Autrement dit
Chapitre 4
Annie : Si tu parlais de ton écriture, tu la placerais du côté du jeu, de la jouissance, ou du côté de la lutte?
Marie : La jouissance et la lutte sont complètement mêlées, complètement imbriquées l'une dans l'autre quand j'écris. Par exemple, en ce moment je suis en train d'écrire un livre dans lequel l'Irlande - un certain coin d'Irlande – tient une place importante, c'est même le fil conducteur du livre. Je dois décrire un morceau de côte, un bras de mer. Cette description est capitale, c'est elle qui donnera le ton du livre; il faut que je fasse passer à la fois la mouvance et la permanence de ce lieu, car ces deux éléments sont les clefs des pages. Pour parvenir à traduire ce paysage en mots écrits je commence à me battre avec moi-même, je dois m'enfoncer dans mon désir pour savoir exactement ce qu'il renferme. Il n'y a qu'un parfait accord intérieur, une parfaite honnêteté, qui puisse me faire passer à l'acte d'écrire. C'est une lutte très destructrice que je mène avec ma propre personne. Quand le désir ne cède pas à l'analyse alors je prends mon cahier et mon bic et j'essaye d'écrire.
Je n'y arrive jamais du premier coup. J'emploie des stratagèmes semblables à ceux que j'employais dans mon enfance quand on me forçait à manger quelque chose que je n'aimais pas. Je me disais « à la la une, à la la deux, à la la trois et hop ! la purge », j'avalais tout rond. Je fais un peu pareil avec mon bic, je me force à écrire. J'écris : « je n'ai rien à écrire », « pourquoi? », «parce que je ne sais pas écrire »...
Comme ça pendant cinq à six lignes et petit à petit ça démarre. C'est une opération de coups de pied au cul. Finalement, à force de travailler, de me battre avec moi j'arrive à trouver l'ouverture qui laisse passer ma pensée et à ce moment-là, ça devient un jeu, un jeu délicieux. Une fois que je suis embarquée sur une page je peux rester avec elle huit, dix heures de suite, qui sont les meilleures heures de ma vie, je n'ai aucun autre besoin, je suis heureuse, je ne me rends pas compte du temps qui passe, je n'ai ni faim ni soif, ni froid, ni chaud. Mais avant de vivre ces heures, quel supplice, quelle remise en cause! Disons qu'il me faut à peu près trois ans pour écrire un livre et que dans ces trois ans il y a six mois de bon. Six mois pendant lesquels ça coule, c'est mûr, rien ne peut m'arrêter, même pas mes réflexions les plus destructrices sur ce que je suis en train d'écrire, sur le fait d'écrire, sur ma prétention à être un écrivain. Quelques mois délicieux et le reste du temps à me couper en morceaux, à faire de la cuisine chinoise avec ma propre personne...
La lutte de moi contre moi. Quelquefois je me ravage, je ne peux plus écrire pendant des semaines. J'ai honte de ma vanité. Qu'est-ce qui me prend? Pour qui je me prends?
Annie : Et tu t'accuses de te prendre pour qui alors?
Marie : Pour quelqu'un qui a le culot de se faire publier, c'est-à-dire de donner à lire à des milliers de personnes des pages qui sont sorties de sa tête, comme ça. Quelle prétention! Je suis paralysée par le droit et l'importance que je me donne. Je retrouve tous les éléments qui ont composé ma névrose, le désir de me supprimer, la mauvaise conscience, le mépris de moi... Mais mon goût d'écrire est si grand qu'il est capable de dépasser ça.
Annie : C'est par là que tu existes.
Marie : Oui. Encore qu'il m'arrive de rêver que j'étais faite pour faire du cabaret.
Annie : Comment ça?
