Autrement dit

Marie Cardinal · Chapitre 8 sur 13

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Autrement dit

Chapitre 7

La béance. L'ouverte. La nuite. La nuine... Quel mot fera exister mon con? Quel mot exprimera son active et sombre inertie? Une lalgue. Une puitre. Une bueuse. Une hamère... pour dire la suavité de son humidité, la profondeur de ses abysses? Sente. Ravine. Voille. Tronce... Pour dire le chemin carmin du plaisir, de l'enfant. Et la rengaine du sang? La sanguaine?

 

Où Annie me pousse-t-elle?

Je suis née à quarante ans sachant parler le français et capable de le lire. Tout est neuf. Je suis neuve. Je viens de sortir d'un souterrain interminable et noir où j'étais horriblement seule. Je suis heureuse de rencontrer les autres, enfin. Ce que j'ai senti, ce que j'ai perçu à travers le courant de ma maladie, j'ai envie de l'exprimer. Il faut que je parle, il faut que j'écrive. J'ai vécu longtemps, avant, dans une terreur intense qui ne me quittait pas. Peur de ma condition d'être humain. Peur de l'absurdité que cela représentait. Peur d'un non-sens universel dans lequel j'étais totalement impliquée. Incapacité d'accrocher la raison, ce que je croyais être les fondements de la raison, à l'univers, à ce qui m'entourait : les gens, les choses, le reste. Peur de la mort et peur de la vie qui contient le germe de la mort.

 

Marie : A propos de la mort : une jeune amie québécoise a séjourné chez moi il y a quelque temps. C'était la première fois qu'elle venait en Europe, elle ne connaissait que la vie américaine. Un jour elle était sur le balcon de mon appartement. (J'habite un grand ensemble et mon balcon donne sur une petite place autour de laquelle sont disposés des immeubles.) Ce jour-là il y avait un corbillard stationné sur la placette. Louise l'a remarqué et m'a demandé si le chauffeur qui le conduisait habitait dans les immeubles.

– Non, je ne crois pas, c'est simplement un corbillard qui est venu chercher un mort pour son enterrement.

– Un mort dans l'immeuble? Il peut y avoir quelqu'un de mort dans l'immeuble?

– Bien sûr.

Elle était immédiatement rentrée dans la maison, elle était émue, elle n'osait pas comprendre.

– Mais comment... On peut mourir dans un immeuble. On garde les morts ici?

– Oui.

Je lui ai expliqué qu'en France, c'était interminable, qu'on gardait les morts au moins trois jours, tandis qu'en Algérie, à cause de la chaleur, une loi veut qu'on les déblaye dans les vingt-quatre heures.

La fille n'en revenait pas, elle était complètement bouleversée. Chez elle, dans la demi-heure qui suit la mort d'une personne, si par hasard elle est morte chez elle et non à l'hôpital, on l'embarque subrepticement pour un « funeral home ». Là on vous maquille, on vous arrange, on vous habille, on peut même vous embaumer, etc.

Par exemple Yvon, un copain de ma fille, m'a raconté comment ça s'était passé pour sa grand-mère. Il est d'une famille très pauvre. Il a des tantes et des oncles qui ne savent ni lire ni écrire, on leur a seulement appris à signer leur nom pour la paperasserie. Ils ont toujours vécu dans la misère. (Et la misère, en Amérique du Nord, au milieu des gratte-ciel, des Cadillac et des gazons bien tondus, je trouve que c'est encore pire qu'ailleurs.) En plus de ça cette malheureuse femme, la grand-mère, avait eu vingt et un enfants... Tu te rends compte! Bon, la voilà qui meurt. La famille s'est cotisée et on a payé dix dollars pour une robe en papier crépon et des souliers en carton, décents, fournis par le funeral home et ils ont payé aussi pour qu'on la maquille et qu'on lui fasse une belle coiffure de douairière. Si bien que la pauvre vieille s'est trouvée morte, allongée, comme ça, comme elle ne l'avait jamais été dans sa vie : une vieille dame honorable qui repose paisiblement. Toute la famille vient, on boit du Coca-Cola, on mange des chips, on bavarde, on fait comme si la grand-mère n'était pas morte, comme si elle faisait la sieste. Il y en a qu'on installe dans des rocking-chairs. Mon mari a vu une vieille dame qu'on avait assise dans un fauteuil avec son tricot...

Ça va avec le capitalisme. Quand on vit dans ce système, comme les Américains y vivent, la seule raison d'exister c'est la possession de biens matériels, c'est l'argent. Dans ces conditions la mort est inacceptable, insupportable. Alors on la nie. On en a honte et les pauvres ont encore plus honte que les autres de mourir : puisqu'ils sont pauvres c'est qu'ils n'ont pas su vivre.

Tu sais qu'il y a à Los Angeles, je crois, un endroit où les milliardaires se font congeler dès qu'ils sont morts. Il paraît qu'il y a Walt Disney là-dedans et Onassis aussi. Le jour où on trouvera la parade à ce qui a causé leur mort on les réchauffera, on les soignera et on les rendra à la vie. C'est une négation radicale de la mort.

