue et il a vu la mienne, et si la vitre qui nous séparait n’avait pas existé, je crois que je me serais saisi de lui pour l’enlacer dans une étreinte infinie, jusqu’à la constriction, jusqu’à l’engloutissement entier de son corps dans mon corps. Le petit félin ne me quittait pas des yeux, la faim me tiraillait, et j’attendais que celui qui me nourrit se décide enfin à se saisir de la bête et à la faire entrer dans ma cage. Mais il ne bougeait pas. Il encourageait son invité à se servir de son ignoble thé dont l’odeur m’est insupportable. Lui, sans répondre, s’est détourné pour se diriger vers un angle obscur de la pièce.
— Sois patient en versant, lui a ordonné le vieillard. Il ne coule pas. C’est un thé pâteux. Une mélasse à ma façon. Ça purifie. Il ne se boit pas. Il se mange à la cuillère. Tu en trouveras une si tu cherches bien.
Il est revenu, une tasse à la main, et s’est arrêté pour m’observer.
— Je ne sais pas combien de temps je pourrai rester ici, a dit le vieillard. Pour l’instant, je passe inaperçu. Janice me loue cette chambre, je rends de petits services, je fais l’écrivain public, je les fais rire, j’apprends aux enfants à dire deux ou trois mots de français, mais un jour ils me demanderont de partir. Un Blanc n’a pas le droit de vivre dans la réserve. Le temps de l’hospitalité n’est pas éternel. Je pourrais me débrouiller à Montréal ou ailleurs, mais je m’inquiète surtout pour mon petit Jésus. C’est Coach, un homme très influent ici, qui me l’a offert un jour pour me remercier. Tu le rencontreras peut-être. Il aime les bêtes sauvages. Il dit qu’elles sont meilleures que les humains. Il n’a pas tort. Les bêtes sont fidèles. Jésus s’est habitué à moi. On ne s’est pas quittés depuis dix ans. Tu tombes bien, tu vas le voir manger. C’est un nocturne. Il mange une fois par semaine. Et c’est aujourd’hui. Regarde ! À croire qu’il nous comprend !
Je comprends. Je sais par avance, car les odeurs trahissent la pensée des hommes. J’ai vu le vieillard se retourner et saisir un sac dont il a tiré une boîte cartonnée qu’il a ouverte.
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ORYCTOLAGUS CUNICULUS
La boîte s’est ouverte. Épouvantés, nous avons levé la tête pour tenter de comprendre où nous étions et ce qu’il était nécessaire de faire pour retrouver une sécurité apaisante. Tout était hostile : odeurs, perceptions, lumières, sons et le visage de l’homme.
— Je vais t’en donner un pour commencer.
De quoi parlait-il ? De qui parlait-il ? À qui s’adressait-il ? Notre instinct nous poussait à fuir mais comment sortir de ce contenant, comment bondir, comment même nous écraser pour faire croire à notre mort et espérer échapper au châtiment ? L’homme s’est saisi de mon congénère en l’attrapant par ses longues oreilles, je l’ai vu se débattre, je l’ai vu faire des soubresauts désespérés, sans parvenir pour autant à se libérer. Je me suis tapi au fond de mon étrange niche et j’ai été frappé de stupeur quand j’ai vu ce que j’ai vu et compris ce que j’ai compris.
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BOA CONSTRICTOR
La trappe située sur le côté de la cage s’est ouverte et le rongeur, projeté à l’intérieur, s’est cru en sécurité dans la chaleur réconfortante de mon habitat. Il a fait un premier bond, puis un second. Il était tout blanc. Je me suis penché vers lui. Il m’a vu, il a voulu fuir, mais je l’avais déjà happé par la tête, enfonçant légèrement mes dents dans la chair de son cou pour l’immobiliser. Il a essayé de se retirer. Il s’est débattu dans ma bouche grande ouverte et c’était un délice de sentir ma salive l’enduire tout entier, huiler son poil et le lisser pour que rien ne vienne déranger mon ingestion. Peu à peu, les os, les ligaments, les tendons et les muscles de mon crâne se sont distendus et mes mâchoires se sont disloquées pour permettre à ma bouche de s’ouvrir davantage et ainsi l’avaler en le gardant vivant le plus longtemps possible. Je le gobais et ma gorge l’aspirait avec lenteur et délectation alors que son odeur, son goût, ses mouvements et sa panique ne faisaient qu’augmenter ma joie et mon plaisir. Lorsqu’il fut entièrement avalé, j’ai attendu son asphyxie. C’est un moment sublime. J’aime tant sentir l’animal étouffer au fond de ma gorge, sentir sa crispation, deviner ses soubresauts et épier cet instant où sa vie va s’éteindre pour entendre, à travers ma propre surdité, le grand silence qui tout à coup surgit en moi et m’envahit. Le calme revenu, je me suis glissé sous les rochers de mon terrarium pour me mettre à l’ombre, en un endroit protégé, et commencer ma longue digestion.