Marie : J'aurais aimé être Yvette Guilbert qui chantait et disait sur scène. J'ai fait cette expérience quand j'étais étudiante. J'appartenais au groupe de théâtre amateur de l'université d'Alger. Nous avions monté Monsieur de Pourceaugnac de Molière. Un inspecteur du ministère de la Jeunesse et des Sports a vu le spectacle et nous a demandé de participer à un stage organisé à Avignon. J'y suis allée sans le dire à mes parents. Faire du théâtre en amateur avec des étudiants, ça passait. Mais aller traîner avec des gens de théâtre, en France, ça, ça ne pouvait pas passer. Cette année-là j'avais décidé de me détacher de ma famille, de prendre un peu de distance parce que je commençais à étouffer.
C'était les débuts du festival. Gérard Philipe jouait le Cid et le Prince de Hombourg, il était la beauté et la gentillesse incarnées, nous l'admirions et le vénérions. Nous étions logés à Lourmarin qui est un village magnifique. Le stage nous occupait toute la journée et le soir nous allions soit à Avignon soit à Aix-en-Provence, en stop! Quelle liberté! Je ne savais pas en profiter, je me sentais sans cesse coupable. Pourtant un soir, à Aix, j'ai assisté à une représentation de l'Enlèvement au sérail et j'en ai été bouleversée. Ça se passait dans la cour de l'archevêché, la nuit était chaude, pleine d'étoiles, et dans les silences de la musique on entendait les grillons, par milliers, qui sciaient l'obscurité environnante. C'était beau. Ça sentait la Méditerranée.
Il faut dire que c'est à Lourmarin que j'ai rencontré Jean-Pierre pour la première fois, il était l'assistant du directeur de stage. Il y a plus de vingt-cinq ans de ça... Nous avions vingt ans.
Au cours de ce stage nous avons monté un spectacle et décidé d'en préparer un autre que nous voulions jouer en tournée à notre retour en Algérie. Ça devait être un récital Prévert-Cosma, avec des chansons et des poèmes.
Là, j'ai été prise dans une sorte de grosse vague qui m'a éloignée de ma famille à toute vitesse. Trop vite, je n'étais pas prête. Nous sommes allés à Paris dans une auberge de la jeunesse et nous avons demandé à Lili Cosma, la femme de Cosma, de venir nous voir et de nous conseiller. C'était une toute petite femme blonde qui avait été premier prix de piano du Conservatoire de Berlin. Elle est venue, elle nous a fait chanter la gamme, les uns après les autres : do, ré, mi... et elle a retenu trois d'entre nous, deux garçons et moi. Elle s'est prise d'un grand intérêt pour moi, à tel point que j'ai logé chez elle, à Paris, rue de l'Université. Cosma la trompait, il n'habitait pas là. Lili vivait ça dramatiquement. Elle s'est un peu servie de moi comme appât pour faire venir Cosma chez elle. Car Juliette Greco était devenue célèbre, elle chantait d'autres chansons que celles de Cosma. Ils cherchaient quelqu'un pour la remplacer. Lili pensait qu'en me faisant travailler elle arriverait peut-être à me faire chanter correctement. Alors toute la matinée je travaillais avec elle et dans l'après-midi Cosma passait pour m'entendre. Il était là, Lili était heureuse, et moi j'étais terrorisée : c'était un examen quotidien. Lili avait tout organisé. Elle m'avait fait passer une audition au théâtre du quartier Latin que dirigeait Michel de Ré. Elle m'avait fait rencontrer Rougeul qui s'occupait de la Rose Rouge. L'affaire était dans le sac : j'allais faire ma tournée en Algérie, puis je reviendrais à Paris pour chanter, la nuit.
J'étais attirée et épouvantée par cet univers qui était si loin de celui de ma famille. Ma famille était relativement cultivée, nous avions une loge à l'Opéra et des fauteuils au théâtre mais de là à passer de l'autre côté de la scène... Les comédiens, les baladins, étaient des gens pas sérieux chez lesquels il se passait des choses pas trop chrétiennes.
