Autrement dit

Marie Cardinal · Chapitre 12 sur 13

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Autrement dit

Chapitre 11

Le père manque à nos vies. L'homme manque à nos existences. Dans nos bourgeoisies occidentales – qu'elles soient bourgeoisies royales, bourgeoisies populaires, bourgeoisies communistes, ou bourgeoisies bourgeoises – l'homme n'est plus qu'un maître berné et la femme une mère abusée. Les jeunesses souffrent d'être nées de ce couple.

Je ne veux pas plaider pour ces faux maîtres que sont les hommes parce que je ne sais employer que les mots venant de l'intérieur de moi-même qui ne suis pas un homme. Je ne peux donc parler d'eux qu'en spectateur. Je les vois conduire leurs voitures avec plus ou moins de maestria, boire leur « p'tit blanc » au zinc, roter, péter dans la satisfaction du travail accompli, je les ai vus faire la guerre ou se battre dans la rue, je les entends parler aux tribunes de la politique, écouter leurs phrases s'allonger les unes derrière les autres. Je sais comment ils rentrent le soir chez eux pour être servis et aimés. Je connais leurs regards d'envie pour de jeunes fesses ou de jeunes nichons qui font gonfler leurs braguettes. J'ai caressé leur suavité après l'amour. Je trouve leur tendresse aussi précieuse qu'un diamant. J'aime leur odeur, j'aime leurs grandes mains. Je n'aime pas leur prétention, leur aveuglement, leur méprise totale en ce qui concerne les femmes. J'ai pitié d'eux quand je les vois supporter leur virilité. Je les trouve naïfs, ignorants, paumés, comme le sont parfois les nantis ou les rois, lorsque, dans un éclair, ils prennent conscience de la vanité du pouvoir. Je les trouve stupides, méprisables et grotesques quand ils croient à leur supériorité, parce que c'est comme ça.

Je veux parler de la femme, cette mère abusée.

J'en tremble de peur et de colère.

Mère est un mot plein à craquer de sens et d'images, il est prêt à exploser, il est dangereux. Il gronde partout : La mère Michel, notre sainte mère l'Eglise, la mère patrie, la mère de Dieu, la mère du vinaigre, la grand-mère, la mère Tapedur, la mémère, la mère supérieure, la mère adoptive, la maison mère, la belle-mère, la dure-mère, la fille mère, la mère Machin-Chouette, la mère-grand, la mère de famille, la bonne mère, la joie d'être mère, ma mère l'oye, la reine mère, la mère gigogne, la mère poule, la mater dolorosa, la mémé, la marna, la maman...

Quelque chemin que l'on prenne, on en arrive toujours à la cellule-mère, cette méduse en perpétuel état de gestation, cet amas aux formes onctueuses et mouvantes que des spasmes font régulièrement accoucher. Ce départ, ce but! Cet endroit où le mystère devient réalité, là où l'invisible devient visible, là où l'un devient deux, là où la subtilité anime l'épaisseur, là où s'unissent le rond et le long, le creux et l'aigu. Cette beauté. Cette monstruosité. Cette incompréhensible. Cette mi-humaine.

L'humanité repose dans son ventre où se trouve le sous-marin qui fait la navette entre les eaux des créatures et les eaux des dieux.

La femme est porteuse de ça. Elle est porteuse de tout ça. Elle est porteuse du ça. Comme le drapeau porte un pays. Comme le tabernacle contient Dieu. Comme la balance répartit le poids de la justice. Comme la chandelle donne la lumière. Comme la guitare joue la musique. Comme la fenêtre ouverte fait le vent dans ma chambre... sans s'en rendre compte...

Quand le travail commence, quand la cellule va se diviser en deux, que l'enfant va naître, la femme est possédée par une force supérieure à elle qui prend les commandes de son corps. Elle ne peut pas diriger les contractions qui durcissent son ventre, leur intensité, leur fréquence. Elle ne peut pas prendre de répit.

Et quand les trois ou quatre grosses lames de fond de l'expulsion s'emparent de son bassin, qu'elle sent sa voille dilatée comme un soleil, que sa béance est fleurie comme un gros dahlia, elle est là, la femme, écartelée par qui? par quoi? Elle n'en sait rien.