Une idéologie capitaliste, une économie capitaliste, ne peuvent que couper les humains du rêve, de l'imagination, de l'univers, du cosmos. On se bat pour posséder le plus possible, on n'est plus qu'un robot à faire du pognon.

Annie : En fait, en nous écartant de la mort, en nous coupant de la mort, on nous enlève la vie.

Est-ce que tu as vu la mort de près? Est-ce que tu l'as suivie autour de toi?

Marie : Pendant tout le temps de ma maladie l'angoisse de la mort ne m'a pas quittée. J'étais constamment en contact avec elle, je ne voyais qu'elle, je ne vivais qu'avec elle. Et ça a duré des années. Cette mort-là je la connais par cœur. Mais c'était une mort névrotique, une mort incompréhensible, inacceptable, comme celle des Américains. Non seulement elle ne me quittait jamais mais, par-dessus le marché, j'étais hantée par le suicide.

En dehors de ça j'ai vu mourir des gens pendant la guerre. Ma mère dirigeait un service de blessés dans un hôpital militaire, à Alger. Au moment du débarquement dans l'ile d'Elbe et au commencement de la campagne d'Italie les soldats blessés arrivaient directement du champ de bataille, par avion, encore couverts de leur sang caillé, de boue.

Comme la ville était trop petite pour loger tous les états-majors on avait réquisitionné les écoles pour la troupe. Je me souviens que mon école s'était transportée dans la crypte d'une église où les cours, donnés dans de grandes salles voûtées et sombres, étaient rares et folkloriques, c'était une pagaille formidable et on ne foutait rien.

Ma mère n'aimait pas cette liberté, le fait que je n'avais rien à faire. D'autant plus qu'elle était prise toute la journée dans son hôpital et qu'elle ne pouvait pas me surveiller. Alors elle a décidé de m'emmener avec elle : « Les infirmières s'en vont toutes sur le front, il y a très peu de personnel. Tu vas donner à manger aux soldats qui ne peuvent pas manger seuls, on t'apprendra à raser et à faire de petits pansements. » Elle m'a appris effectivement à faire tout ça. Je partais le matin avec elle; d'abord la messe de six heures et puis l'hôpital jusqu'au soir où il y avait du travail par-dessus la tête. J'aimais bien ça. Ce que j'aimais le plus c'était le contact des hommes.

Annie : Tu avais quel âge?

Marie : J'étais très jeune... Dans les treize ans. Mais j'étais déjà une grande gaillarde, je mesurais près d'un mètre soixante-dix, j'avais de la poitrine, enfin comme les filles méditerranéennes qui se développent très vite. J'étais habillée en infirmière et les hommes se rendaient compte que j'étais jeune mais ils n'imaginaient pas que j'étais une enfant. Il faisait très chaud et ils étaient tous rangés en rang d'oignons sur leur lit, nus, avec leurs blessures, dont certaines étaient très graves. Ils m'aimaient beaucoup et moi aussi je les aimais beaucoup.

Quand je pense que ma mère avait peur de me voir sortir dans la rue et qu'elle m'enfermait toute la journée avec des centaines d'hommes à poil...

Là j'ai vu mourir des hommes. Leur mort ne ressemblait pas à celle que j'ai connue dans ma maladie. Ils étaient calmes, ils ne mouraient pas dans la terreur. Ils mouraient gravement avec une sorte d'austérité dans leur regard. On sentait bien qu'ils étaient en train de vivre un moment important mais je n'en ai jamais vu un éprouver de la peur, enfin ce que moi j'ai appelé la peur par la suite : l'angoisse.

Je crois que la mort ne fait pas peur quand elle vient car elle est naturelle et qu'on n'y entre que lorsque on l'a acceptée. Elle n'arrive pas par hasard, elle ne surprend pas. Elle se présente et ne nous prend qu'à partir de l'instant où on l'a jugée nécessaire, bonne. Elle n'est pas angoissante. Ce qui est effrayant parfois c'est la souffrance, ou l'agresseur qui veut donner la mort, mais pas la mort elle-même.

Annie : Moi je crois ça aussi.

Marie : Pour moi, la mort de ma grand-mère a été exemplaire et m'a donné à réfléchir. Elle avait quatre-vingt-cinq ans mais, malgré ça, elle n'était pas vieille. Elle n'a jamais été vieille. Elle était rapide d'esprit, elle s'intéressait à tout et elle aimait rire par-dessus tout.

 

Alice, Cécile, Berthe, Honorine Berger de Talbiac est née le 8 novembre 1878 au fond du bled algérien dans le grand lit d'une grande chambre d'une grande maison gardée par de grands murs. A deux ans elle était orpheline de père. A huit ans elle perdait son grand-père qui, en mourant, lui léguait son énorme fortune. Le vieil homme avait craint que, une fois seule, sa bru ne se remarie et dépose les biens de la famille dans sa nouvelle corbeille de mariage; aussi avait-il décidé que toutes ses vignes, toutes ses orangeraies, toutes ses oliveraies, toutes ses terres, tous ses bâtiments, toutes ses routes appartiendraient à sa petite-fille, une enfant blonde aux yeux bleus, à la carnation rose piquetée de taches de rousseur, au visage sans beauté mais vif, charmant, allumé de gaieté et d'effronterie.