Je n'ai pas pu choisir. J'ai offert une résistance formidable aux entreprises de Lili. Je me cachais derrière ma mère disant qu'elle n'accepterait jamais que je fasse ça. Je me cachais derrière mes études prétextant qu'il me restait un certificat à présenter et que ce n'était pas mon caractère de ne pas aller jusqu'au bout des choses. C'est alors que Lili a décidé de venir à Alger pour convaincre ma famille, elle suivrait la tournée comme accompagnatrice... Ça a été épouvantable. Ma famille regardait cette petite dame blonde, juive allemande, comme une folle. A son âge faire une tournée avec des étudiants! Elle n'était pas normale. Surtout que Lili avait emporté un Lexicon dans ses bagages et qu'elle s'obstinait à apprendre l'alphabet aux domestiques de la maison... Elle les poursuivait avec des A et des B et des Z, et Bahia, la femme de chambre, me faisait signe par-dessus les bouclettes blondes de ma vieille copine qu'elle était folle!
J'ai été incapable de me décider, incapable de rejeter les principes et les préjugés dont ma tête était pleine et dont j'étais persuadée qu'ils étaient bons puisqu'ils étaient ceux de mes parents.
Mais pendant le court laps de temps où j'ai chanté et dit des poèmes sur une scène, j'ai été très heureuse. J'éprouvais un plaisir profond à découvrir le public, à le séduire, à chercher le rythme de la soirée. Instinctivement je savais passer d'une chanson à un poème, lier les instants. Je sentais les moindres vibrations de la salle. Ce n'était jamais deux soirs pareil. Chaque fois il fallait s'adapter à un public différent qui, très rapidement, devenait une personne précise que je devais attirer, qui devait m'aimer, avec laquelle je voulais communiquer. Ça marchait très bien mais j'ai laissé tomber. Au trac qu'éprouvent normalement ceux qui se produisent sur une scène se mêlait une angoisse insupportable, celle de trahir ma mère...
Annie : Alors tu n'es pas devenue cette femme de cabaret que tu aurais pu être, qui aurait pu te rendre heureuse, tu es devenue écrivain.
Marie : Avant de devenir écrivain j'ai été la femme que je devais être, celle que mon éducation et mon instruction avaient préparée. J'ai été une mère, une épouse, une ménagère et ça pendant longtemps.
Annie : Y a-t-il quelque chose de commun entre le cabaret et l'écriture?
Marie : Je te l'ai dit, j'opère sur moi une chirurgie terrible quand j'écris, au cabaret c'était pareil. Mais la distance n'est pas la même. Au cabaret le public est tout près, on le trouve ou on ne le trouve pas, en l'espace de quelques minutes. Avec un livre la distance entre le public et toi est immense. Ton numéro tu le fais toute seule pendant des années et ton public tu ne le rencontres, une fois le livre publié, que si tu as un peu de succès sinon tu ne sais même pas qui il est. Au cabaret, il y a toujours de l'écho. Avec un livre tu peux ne jamais avoir le moindre écho. Rien n'est fait pour que les écrivains rencontrent le public, rien. C'est très dur à supporter.
Aucun écrivain ne peut, honnêtement, nier l'importance du lecteur. Quand on apporte un manuscrit chez l'éditeur on sait ce que ça veut dire, ça veut dire : « Livrez-le au public. » Sinon on le garderait chez soi, dans un tiroir. Mais il y a des nuances dans la façon dont un écrivain pense à son public. Il y a celui qui pond des livres comme les poules pondent des œufs, bien calibrés, faits pour la consommation, régulièrement, son public est composé de clients, il est écrivain comme on est commerçant.
Il y a celui qui cherche et qui sait qu'il ne touchera pas un grand public, il n'est pas question de commerce pour lui, mais son petit public est attentif, exigeant, dangereux, fanatique et il pousse la recherche de celui qui écrit, de livre en livre; il lui est indispensable.
