Autrement dit
Preface
Il se trouve que je rencontre beaucoup de personnes (vingt-six réunions, débats, conférences, etc. au cours des cinq derniers mois) et que je reçois des lettres par milliers. Dans mes réponses, qu'elles soient verbales ou écrites, j'ai un comportement laconique qui ne m'engage pas profondément, qui n'est, en quelque sorte, qu'un accusé de réception. Je ne peux pas lier de véritables liens avec ceux qui viennent vers moi, je n'en ai ni le temps, ni les moyens, ni le droit. Je suis une femme en train de vivre, je ne suis déjà plus celle qui a écrit les livres qui ont suscité cette assistance et ce courrier. Je ne peux pas répondre aux questions qu'on me pose et je ne peux pas donner les conseils qu'on me demande, parce que ces questions je me les pose moi-même et ces conseils je les demande aussi.
A vrai dire il subsiste un manque, un égarement, un regret dans mon esprit : ces gens m'ont dit leur nom, leur anxiété ou leur joie, ils m'ont dit leur âge, leur travail, ils ont souvent fait un effort énorme pour s'exprimer et moi, en échange, je leur envoie un « Merci, merci, je suis très touchée... Veuillez croire à ma pensée chaleureuse, cordiale, la meilleure, etc. », par peur de leur donner tout mon temps, par peur de révéler mon ignorance, par peur aussi de prendre pour chacun une importance que je n'ai pas et que je ne veux pas avoir. Cependant, c'est vrai que je suis touchée, que j'ai envie de parler avec eux, envie d'échanger des paroles, envie de dire, pas tellement envie d'écrire.
Les pages qui suivent sont donc souvent des pages parlées. Je tiens beaucoup à souligner ce fait ne serait-ce que parce que, de nos jours, on livre de plus en plus au public, sans le prévenir, des discours imprimés (discours de personnalités, de champions, de vedettes) et qu'on fait croire aux lecteurs que c'est de la littérature. En échange de quelques millions on fait parler X, Y ou Z devant un magnétophone, puis on demande à un « nègre », en échange de quelques sous, de mettre tout cela « au propre » : noir sur blanc... et on apporte sur un plateau d'argent un livre de X, de Y ou de Z dans les librairies. C'est une supercherie qui porte un tort énorme à ceux qui écrivent, un procédé commercial qui fait qu'il y a de moins en moins d'écrivains, de chercheurs, de poètes publiés. Car écrire, c'est autre chose!
Toutefois la parole a des qualités que l'écriture n'a pas. La parole est une fluidité, un passage, un courant. Les mots de la parole n'ont pas l'épaisseur des mots de l'écrit. Et c'est comme cela qu'il faudra prendre ceux qui suivent. Ils n'ont aucune valeur exemplaire, aucune stabilité. C'est ainsi qu'ils sont en accord avec mon désir de communiquer, avec ma réflexion qui n'est qu'un temps d'arrêt, une halte provisoire sur le chemin de la compréhension, interminable, puisque constamment en train de se prolonger.
Mais je ne suis pas dupe du fait que ces paroles sont imprimées et donc qu'elles singent l'écriture. Parler, puis transcrire cette parole sur du papier avec des caractères d'imprimerie, et finalement publier cette transcription, tout cela constitue une série d'actions qui, à cause de sa conclusion (la publication), est douteuse. J'en suis consciente. Honnêtement je dois de nouveau prévenir le lecteur que ce livre n'en est pas un, il est une réflexion à voix haute, une conversation avec les autres.
Là non plus je ne suis pas dupe car les autres, en l'occurrence, c'est Annie Leclerc, puisque c'est avec elle que j'ai parlé. Or il est difficile de confondre Annie Leclerc dans l'anonymat des « Autres ». Annie est une femme qui a écrit de beaux livres, qui est instruite, qui est intelligente, qui est jeune, qui est jolie. Je respecte Annie, beaucoup. J'aime son intransigeance, sa rigueur, son désir de vérité, son incandescence, sa fragilité physique. Mais j'aime aussi le fait qu'elle erre, qu'elle cherche, comme moi, comme tous ceux que j'ai rencontrés ou qui m'ont écrit. Comme eux aussi elle se fait une idée de moi à travers mes livres et elle me pose des questions d'une part pour me forcer à me dire moi-même plus clairement, à montrer la femme que je suis plutôt que l'écrivain, d'autre part, parce qu'elle croit que mes réponses pourront peut-être l'aider, elle, à progresser. Elle révèle ainsi sa propre personne, la direction de sa curiosité et de son intérêt.
Voici donc ce que sont ces pages : un cheminement dans la connaissance de deux personnes, un désir de se rencontrer, une volonté commune d'être intègres, que ce soit dans le rire, l'indécence, ou la gravité de mots que nous mettons en avant sans savoir exactement ce qu'ils contiennent.
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