Quand le grand-père a senti sa mort proche, il a demandé à avoir Alice auprès de lui afin de lui faire part de la grave décision qu'il avait prise concernant sa succession et pour l'avertir des responsabilités qui allaient peser sur ses épaules. Ce serait elle, à huit ans, qui deviendrait la souveraine, sa propre mère dépendrait d'elle. Puis il lui a demandé de l'embrasser. La petite Alice s'est exécutée, elle a dû grimper sur le lit qui était presque aussi haut qu'elle, et là, sur les draps marqués de la couronne des marquis, elle a donné son dernier baiser à celui qui faisait d'elle une riche. Le vieillard a laissé faire l'enfant puis, dans un geste de tendresse et de possession, il a passé ses deux bras autour de son héritière. Il a eu un spasme alors et il est mort en serrant les bras si fort que l'enfant s'en est trouvée prisonnière, écrasée contre la poitrine désormais immobile de son grand-père. L'air manquait à Alice pour respirer et encore plus pour appeler à l'aide. Elle a dû rester comme ça, à moitié étouffée, jusqu'à ce que quelqu'un entre dans la pièce et la délivre avec des exclamations et des sanglots. La peur qu'elle avait ressentie avait été si forte que ses règles étaient venues la nuit même. A huit ans!

Le lendemain la peur était passée, l'enfant était devenue une femme. Une femme libre, indépendante, qui avait avant tout le goût du bonheur et aucun goût des affaires.

Quand elle est morte, à quatre-vingt-cinq ans, elle avait complètement dilapidé la fortune considérable de son grand-père, il ne lui restait plus pour vivre que la petite retraite de son mari, un homme rencontré à un bal donné par le gouverneur, et dont la principale occupation, à compter du jour où il a épousé Alice, a consisté à aider sa jeune femme à dépenser ses milliards. Elle disait : « Je n'aurais pas épousé n'importe qui. Je voulais un mari qui ait le nez fait d'une certaine façon. Un soir j'ai rencontré ce nez et j'ai épousé celui qui venait après. C'était ton grand-père. Je l'ai aimé follement jusqu'à sa mort. »

Durant les dernières années de sa vie, comme elle n'avait plus assez d'argent pour avoir une femme de chambre et comme elle avait beaucoup de mal à s'habiller seule, car elle ne l'avait jamais fait et que, de plus, elle était handicapée par des rhumatismes, elle avait décidé de faire couper ses vêtements par-devant – y compris ses soutiens-gorge, ses culottes et ses corsets – et d'y faire coudre des boutonnières et des boutons. Ainsi ne dépendait-elle plus de personne.

A l'église, le jour de son enterrement, j'ai entendu le prêtre prier : « Seigneur, voici ta servante Alice qui se présente devant toi. Daigne la recevoir dans ton paradis. » Et cela m'a fait rire car Alice disait, pour défier sa fille (ma mère) qui pratiquait avidement sa religion : « Comme le paradis doit être ennuyeux! Tu te vois jouer du banjo toute la journée avec des saints? »

On l'a ensevelie dans la terre glaciale de France, en février. De l'amas des couronnes mortuaires amoncelées sur sa tombe sortaient des palmes échevelées, on aurait dit un palmier foudroyé. C'était absurde mais c'était bien aussi car elle ne cessait de répéter les derniers temps : « La vieillesse, au point où j'en suis, n'est pas supportable. Elle est trop dégradante. »

 

Marie : Je suis certaine que ma grand-mère a senti la mort et qu'elle l'a acceptée. Elle est devenue grave. Je l'ai vue s'éloigner de nous pendant trois jours. Elle a dit : « Ne m'embrassez plus, je ne veux pas m'attendrir. » Elle a continué à vivre exactement comme d'habitude, prenant ses repas avec nous, regardant la télévision... Mais plus les heures passaient plus il était évident qu'elle s'enfonçait dans une initiation. Le matin du quatrième jour elle s'est levée très tôt, elle a fait sa toilette, elle s'est coiffée, poudrée, habillée, minutieusement, elle s'est parfumée. Ma mère lui a dit : « Mais qu'est-ce qui vous prend, il est à peine cinq heures du matin. » Elle a répondu : « Je sais ce que je fais, il n'y a rien de plus laid que les vieux morts. » Puis elle s'est couchée et elle est morte.

J'ai vu ou j'ai entendu parler d'autres morts semblables. Je crois que la mort ne vient que lorsqu'on est capable de la recevoir. Quand je dis des choses comme ça il y a parfois des gens qui sont scandalisés, parce qu'ils pensent à la mort de personnes jeunes ou à des morts accidentelles. Mais, même dans ces cas-là, je pense qu'il y a un instant, ne serait-ce qu'une parcelle de seconde, où on affronte la mort et où on l'accepte, où on éprouve la nécessité de se reposer en elle.