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FELIS SYLVESTRIS CATUS
Le vieillard a rangé la boîte qui contenait le second rongeur avec un sourire de satisfaction.
— Impressionnant, non ?
Il n’a pas répondu. Il est retourné s’asseoir. Il a posé la tasse sur un tas de livres empilés avant de lever la tête vers le lit :
— Dites-moi, vous n’auriez pas vu passer par ici un homme blessé à la figure ? Un Indien probablement.
— Je te l’ai dit, plus personne ne passe par ici. Personne ne vient me voir et moi je ne sors plus. C’est qui cet homme, qu’est-ce qui lui est arrivé ?
— C’est un meurtrier.
— Nous sommes tous des meurtriers, tu ne le savais donc pas ?
— Non.
— Oui ! Tu as bien vu mon petit Jésus. Lui aussi est un meurtrier. Le lapin, il l’a avalé vivant. Nous sommes tous des meurtriers, mais certains choisissent de l’être. C’est tout. Un homme en tue un autre. Et alors ? Est-ce qu’un homme n’est pas un animal ?
— On le dit.
— Donc. Réfléchis. Si un homme est un animal et que, suivant la croyance des Indiens, chaque humain a un animal comme symbole de cette part invisible de son être magique, sa poésie, son totem, pourquoi l’homme, en tant qu’animal, ne pourrait pas être cela pour son semblable en tant qu’humain ? Et si cela est possible, il existe une probabilité qu’un homme tuant un homme tue aussi son propre totem. Ou l’inverse : le totem tuant sa part humaine. Tu vois ? On ne saura jamais de quoi il retourne véritablement, alors laisse les meurtriers à leurs victimes. Il y a trop à faire. Il faut rattraper les âmes des animaux perdus en sacrifice. C’est cela le crime. J’ai appris cela. Les livres sont mauvais. Ils sont pleins d’animaux morts. Il faut purifier.
— Vous ne l’avez pas vu ?
— Je te montre. Tu prends du gingembre. Le gingembre purifie. Il chasse l’abjection. Tu bois du thé au gingembre, puis tu psalmodies les textes sacrés qui injurient les animaux. Les mots passent à travers ta bouche, dans l’haleine du gingembre où ils trouvent leur purification. Avec la Bible, il y a du travail. Je te montre.
Il a plongé sa main dans un pot, il a pris une poignée d’une infecte crème jaunâtre, il a ôté ses dents, a mis la pâte dans sa bouche, s’en est badigeonné l’intérieur des joues, les lèvres, il s’en est enduit le visage puis il a remis en place sa mâchoire. Ses yeux se sont irrités, produisant un larmoiement qui donnait un effet cristallin à la rougeur rosée du blanc de ses globes. Il s’est saisi du livre et, d’une voix grave et tremblante, enrouée, épuisée, il s’est mis à psalmodier :
Toutes les bestioles qui pullulent sur la terre ferme sont une horreur. On n’en mange pas.
Toutes ces bestioles qui pullulent sur la terre ferme, qu’elles se déplacent sur le ventre ou qu’elles se déplacent sur quatre pattes ou davantage, vous ne les mangerez pas, car elles sont une horreur.
Ne mettez donc pas l’interdit sur vous-mêmes avec toutes ces bestioles qui pullulent, vous ne vous rendrez pas impurs avec elles et ne serez jamais impurs à cause d’elles…
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BOA CONSTRICTOR
La porte s’est ouverte. Une femelle est apparue dans l’embrasure. Je me suis glissé hors de ma tanière. Le félin s’est élancé pour aller la rejoindre.