Il y a enfin celui qui n'est ni commerçant ni spécialiste, comme moi. Celui-là cherche un public et, le plus souvent, il ne le rencontre jamais. Mais il arrive qu'il le trouve, c'est mon cas. La rencontre est passionnelle et angoissante car elle est précaire. Quand on n'est pas un écrivain-commerçant, qu'on ne sert pas des livres à la carte, on court sans cesse le risque de décevoir son public et de le perdre, le risque de retrouver l'univers sourd et muet de l'écrivain qui ne se vend pas, car il y a toujours le commerce entre celui qui écrit et celui qui lit, c'est insupportable.
L'angoisse ne vient pas seulement de la perte possible du public, c'est-à-dire de la communication avec l'extérieur, elle vient aussi, pour moi, de la crainte que j'ai de faire la putain c'est-à-dire de faire ce qu'il faut pour garder mes lecteurs et ainsi de devenir un écrivain-commerçant. Si ça arrivait je n'aurais plus aucun respect pour moi. Je vis donc constamment sur le fil d'une épée car j'ai autant besoin des autres que de moi.
Le problème consiste à m'enfoncer suffisamment profond en moi pour trouver un noyau simple que j'ai envie d'écrire, qui est à moi mais qui, en même temps, est commun à tout le monde.
Je crains l'hermétisme c'est-à-dire un chemin qui n'appartiendrait qu'à moi par lequel peu de lecteurs pourraient passer. Je crains ça non pas à cause de la solitude mais à cause de la prétention que ça implique. Je ne m'aime pas assez pour inviter qui que ce soit à venir me rencontrer moi, Marie Cardinal. Dans mes livres je pense que les lecteurs rencontrent une femme qui vit en France, aujourd'hui, et qui ressemble, dans le fond, à toutes les femmes. C'est ce que je suis.
Je connais la magie de l'hermétisme, je l'ai rencontrée au cours de ma psychanalyse et je comprends qu'on choisisse cette voie mais je ne l'ai pas choisie, j'ai choisi l'autre, celle de la masse, celle des gens. Je peux te dire pourquoi j'ai fait ce choix mais je veux d'abord te parler du discours secret, parfois très poétique, totalement satisfaisant, qui peut s'établir entre un analysé et son analysant.
Il y a souvent des gens qui me disent : « Mais puisqu'il ne s'agit que de parler toute seule, je ne comprends pas pourquoi il faut un médecin, on doit pouvoir s'en sortir sans lui. » C'était moi-même ce que je pensais avant, il me semblait que je savais tout de l'introspection.
J'ai commencé mon analyse sans y croire, elle n'était qu'une pause avant de retourner en psychiatrie. Au début les mots sont sortis comme d'habitude. Il m'a fallu quelques mois de séances pour me rendre compte que je parlais comme un perroquet, que j'étais plus vécue que vivante, que les mots que je prononçais ne m'appartenaient pas, qu'ils appartenaient à ma famille, à mon milieu, à mon instruction. C'est la présence muette et invisible du docteur qui m'a fait prendre conscience de ça. Car il est là, il ne se manifeste que par des raclements de gorge ou des changements de position sur son siège; ça suffit. Jamais il ne juge, jamais il ne fait de commentaires, jamais il ne cherche à diriger mais on le sent attentif, très attentif. Du coup on fait soi-même attention à ce qu'on dit et on découvre qu'il y a des mots (dans la parole), qui viennent comme des cheveux sur la soupe et d'autres qui ne passent pas. Autrement dit la parole devient vivante, c'est le commencement. Après on prend l'habitude d'associer, d'établir des relations entre des moments, des souvenirs, des pensées qu'on n'aurait jamais pensé à relier. Ce sont les mots qui servent de véhicule, qui conduisent vers des mots-frères, des mots-identiques, des mots-synonymes, des mots-miroirs, des mots-ennemis. Ces mots, en fait, deviennent des mots clefs et, au fur et à mesure que l'analyse se déroule, ils permettent une communication rapide et profonde entre l'analyste et l'analysé. Et même si cette communication est vécue silencieusement par le docteur on sait pourtant qu'elle est complète. Elle se fait par un discours extrêmement intime et très hermétique. Car les mots clefs sont autant de synthèses de longs et importants passages de l'analyse qui englobent eux-mêmes des morceaux capitaux de la propre vie de celui qui parle. Par exemple si je rencontre mon analyste et que je lui dis : « Le chien est dans l'univers du frigidaire », je suis certaine qu'il comprendra ce que je veux dire. Pour que quelqu'un d'autre le comprenne il faudrait que j'écrive des milliers de pages ou que je parle pendant des centaines d'heures.