Annie : Je crois très fort à ce que tu dis. J'ai fait cette expérience dans une voiture. J'ai vu arriver la mort. J'ai pensé aux autres, j'ai eu un moment de tristesse très grande pour eux et j'ai eu un calme très grand. Je me suis dit : « Voilà, c'est maintenant. »

Nous sommes de plus en plus écartés de la mort. Le premier mort qu'on voit, le premier moribond, c'est quelque chose de terrible justement parce que nous en sommes écartés. Je pense que dans les petites sociétés où les enfants sont constamment confrontés aux vieillards, où ils ont, très jeunes, l'expérience de la mort, c'est irrepérable dans leur mémoire le premier mort. Est-ce que tu te souviens de ton premier mort?

Marie : Oui. Et encore une fois j'ai de la chance d'être née là où je suis née. Chez moi, en Algérie, la mort n'est pas du tout prise par les musulmans comme par les Européens. On ne met pas les morts dans un cercueil. On les met simplement sur une planche et on les recouvre d'un tissu à travers lequel on voit très bien le corps.

Annie : Ça recouvre le visage?

Marie : Ça recouvre tout mais tu vois parfaitement les pieds, au bout, qui soulèvent le drap. Si c'est une personne forte tu vois le ventre qui bombe. Tu vois la forme de la tête. Il n'y a que les hommes qui portent les morts. Ils adoptent une cadence rapide pour marcher, une sorte de piétinement vif qui fait que le cadavre bougeotte un peu, en haut, au-dessus des têtes. Les femmes crient, pleurent, se griffent le visage, ce sont, pour la plupart, des pleureuses professionnelles. C'est une grande cérémonie tragique, une sorte de grande fête dramatique avec des couleurs, des bruits, des mouvements, de la musique. Ça n'a pas le côté passif, le côté résigné, dompté, des enterrements de chez nous. Ça ne souligne pas l'absurdité, comme chez nous, ça souligne la vie telle qu'elle est.

C'est ça les premiers morts de mon enfance. Après, dans mon adolescence, j'ai vu une morte : une jeune femme qui était morte en mettant son enfant au monde. L'enfant aussi était mort. On lui avait mis sa robe de mariée et on avait couché son bébé d'une heure à côté d'elle. Toute une mise en scène épouvantable. Je ne sais pas pourquoi j'ai senti que les vivants avaient récupéré ces deux morts et j'ai trouvé ça ridicule. Ça ne m'a pas impressionnée.

La mort ne m'a impressionnée qu'à partir du moment où je suis devenue franchement névrotique. Elle a pris un sens qu'elle n'avait pas avant, elle a pris un sens absurde que je n'avais pas ressenti dans mon enfance.

D'ailleurs en général, les enfants ne subissent pas la mort comme nous la subissons. Peut-être parce qu'ils sont encore tout près de la naissance.

Car on fait tout un plat avec la mort mais on ne fait pas tout un plat de la naissance. Ça a dû pourtant être un fameux chamboulement ce passage de l'eau à l'air, du chaud au froid, de la nuit à la lumière, du fini à l'infini. J'ai toujours été frappée par les expressions de panique qu'ont parfois les nouveau-nés quand le sommeil s'empare d'eux. On voit leurs petits bras qui se détendent, qui s'allongent de plus en plus, qui se déplient et puis tout d'un coup, comme si ce vide qu'ils sentent leur faisait peur, ils les ramènent vivement contre eux, les poings serrés, les coudes au corps, comme ils étaient dans le ventre de la femme.

Annie : Il y a certainement là une angoisse encore plus terrible que n'importe quelle angoisse de mort.

Marie: Je ne crois pas que le mot angoisse convienne. Ça a dû être un passage difficile, un bouleversement, une épreuve. Je crois que l'angoisse est liée à nos sociétés. Dans l'instant où on naît on n'est pas encore pris par ces sociétés. Malgré ce qu'on a pu en ressentir pendant la vie utérine : les bruits, les mouvements, la nervosité des civilisés. On doit pouvoir parler de peur, peut-être même d'épouvante mais pas d'angoisse. Nous avons certainement vécu notre naissance avec une grande intensité, une grande attention, une grande curiosité mais je ne crois pas qu'il y ait déjà de l'angoisse.

C'est invraisemblable qu'on ne parle pas plus de la naissance ou qu'on n'en parle que d'une manière aussi stupide, aussi mignonne, aussi simple. Ça doit être quelque chose de découvrir en quelques secondes l'air, la pondération, l'épaisseur, l'espace, les flammes de la lumière, la stridence des bruits, le froid, l'insécurité de la nudité, l'air ne couvre pas comme l'eau, surtout l'air froid.