— Janice, a dit le vieillard, I was looking for you !
— I’m busy. Can’t spend time with you today. Viens, Wahhch. La porte s’est refermée. Le vieillard était à nouveau seul. Il a repris sa psalmodie plus fort qu’à l’habitude, comme s’il cherchait à accompagner celui qui venait de le quitter :
L’homme qui sera souillé avec une bête sera puni de mort ; vous tuerez aussi la bête.
Et quand quelque femme se sera prostituée à quelque bête que ce soit, tu tueras cette femme avec la bête ; on les fera mourir ; leur sang est sur eux.
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FELIS SYLVESTRIS CATUS
Au fond du corridor, il y avait une fenêtre à guillotine. Elle donnait sur un champ. Là-bas, on pouvait deviner la lisière d’une forêt posée sur la plaine comme une plaque de marbre noir. Celle que j’aime a ouvert une porte. Un escalier en bois sans contremarches menait vers une trappe située dans le plafond. Elle est montée. Il l’a suivie. Elle a poussé un battant dont le mécanisme a fait glisser la trappe sur le côté, libérant ainsi le passage. Il a grimpé après elle et j’ai pu pénétrer à mon tour dans ce nouveau territoire. C’était une seule pièce sous les colombages d’une toiture transparente à deux pans donnant sur le ciel. Il y avait un lit posé sur des tapis. Une table, une chaise et quelques étagères vides. Il y faisait bon. Le sol était chaud. Elle s’est approchée de lui. Elle l’a aidé à se débarrasser de sa pèlerine. Elle a défait les cordelettes qui retenaient sa chemise. Il l’a ôtée. Elle a défait son pantalon. Elle l’a aidé à l’enlever puis elle l’a mené jusqu’au lit. Il s’est allongé. Elle s’est déshabillée et s’est allongée à ses côtés. Elle s’est blottie contre lui. Elle lui a caressé le torse.
— Il y a une semaine, un homme est arrivé ici ensanglanté. Il était paniqué. Un Mohawk. Quelqu’un que mon père avait déjà aidé, il y a longtemps. Il est venu trouver refuge dans la réserve. Il a été accueilli et caché. Tout le monde savait déjà ce qu’il avait fait, mais on ne refuse pas l’hospitalité à un frère, on ne refuse pas l’hospitalité à un animal blessé. Il est venu ici. J’ai pris soin de lui. Je l’ai veillé. J’ai soigné sa blessure. J’ai cousu sa plaie. Il a dormi ici. Dans cette chambre. Il a dormi dans le lit dans lequel tu te trouves. Il parlait de toi comme toi tu parles de lui. Il disait L’homme à qui j’ai fait ça, mais il ne se sentait pas coupable. Il a dit avoir pris plaisir à tuer une femme. Il a dit avoir pris plaisir à faire ce qu’il a fait. Il voulait recommencer. Il ne voulait pas qu’on le rattrape parce qu’il dit aimer la liberté, aimer le meurtre, son interdit et l’excitation sexuelle qu’il suscitait chez lui. C’était la seule activité, il a bien dit ce mot, activité, qui ne l’ennuyait pas. Il est resté ici, sans bouger de cette chambre. Il y a deux jours, un homme de la réserve est venu le chercher et ils sont partis. Tu veux toujours le rencontrer ?
— Oui.
— Prends-moi dans tes bras, et ce sera lui que tu prendras puisqu’il y a deux jours j’étais dans ses bras.
Il s’est redressé.
— Tu te tais ? Qu’est-ce que tu attends ? Prends-moi. Il y a encore une partie de lui qui est sur moi. Si tu m’embrasses, tu embrasseras des lèvres qu’il a embrassées. Si tu me caresses, tu caresseras une peau que l’assassin de ta femme a caressée. Personne ne m’a touchée depuis.