J'aime cette vélocité de l'hermétisme, son ésotérisme, la chaleur qu'on y trouve quand on en connaît les clefs, ce compagnonnage. Pourtant je n'ai pas choisi cette voie pour m'exprimer. J'ai même choisi la voie inverse.
Pourquoi j'ai fait ce choix?
C'est simple.
Dans mon enfance puis dans ma jeunesse j'ai reçu un maximum d'informations, de vocabulaire, toute la gamme des signes qui servent aux femmes occidentales protégées à se reconnaître, à profiter du monde, à se débrouiller. Tout ça m'a rendue folle comme tu sais, je l'ai avalé de travers.
Plus tard, l'Histoire et ma volonté ont fait que j'ai été définitivement coupée de l'univers de mon enfance : la France a perdu l'Algérie, ma mère est morte, ma grand-mère aussi et j'ai décidé de rompre tous les ponts qui me liaient à mon passé. Par-dessus le marché mon mari a été amené à vivre en dehors de France.
Alors je suis devenue une femme avec trois enfants à élever et pas un sou en poche. Ma maladie m'empêchait de pratiquer le métier rémunérateur que mes diplômes auraient pu me procurer. J'ai donc vécu et fait vivre mes enfants grâce à de petites besognes subalternes : des menus travaux de secrétariat, de correction, de documentation, de journalisme, que je pouvais faire en grande partie chez moi. Ça a duré dix-sept ans. Dix-sept ans dans la merde, dans la gêne. Je ne travaillais pas par fantaisie, par caprice ou pour me distraire, je travaillais pour survivre et faire manger mes enfants. J'ai connu des difficultés matérielles énormes. Je t'assure que je savais le prix du kw, du bifteck, des chandails, des chaussures pour les pieds des enfants qui n'arrêtent pas de grandir, et l'augmentation de loyer qui te tombe en même temps que la rougeole (les écrivains n'ont la Sécurité sociale que depuis le 1er janvier 1977...) et le gaz coupé, et les interminables queues dans les administrations pour obtenir les petits avantages qu'on ne donne aux Françaises moyennes qu'à la condition qu'elles remplissent des paperasses infinies et qu'elles viennent une fois, deux fois, cent fois, devant des guichets où, le plus souvent, elles sont reçues comme un chien dans un jeu de quilles.
Mais tout ça je ne le vivais pas comme le vit la Française moyenne. D'une part parce que j'avais choisi d'en être là et d'autre part parce que mon acquis me permettait des évasions que ne peut s'offrir la Française moyenne. La musique, la peinture, la lecture, le simple fait de me balader dans Paris, de rêver de lignes, de rythmes, de sons... Il y a les jours de musées gratuits et les réductions « famille nombretise » pour entrer dans les expositions et les concerts, à l'œil ou presque. J'ai été heureuse certains jours, comme je ne l'avais jamais été à l'époque de mes fastes bourgeois. Jamais je n'avais regardé la peinture, écouté la musique comme je les regardais et les écoutais maintenant.