J'ai vraiment fait une fois l'expérience à l'envers, l'expérience de la mort. J'ai fait une fausse couche avec une hémorragie soudaine, brutale. Tout à coup le sang s'est mis à couler de moi comme une cordelette. Je le voyais sortir sans arrêt, sans arrêt, rien ne pouvait l'arrêter, c'était effrayant. On m'a transportée d'urgence à l'hôpital. Quand j'y suis arrivée je n'avais déjà presque plus de tension. On ne pouvait pas m'opérer tant que je n'étais pas un peu remontée. La bataille des médecins et des infirmières a duré plusieurs heures. Ils ont cru que j'allais passer l'arme à gauche et ils ont fait venir Jean-Pierre dans la salle d'opération. J'ai toujours été d'une lucidité totale et, à partir d'un certain moment j'ai été extrêmement heureuse. Je ne sentais plus mon corps mais j'étais d'une agilité intellectuelle formidable. J'étais très attentive à ceux qui m'entouraient. C'était au Canada. J'ai vu travailler ces gens avec un acharnement professionnel admirable. Ils ont tout fait pour maintenir cette étrangère que j'étais pour eux en vie. J'ai eu de l'amour pour eux parce qu'ils donnaient beaucoup d'amour, beaucoup de force, beaucoup de compétence. Je voulais les aider pour les remercier. Le lendemain le médecin m'a dit : « C'est grâce à vous qu'on s'en est sorti, vous avez bien collaboré. » Alors que j'étais incapable de faire quoi que ce soit physiquement, j'étais complètement exsangue, je n'avais plus aucune force, je me souviens que je ne pouvais même plus soulever la tête. Le peu que j'ai fait je sais très bien que je ne l'ai pas fait pour m'en sortir parce que je me sentais parfaitement bien, je l'ai fait pour leur rendre ce qu'ils donnaient. J'étais reliée à une sorte de haut tube plein de mercure qui indiquait constamment ma tension. Je voyais cette colonne qui restait entre zéro et deux malgré les transfusions – on m'a fait une transfusion de cinq litres, c'est beaucoup. Ça m'ennuyait pour eux que ça n'aille pas mieux mais pas pour moi. Ça reste un des plus beaux souvenirs de ma vie. Je ne sentais plus rien, je n'avais plus de poids, mon corps ne pesait rien. J'avais une impression de liberté totale.

Annie : Tu ne pensais même pas « je vais mourir » ?

Marie : Oh si. Mais ça m'était totalement égal. Avec Jean-Pierre nous avons parlé des enfants, nous avons décidé de ce qui allait se passer avec les enfants qui étaient très jeunes, la plus petite n'avait pas deux ans. Je ne le voyais pas rester avec trois enfants, dont l'aîné avait six ans, dans ce pays où nous venions d'arriver, où nous ne connaissions personne, où il avait un nouveau travail très absorbant. Nous avons donc décidé de les confier à sa sœur aînée pendant quelque temps, jusqu'à ce qu'il soit organisé. La table d'opération était assez haute, il était assis sur une sorte de tabouret, son menton arrivait juste à la hauteur de mon visage.

Annie : Et lui, il était comment?

Marie : Il m'a dit après qu'il était complètement bouleversé, ne serait-ce que parce qu'il y avait du sang partout paraît-il, sur les murs, par terre, partout. Mais moi je n'ai pas vu qu'il était bouleversé; c'est un garçon qui sait très bien se contrôler. Il ne parlait pas beaucoup, il me laissait parler. Moi je me sentais merveilleusement bien, exactement comme lorsque je nage dans de l'eau tiède. Je peux même dire sans exagération que c'était délicieux.

J'ai compris que je revenais à la vie quand j'ai recommencé à souffrir. Pour me faire des transfusions ils avaient cherché mes veines partout sur mes jambes, mes bras, mes mains. Tout à coup, vers sept heures du matin j'ai commencé à avoir mal dans tous mes membres, comme si on m'avait rouée de coups. Et surtout, comme j'étais dans une salle de réanimation, j'ai entendu d'autres personnes qui étaient là et que, comme moi, on essayait de tirer de la mort. Elles râlaient, gémissaient, gargouillaient. Alors que je ne les avais pas entendues pendant la nuit, je ne soupçonnais même pas leur présence. Tout à coup j'ai eu peur de leur mort alors que je n'ai jamais eu peur de la mienne. Je n'ai plus supporté de rester là, j'ai demandé à ce qu'on me change de salle.

Nous sommes mal liés à la mort. C'est bête parce que la vie est bien plus intéressante quand on pense qu'elle contient la mort.

Finalement, ce que nous appelons la mort, dans nos régions, c'est un phénomène incompréhensible qui se produit dans la vie des humains occidentaux, ce n'est pas la mort. D'ailleurs pour les Occidentaux la mort au Pakistan, aux Indes, quelque part en Chine ou dans la forêt amazonienne, n'a pas la même importance, le même sens tragique que la mort à Berlin, à Londres, à New York ou à Trifouillis-les-Oies. Apprendre la mort de l'Indien, de l'Arabe, du Chinetoque ou du Nègre ce n'est pas aussi grave qu'apprendre la mort du Boche ou de l'Amerloque. Regarde ce qui se passe encore aujourd'hui avec les Esquimaux, avec les tribus amazoniennes (qui sont scientifiquement, systématiquement et raisonnablement exterminées) regarde ce qui se passe en Afrique du Sud et même au Liban... Ça n'empêche pas les Occidentaux de dormir. Mais imagine cette mort dans les faubourgs de Beauvais, de Manchester ou de Hambourg. Ouah! Chaque mort irlandais fait les manchettes des journaux. S'il fallait en faire autant avec chaque mort pakistanais... Ça c'est de la broutille. Je sais bien que l'éloignement est pour beaucoup dans notre indifférence. Mais il y a plus... Dans le fond, la mort du païen, sauvage ou pas, c'est moins dramatique que la mort du bourgeois chrétien.