Il a écarté les couvertures et il l’a contemplée dans sa nudité, « Oui, il a été là ! » Lentement, il a posé sa main sur son ventre et l’a caressé, « Oui, il a mis sa main là où tu la mets. » Il a penché son visage vers son visage. « Il a mis ses lèvres sur ces lèvres-là. » Il l’a embrassée, cherchant à goûter la saveur de sa bouche. Il avait les yeux ouverts, mais quelque chose s’était éteint. Il a cessé de penser. Elle s’est agrippée à lui. « Je suis le lieu de ta rencontre avec lui. » Il s’est allongé sur le dos et l’a prise sur lui. Elle a grimpé le long de son torse, frottant son propre sexe contre les muscles de son corps jusqu’à s’asseoir sur son visage, s’appuyant de ses mains contre le mur. « Tu vois, tu lèches ce qu’il a léché. » Elle gémissait, se tordant avec langueur, se dressant puis se redressant, allant et venant sur sa langue jusqu’à ce que, ramenant ses hanches à la hauteur de son sexe, elle s’assoie sur lui. Il l’a pénétrée. Ils ont eu un soupir profond. « Pense à lui, pense qu’il a été là où tu te trouves. » Il a pris dans ses mains les fesses si rondes, si entières, il a mangé ses seins, léchant, mordant à peine, pénétrant sans cesse. « Viole-le maintenant ! » a-t-elle dit, le poussant à donner à ses mouvements une assurance, une musculature telle qu’aussitôt elle a émis un cri rauque. « Baise-moi ! » et elle s’est mise à lui caresser les cheveux si tendrement qu’il a été, en une seconde, propulsé au cœur de lui-même, devenant tout entier son propre sexe. « Oui, baise-moi, baise-moi, oui, oui, je vais jouir, je vais jouir… Là, tu le rencontres, là, là tu rencontres ! Là ! » Il a relevé la tête pour la regarder. Elle cherchait la fixité, l’a trouvée. Elle jouissait sous ses yeux, dans l’infinité de son secret, comme si elle devenait un paysage pris par le grand fracas de son corps. Elle jouissait encore. Sur ses lèvres entrouvertes perlait une goutte de salive qu’en un coup de langue il est allé cueillir. Elle a tressailli à cette caresse en reprenant le mouvement de l’amour, mais sans bouger ni le torse ni les jambes, faisant aller et venir ses hanches, suçant son sexe avec son sexe. « Tu vas jouir en moi, comme il a joui en moi et, au fond de moi, un peu de toi, un peu de lui ! » Lorsqu’elle l’a senti proche de la délivrance, elle s’est retirée, s’est penchée, l’a pris dans sa bouche, l’a sucé, l’a léché, pour remonter sur lui et lui, s’enfonçant en elle, a explosé avec un gémissement de bonheur et de félicité, se cabrant à plusieurs reprises, dans une tension incessante et merveilleuse qui dura longtemps avant que, le calme revenu, elle ne se plie en deux pour aller entre ses bras, sans pour autant se détacher. Ils sont restés ainsi. Il s’est endormi. Vers la fin de la nuit, lorsque le ciel a commencé à montrer ses teintes bleutées à travers la toiture, elle s’est levée, s’est rhabillée, puis, sans me laisser le temps de la suivre, elle a descendu les premières marches. Elle a disparu et la trappe s’est refermée sur nous.
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MUSCA DOMESTICA
Il dort. Un homme entre. Un géant. Le chat se redresse.
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FELIS SYLVESTRIS CATUS
J’ai déjà vu cet homme. Il s’approche du lit sans faire un bruit. Janice n’est plus là. Il se penche et sonde le visage du dormeur. Il recule et sort sans faire craquer le bois ni grincer la porte de la trappe. Je me suis rendormi.
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MUSCA DOMESTICA
Le chat se rendort. Je tourne au-dessus d’eux. L’homme bouge dans son lit. Sa sueur m’affole. Je sens ses effluves. Sueur humaine désaltérante. Je veux étancher ma soif. J’attends.
J’attends.
J’attends.