Ce qui rétrécissait habituellement la vie des femmes, qui vivaient dans les mêmes conditions que moi, accroissait au contraire ma capacité de rêver. Celles de mon quartier que je rencontrais à la sortie de l'école ou chez les commerçants, mes voisines, celles qui, peu à peu, m'apprenaient comment on se débrouille avec la médiocrité, comme ma mère m'avait appris à me débrouiller avec la fortune, ne pouvaient pas partager mes «plaisirs culturels ». Je possédais, de naissance, des trésors dont elles n'avaient même pas l'idée. Le lien uni et terne qui unissait leurs journées les unes aux autres c'était le ruban de la misère. Leurs rêves, elles allaient les puiser dans un film des Charlots ou dans une émission de Guy Lux. C'est tout ce qu'on leur donnait.
Ces femmes-là me touchent, j'aimerais qu'elles puissent lire mes livres et j'avoue que je pense à elles quand j'écris.
Annie : Est-ce que tu crois qu'il y a quelque chose de spécifique, d'important, qui se passe de leur côté?
Marie : Oui, je le crois. Tu vois, j'accepte toutes les invitations qui me sont faites par des groupes de province, des bibliothèques, des comités d'entreprise. Cette année je suis allée une ou deux fois par semaine en dehors de Paris, dans toute la France. Il y a une prise de conscience de la féminitude qui est en train de revigorer notre société. Il se passe beaucoup plus de choses qu'on croit, mais en profondeur, en secret, d'une façon qu'il est difficile d'exprimer pour le moment.
Annie : Tu penses que c'est quelque chose qui a atteint toutes les femmes?
Marie : Non, pas encore. Mais ça commence à venir. Dernièrement je suis allée à Beauvais dans un foyer de jeunes travailleuses et à Istres invitée par un groupe de femmes qui ont entre trente-cinq et cinquante ans, toutes des mères de familles ouvrières qui, lorsqu'elles ont déjà travaillé, ont été femmes de ménage, et qui essaient de devenir « aides familiales ». Ces rencontres m'ont passionnée parce que j'ai senti que ces femmes étaient conscientes des vrais problèmes mais elles ne savent pas exprimer ce qu'elles ont compris, elles n'ont pas de vocabulaire, pas de connaissances, ça les rend impuissantes mais elles commencent à s'en rendre compte.
Annie : Pourquoi est-ce que tu vas vers ces femmes? Tu n'y vas pas pour gagner de l'argent ou pour te faire mousser, alors pourquoi?
Marie : A chaque fois j'ai l'impression de rencontrer de vraies personnes. Je sais, pour avoir vécu longtemps avec elles, le contact qu'elles ont avec la matière, avec le corps de leurs enfants, avec les saisons, avec la durée, c'est un contact vrai. Tu ne peux pas laver bien du linge souillé, vider bien un poulet, récurer bien des chiottes, soigner bien un enfant, acheter pas cher et bon, si tu ne t'intègres pas entièrement dans ces actions. Ces femmes savent tout de la vie, de la mort, de la liberté, de l'amour, mais elles ne savent pas l'exprimer. D'une part elles n'ont pas l'habitude de le faire, ce n'est pas leur rôle, c'est le rôle des hommes, d'autre part elles n'ont pas les mots pour le faire.
Au cours de ces rencontres je retrouve l'univers essentiel des femmes duquel, de nouveau, je me suis éloignée depuis que mes livres «marchent ». Moi je leur donne mes connaissances et je leur montre que nous pouvons nous octroyer le droit de parler de tout et pas seulement des sujets qui, jusqu'à maintenant, étaient réservés aux femmes.
Annie : C'est l'échange.
Marie : Oui, pour moi c'est l'échange qui est important. Je suis très marquée par les dix-sept années où j'ai trimé comme une dingue pour survivre et je me sens plus proche des femmes avec lesquelles j'ai partagé ces années que des autres. C'est pour elles que j'ai envie d'écrire quand je pense que quelqu'un me lira.
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