Nous nous sommes fabriqué une petite Histoire de plus en plus étriquée dans laquelle la vie est occultée puisque la mort y est inadmissible.

Annie : Il reste quand même, je crois, qu'on peut très bien vis-à-vis de sa propre mort avoir une attitude ouverte qui nous vient de la vie quand on en a compris le sens. Ce qui est terrible c'est la mort des autres. Quelquefois j'ai des suées d'angoisse quand je pense que ma fille pourrait mourir, pourra mourir.

Marie : Moi pas. Je crois maintenant que la mort est bonne et qu'elle vient bien. Bien sûr que je n'aime pas penser à la mort de mes enfants, ce serait épouvantable. Mais épouvantable pour moi, pas pour eux.

 

Annie : Reste que la mort des autres, c'est difficile à prendre. Quand tu racontais tout à l'heure que la mort des autres t'a fait peur dans la salle de réanimation, je pensais à mon accouchement. Je l'ai vraiment vécu de façon intense. C'est un des moments les plus forts de ma vie, je voudrais le revivre. Juste après, il y avait une femme dans la salle à côté qui accouchait, je l'entendais et je me disais : « que ça finisse, que ça finisse », je ne pouvais pas le supporter.

Marie : Comme moi, à cette époque j'avais accepté ma mort mais je refusais la mort des autres. Pourquoi ? C'est intéressant.

J'essaie de me rappeler... C'est quand j'ai entendu les autres mourant ou agonisant à côté de moi que j'ai été prise de panique. Ce sont les bruits qu'ils faisaient qui m'étaient insupportables. Or ces bruits sont les mêmes que ceux de l'accouplement : des respirations haletantes qui vont en s'accélérant, qui cessent, qui reprennent, des gémissements qui viennent du centre de nous-même. Est-ce que, en entendant ces bruits, je les ai inconsciemment rattachés à la sexualité et à tous les tabous qu'elle transbahute?

Annie : Je comprends ce que tu veux dire, ça touche le fin fond de notre mystère. Quand tu fais l'amour tu ne les entends pas ces râles, tu les vis. Il est vrai que je n'aime pas entendre des gens qui font l'amour.

Marie : Ça ne devrait pas nous être insupportable, de même que la mort des autres ne devrait pas nous être insupportable. C'est encore une preuve que nous sommes complètement dévoyés.

Annie : C'est vraiment du tabou. Oui, mais ce tabou n'est peut-être pas seulement le fait d'une répression sociale. Je crois que c'est quelque chose de plus profond. Il y a le noir, il y a l'inconnu absolu.

Marie : L'inconnu absolu ne devrait pas nous faire peur. D'ailleurs rien n'est absolument inconnu, d'une manière ou d'une autre on fait partie de l'absolu, on participe à l'absolu, ça ne devrait pas nous faire peur.

Je ne sais si tu te rappelles mais, à la fin d'une des premières éditions de Tristes tropiques il y avait des photos dont certaines représentaient des hommes et des femmes d'une tribu amazonienne qui s'accouplaient... Tu te rappelles? Ça n'avait rien d'indécent. Ils faisaient tout à fait librement l'amour dans la poussière, sans le moindre vice et, en plus, leurs visages avaient l'air heureux. Dans le fond des photos il y avait d'autres membres de la tribu qui vaquaient à leurs occupations, qui faisaient la cuisine, qui se préparaient à partir pour la chasse, des enfants qui jouaient. Ça ne dérangeait personne qu'il y en ait deux qui aient envie de baiser tranquillement au soleil. Et ceux qui baisaient ça ne les dérangeait pas que les autres fassent le ménage ou se curent les dents à côté d'eux.

Annie : Tu crois?

Marie : Oui. Mais c'est clair que nous avons maintenant de mauvaises communications avec le sexe et la mort qui ne devraient pas nous faire peur, ni nous déranger et encore moins nous gêner. Nous avons perdu le contact avec eux.

Annie : Quand même, il restera toujours au fond de nous quelque chose qui ne pourra pas être résolu, un certain nombre de questions relatives au fait d'exister, au monde : d'où on vient? Où on va? Qu'est-ce que c'est que ça la mort, la vie, le sexe? Nous sommes jetés là-dedans, le sens n'y est pas et n'y sera pas.

Marie : Parce que tu cherches un sens et par-dessus le marché un sens humain. Ce qui n'est pas humain fait peur. On n'imagine l'existence qu'humaine.

Annie : Qu'individuelle tu veux dire.