Le souffle lent de son sommeil trouve sa régularité. Je descends en altitude. Le chat dort à ses pieds. Il dresse l’oreille. Je n’ai pas le choix. Il faut affronter ce danger mortel. Je me pose sur la surface nue et moite de son dos, à proximité d’un grain de beauté où la sueur s’agglutine. Je bois. C’est vivifiant. Sa sueur est bonne. Elle goûte la terreur. Il se redresse je m’envole l’animal bondit. Je tourne autour du plafonnier. Le chat saute sur le plancher l’homme s’assoit dans le lit. Il sue à grande eau. Tous deux semblent percevoir quelque chose qui m’échappe. Il y a des vibrations, des ondes. Je chute en piqué. Je me pose sur sa nuque. Je bois. Je bois. Je bois. Sa main me chasse. Je m’envole. Je tourne. Il se dresse. Je me pose sur la surface escarpée du mur la tête à l’envers. Il se lève. Il s’habille à la hâte. Je m’envole.
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FELIS SYLVESTRIS CATUS
Nous avons encore entendu un cri. Il a revêtu sa grande pèlerine. Les coups se sont succédé dans un fracas de verres brisés et d’objets métalliques lancés contre le sol. Quelqu’un a hurlé des mots incompréhensibles. On a entendu un bruit sourd puis, à nouveau, un cri effroyable. Nous sommes restés côte à côte, sans bouger ni respirer, les oreilles dressées, attentifs au moindre son, incapables de déterminer la nature de cette agitation, incapables de deviner si elle avait eu lieu à l’extérieur ou à l’intérieur de la maison. Je ne peux pas dire combien de temps nous avons attendu. Le soleil est tombé dans la chambre, qui s’est ouverte comme une orange. On ne percevait plus que le bourdonnement de la mouche qui s’obstinait à dessiner dans l’air des figures circulaires autour du plafonnier. Il a levé la tête vers la couleur du ciel. Son visage était de farine, sa peau ridée par la fatigue. Seul le jade de ses yeux, transpercé par les rayons du matin, avait gagné en densité. Il s’est penché. Il a ouvert la trappe. Un vent glacial a surgi, laissant sourdre une étrange rumeur, faite de frottements et de plaintes. Il venait de poser le pied sur la première marche de l’escalier quand on a entendu, dans un silence mat, un battement rapide : quelqu’un courait en bas. Une porte s’est ouverte et ne s’est pas refermée, puis l’écho de tout cela s’est à nouveau évanoui, laissant émerger le grésillement de la mouche contre la vitre de la toiture. Prise au piège de la transparence, elle cherchait en vain l’échappée, elle cherchait en vain le ciel.
Il est descendu. Je l’ai rejoint au pied de l’escalier. La porte était entrebâillée. Il a poussé le battant et nous nous sommes avancés pour retrouver le large corridor et son odeur de gingembre. Les flammes, dans leur vase d’eau, brillaient d’un scintillement encore perceptible, malgré la clarté du jour qui passait par la fenêtre à guillotine à côté de laquelle nous nous sommes arrêtés. Janice ? il a dit. Personne. Dehors, la lumière avait pâli aux carreaux des châssis. Il a scruté l’ensemble du paysage puis, ramenant son regard, quelque chose, soudain, a attiré son attention. D’un bond, j’ai gagné le rebord de la fenêtre : un homme courait au milieu d’un champ dégagé. Il s’éloignait dans la clarté irisée de la neige. Le gris de sa silhouette se confondait avec le gris des arbres. Les reflets des nuages, glissant sur la surface miroitante de la vitre, empêchaient de le distinguer de son ombre. D’un geste, l’homme à la pèlerine a tourné le loquet métallique fixé sur le chambranle de la fenêtre, il a empoigné le châssis, l’a fait coulisser verticalement jusqu’au claquement des taquets qui le maintenaient levé et s’est penché au-dehors. J’ai enjambé le cadre pour m’asseoir sur la pierre glacée du rebord extérieur. La fraîcheur du jour était sublime. La blancheur enveloppait le monde, mais sur la langue de neige qui s’étalait devant la maison, le coureur avait laissé des traces rouges et roses comme autant de fleurs de sang enfoncées le long d’une ligne sinueuse esquissée pas à pas et qui allait se perdre là-bas, à l’intérieur de la forêt, dans laquelle l’homme venait tout juste de pénétrer.