Marie : Non, humaine. Dans nos civilisations tout nous ramène à l'humain, à un humain amputé du rêve, de l'imagination. On veut tout nous expliquer et puis on nous dit : « C'est pas la peine de discuter, c'est comme ça, c'est prouvé.» Et ce qui n'est pas prouvé est dangereux, est mauvais, et à la limite ça n'existe pas. Tout doit avoir un sens logique, tout a un commencement et une fin parce que c'est comme ça dans le soi-disant règne de l'humain moderne et sorti de là y'a rien.

Je me souviens d'une émission qui est passée un soir très tard à la télévision. C'était une présentation des six ou sept savants qui, aujourd'hui, ont pris la suite d'Einstein. Ils venaient de tous les coins du monde, du Japon, des Etats-Unis, d'Union soviétique, de Suède... Des chercheurs, des physiciens, des mathématiciens. Au fond, ils disaient tous la même chose : on ne trouve rien si on suit le chemin dit rationnel, le chemin logique. Je me souviens il y en avait un qui s'était longuement attaché à l'étude de ces zones du cosmos contre lesquelles butent les ondes. Il expliquait très clairement que, logiquement, quand quelque chose est arrêté on pense que cette chose a rencontré un obstacle, un élément dur, une barrière, un mur. Et, dans ses recherches, c'est ce mur qu'il essayait de trouver ou de comprendre, ce mur dans le cosmos. Et puis un jour en se baladant, il s'est mis à rêver, à divaguer, son esprit batifolait loin du mur, loin de ses calculs et tout à coup il a pensé : « Pourquoi un mur et pourquoi pas un trou?» Et en fait c'était ça, les ondes tombaient dans un trou, un vide, dont elles suivaient le pourtour et elles ressortaient de l'autre côté.

Ça va loin notre conditionnement. On a de la vie, de l'Histoire, une idée de plus en plus étroite qui étouffe les gens, qui les aliène, qui les terrorise. La zone où nous sommes en sécurité est minuscule. Plus tu penses logiquement, plus tu prouves scientifiquement, plus tu restreins la taille de l'homme. Les hommes tronquent l'humanité, l'amputent. Nous avons des moignons partout, au rêve, au sexe, à la mort, à la vie.

Et par-dessus le marché, comme si ça ne suffisait pas, à ceux qui nous dirigent et qui nous donnent à penser, de réduire l'humanité au dérisoire, ils veulent aussi récupérer tout. Tu prends un caillou, tu le regardes, tu penses à lui et tu te dis : « Si un caillou a une existence, quelle existence barbante ça doit être, tellement lente, tellement statique... » Regarde les gens avec leurs animaux ils t'expliquent qu'ils sont intelligents, qu'ils comprennent tout, qu'ils aiment, qu'ils ont peur, tout comme nous, exactement comme nous. Ils croient que c'est rassurant de ramener tout à l'humain alors qu'au contraire ce qui les plonge dans l'angoisse c'est de vouloir tout comprendre, tout expliquer, tout s'approprier. Alors que la propriété est aliénante, est affolante. Et l'humain ce n'est qu'une parcelle de l'univers, ce n'est pas pour ça que l'univers n'est pas.

Pour nous, les Occidentaux, c'est encore pire. Non seulement nous réduisons l'Histoire à l'humain raisonnable mais encore plus à l'humain cartésien chrétien. Regarde, aujourd'hui, l'histoire de la néo-colonisation, c'est monstrueux. Si tu ne singes pas l'Américain ou l'Européen t'es pas normale ou t'es con; de toute manière tu es la classe en dessous.

Annie : Je me demande si tu n'es pas toujours combative. Comme si tu avais une idée de ce que devrait être la mort, la sexualité bien vécue... Selon toi on devrait pouvoir vivre tout à fait simplement le fait que deux personnes sont en train de baiser à côté de vous. Tu me cites l'exemple de ces photos et tu as l'air de dire que ça devrait être comme ça. Mais je suis tout à fait en droit de me demander si pour ces gens qui ont des pratiques sexuelles simples, ouvertes, sans tout ce qui entre chez nous de perversion, de noirceur, de honte, de culpabilité, ce n'est pas aussi une manière de réduire l'angoisse fondamentale. Je ne suis pas si sûre que l'on puisse dire voilà ce que ça devrait être.

Marie : Le poids de la vie pèse aussi sur ces gens. Mais si ce poids les mène jusqu'à l'angoisse, ce sera une angoisse plus vraie, plus saine, liée directement à l'univers. Alors que nous, nous avons perdu cette communication-là.

Annie : C'est-à-dire qu'ils ont des solutions harmonieuses qui s'accordent mieux avec l'univers, ça tourne mieux, ça roule mieux. Tandis que nous, effectivement, nous ne cessons pas d'accrocher. Nous n'avons pas cette capacité d'échanger avec les autres, les vieillards, les enfants, l'univers, le passé, l'avenir.

Marie : On n'est plus dans la ronde.

Dans ces peuples-là, quand il y en a un qui pique une crise de délire, il devient le personnage le plus important de la tribu pendant tout le temps qu'il vit son délire. Ça devient l'occasion d'une cérémonie, d'une fête. Leur délire est pris dans le lien. Or tu vois ce que nous faisons, nous, avec les gens qui ont des bouffées délirantes? On les met dans les prisons ou dans les hôpitaux psychiatriques. On en a honte, on les condamne, on les cache, on veut les supprimer.

 

Je sais que j'enfonce des portes ouvertes et que je dis des vérités premières. Mais, au cours des innombrables réunions auxquelles je suis conviée en province et à Paris, qui sont le plus souvent organisées par des femmes, je suis à chaque fois saisie par l'aliénation des femmes, elles sont, en général, peu au courant de ce qui s'écrit, se pense, en France, elles sont en marge.

C'est normal, car dans cette société il n'y a pas de place pour elles, il n'y a de place que pour la féminitude.

Or je suis une femme et j'ai été une malade mentale. J'ai donc été doublement rejetée de cette société, doublement meurtrie par elle et, naturellement, je ne l'aime pas.

Je ne dis pas que seuls les hommes sont capables de fabriquer une société aussi stupide, aussi malfaisante, la raison raisonnante n'est pas leur apanage; je pense que les femmes sont capables de faire aussi mal et aussi bête, pourquoi pas. Mais, en attendant, cette société, ce ne sont pas elles qui l'ont faite et elle est mauvaise pour elles, notoirement.

J'aimerais militer parce que j'aime me battre, je sais me battre (avec les mots bien sûr; je ne sais pas me battre physiquement). Mais, en France, aucun parti politique qu'il soit de droite ou de gauche ne soutient réellement la cause des femmes, aucun.

J'ai assisté à une réunion organisée par le parti communiste à l'occasion de la sortie d'un livre qui traitait des femmes. C'est Georges Marchais qui menait les débats. Il nous a expliqué pendant un bon quart d'heure que la cause de tous nos maux c'était le « grand capital », qu'une fois le grand capital abattu il n'y aurait plus de problème des femmes. Ensuite il a passé la parole à l'asssemblée. Je me suis levée et je lui ai demandé : « Ne croyez-vous pas qu'une fois le grand capital abattu il restera encore pour les femmes un grand capital en caleçon qui s'appelle l'homme? » Toute l'assistance, qui était presque entièrement composée de femmes, a applaudi et a éclaté de rire. Une femme à la tribune s'est levée et, toute rouge, indignée, a riposté : « Pas de ça ici. Nous au parti, nous sommes tous égaux, il n'y a pas de différence. » Je lui ai fait remarquer alors qu'il n'y avait pas autant de femmes que d'hommes au bureau du parti. Georges Marchais a mis de l'eau dans le vin de la dame et a avoué qu'ils avaient parfois du mal a nommer des camarades à des postes de responsabilité, simplement parce que ces camarades étaient des femmes...

Une de mes meilleures amies, inscrite au parti, à laquelle je racontais cette histoire, m'a dit : « La proportion des femmes membres du bureau du parti est égale à la proportion des femmes qui votent communiste. » Je lui ai demandé si la proportion des barbus ou des myopes au bureau correspondait à l'électorat communiste qui est barbu ou myope...

C'est pareil au P.S., c'est même pareil à l'extrême gauche. Quant au reste n'en parlons pas, c'est encore le XIXe siècle.

Oui, j'aimerais bien militer mais pas pour balayer les salles de réunion, ou pour arranger des bouquets sur les tables des banquets, ou pour assurer la garderie des enfants des congressistes. Ça, je l'ai fait toute ma vie, j'en ai marre.

Je pense pourtant que les femmes doivent entrer dans la politique, sinon elles n'en sortiront pas de leur ghetto. Il faudrait qu'elles soient nombreuses dans les conseils municipaux. Les affaires des villes, des villages et des bourgs ce sont leurs affaires, elles sont plus que les hommes concernées par les rues, les immeubles, les jardins, les commerces, etc. Parce qu'elles et leurs enfants en sont les principaux usagers. C'est ça la politique au départ : l'organisation de la cité.

Il serait bon que les femmes découvrent comment elles sont manipulées jusque dans leur vie la plus privée. Il faudrait qu'elles sachent qu'au nom de « leur nature féminine », on leur fait faire n'importe quoi. Au début du siècle, quand on a eu besoin de main-d'œuvre dans les usines on leur a prouvé par A + B que l'allaitement artificiel était le meilleur et que si elles étaient de bonnes mères et de bonnes épouses, elles devaient cesser d'allaiter et aller donner un coup de main à leurs hommes dans les fabriques. Aujourd'hui que nous sommes en période de chômage, éclate, comme par hasard, un grand mouvement en faveur de l'allaitement naturel, on découvre que le biberon, c'est ça qui fait les débiles, les délinquants et les fous... « Si vous êtes de bonnes mères et de bonnes épouses, vous devez en vitesse rentrer chez vous et n'en plus bouger, c'est la nature qui le veut. » Jusqu'à quand? Jusqu'à ce qu'on ait encore besoin de leurs bras dehors.

Je peux témoigner – parce que je vois des milliers de femmes chaque année – qu'elles ne savent pas que leur « nature » est ce que la politique et l'économie veulent qu'elle soit.

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