L’homme à la pèlerine a reculé. Il a murmuré quelque chose d’inaudible : Est-ce moi ? ou bien Qu’ai-je fait ? En tout cas une interrogation restée sans réponse. Cela m’a inquiété. J’ai miaulé. Je me suis senti soulevé et ramené à l’intérieur de la maison. Ses mains étaient brûlantes. Il m’a jeté sur le sol, il a rabaissé le châssis de la fenêtre. Il a commencé à remonter le corridor au bout duquel on apercevait l’amorce de l’escalier en fer. La rumeur du dehors s’était évanouie.
— Janice… ?
Il a frappé contre la porte de la salle de bains. Il a attendu. Il l’a ouverte. La pièce était vide. Il a fait quelques pas vers la porte opposée et l’a entrebâillée : le vieil homme dormait, allongé sur son lit, dans la puanteur du gingembre infusé. Il a refermé la porte.
L’escalier en fer plongeait dans le noir. Un vent froid nous a saisis, transportant un je ne sais quoi de nauséeux et d’écœurant. En bas, la grande salle aux papillons et aux scarabées était déserte. Le feu avait été éteint. Sous l’effet d’un léger courant d’air, les cadres des insectes claquaient contre leur mur, ce qui faisait trembler les ailes des papillons bleus dans leur prison de verre. La pièce était sombre malgré la lueur du jour qui tombait des lucarnes. Il a allumé.
Le sol était maculé de taches rouges. La lumière de la lampe s’y reflétait, épaisse, orangée, luisante. Il s’est accroupi. Du bout du doigt, il en a effleuré l’humidité. Je me suis précipité pour y coller mes narines dans l’espoir de trouver quelque chose de comestible. J’ai reculé, rebuté, effrayé par l’odeur du sang. Il s’est levé. Il s’est dirigé vers la porte ouverte sur le jardin : la poignée était rouge. La neige était rouge. Le rouge tournait au rose. Rose et rouge se perdaient dans les plis du paysage. L’horizon était dévoré par les arbres gris de la forêt. Le ciel était rouge. L’air était rouge. Tout était rouge. « Janice ?… Il y a quelqu’un ? Anybody there ? » Il criait presque, mais personne, mis à part le sifflement discret du vent, ne semblait être là pour lui répondre. Il est revenu sur ses pas, les mains agrippées aux plis de sa grande pèlerine qu’il tenait serrée contre son cœur. Il a emprunté l’étroit corridor. Il marchait avec peine, n’osant regarder à travers la baie vitrée pour ne pas avoir à supporter la vision du jardin souillé. Il a dit : « Le jardin, le jardin, ils vont creuser un trou dans le jardin et ils vont m’enfermer dedans ! » Sa voix tremblait. Il s’est arrêté. Il a respiré profondément, les mains appuyées contre le mur, retrouvant peu à peu sa raison. Il a appelé à nouveau : « Janice… Mary… ? » Puis il a dépassé le seuil du corridor pour entrer dans le salon au tapis vert.
Les visiteurs étaient partis. Les braises dans le grand plateau en étain dégageaient une légère odeur de cèdre et de pin. Je me suis avancé, j’ai contourné le fauteuil en laine rose et, au milieu des éclats de verre brisé et des objets renversés, à l’endroit exact où il s’était arrêté la veille pour attendre, j’ai aperçu celle que j’aime, couchée dans une flaque de sang, les habits défaits, la robe déchirée, arrachée, un couteau planté dans le bas du ventre. Je me suis retourné. Il se tenait dans l’embrasure de la porte. Je crois qu’il n’a pas compris tout de suite. Il a penché la tête avec un étrange sourire qui lui donnait l’air quelque peu égaré et, dans un instant de terreur, il a eu un hoquet suivi d’un hurlement de fou. J’ai été saisi d’épouvante. Je me suis enfui, allant à droite à gauche, gagné par la panique, perdu, ne sachant plus où j’étais ni quel danger me menaçait. Je ne sais plus ce qui s’est passé. J’ai rouvert les yeux. J’étais tapi sous le grand canapé, d’où je pouvais le surveiller à loisir. Il était agenouillé dans la flaque de sang, penché sur elle, écartant, du bout de ses doigts, du tranchant de sa main, les longues mèches de sa chevelure qui lui cachaient le visage. Elle vivait encore. Je percevais le tremblement de sa mâchoire et le mouvement spasmodique de son corps. Ses yeux se sont ouverts.