Parviennent jusqu'à elle les mots dérisoires des êtres auxquels elle n'appartient plus. Ils disent : « Vous en êtes à grande pomme, la dilatation est complète, poussez. » Avant, c'était « petite pomme ». Et encore avant « La pièce de cinq francs. » « La pièce de deux francs. » C'est tout ce qu'on a trouvé comme mots pour traduire à la femme ce qu'elle sent mais ne voit pas : les mots du marché, la monnaie, les fruits! Elle, elle sait que ce n'est pas ce petit commerce qu'elle a entre les jambes, ces mots lui sont insupportables, elle les chasse d'un mouvement de la tête ou du bras, d'une plainte : « Laissez-moi. » Son regard est chargé de l'indicible. Laissez-la! C'est la vie qu'elle a entre les jambes.

Elle ne sait pas pourquoi c'est comme ça, pourquoi son corps fait ça, pourquoi ça s'est développé en elle, pourquoi c'est devenu un enfant. Et c'est en ça, en ça seulement qu'elle est différente de l'homme. Toutes les femmes ont ça en elles, qu'elles aient ou qu'elles n'aient pas eu d'enfant. Les toutes petites filles ont ça en elles et les vieilles femmes aussi ont ça en elles.

Est-ce que ça représente une puissance telle que tout ait été mis en œuvre pour la juguler, l'amoindrir, la minimiser, la diminuer cette puissance? A-t-il fallu la transférer dans un autre domaine, pour que la puissance devienne capacité, pas plus : la capacité de contenir un enfant? La femme ne serait plus qu'un contenant, une barrique, un tonneau, une chopine, un litron.

Comment cette translation s'est-elle opérée? Par quel alambic pervers, par quel serpentin la femme a-t-elle dû passer pour devenir la maman? Aucun livre ne raconte l'histoire de la mère. Il y a des études parcellaires sur le matriarcat en Zambie britannique ou au Kamtchatka, sur la mère de Jules César ou de Louis XIV. Mais personne n'a étudié l'histoire des lois, des sciences, des guerres, des religions, qui ont fabriqué ce monstre occidental : la mère. Personne n'est allé aux racines, au-delà de la loi, de la science, des dieux, des combats. Comment s'est fait le partage ? Je suis certaine qu'on trouverait quelque chose de très simple, quelque chose qui s'apparenterait à l'herbe et à la viande. Quelque chose du genre : « T'as un petit dans le ventre et un autre au sein tu ne peux pas venir chasser avec moi, alors reste ici à cueillir des myrtilles pour le dessert, moi je ramène du sanglier pour tout le monde. » Ce n'est pas qu'elle ne sache pas chasser Mme Néanderthal, c'est qu'elle ne peut pas le faire, embarrassée comme elle l'est par ses petits. Alors elle reste là, elle « sacrifie » à ses enfants le plaisir qu'elle prendrait à attraper le sanglier et, faute de mieux, elle « chasse » les myrtilles. Ça devient sa menue spécialité. La gloire des combats, l'humilité de la soupe. Le danger, la sécurité.

Et le pouvoir? Le pouvoir! L'homme a le pouvoir de se déplacer et de tuer pour que les autres survivent. Et la femme? Elle a la puissance (la puissance?) de procréer. Est-ce une puissance cette œuvre qui se développe en elle sans qu'elle sache pourquoi, sans qu'elle sache comment?

C'est là que se loge le doute, l'ambiguïté, la fragilité, le vague. Ce serait plutôt ça qu'autre chose, l'éternel féminin, cette puissance qui n'est pas maîtrisable, pas perfectible, cette puissance qui peut n'être qu'une capacité, après tout. « Le sanglier je l'ai tué avec mes muscles, avec les armes que j'ai élaborées, avec ma ruse, avec ma connaissance. Toi, ton herbe tu n'avais qu'à te pencher pour la ramasser. Et ton enfant tu l'as fait avec quoi? Avec mon sperme, avec l'acte sexuel que j'ai décidé de faire avec toi. » Qu'est-ce qu'on peut répondre à ça?

Finie la puissance. Finie l'égalité. Gloire aux seuls muscles de la chasse.

Je ne crois pas que ce soit une dialectique beaucoup plus compliquée que celle-là qui, au départ de notre société, a instauré l'humiliation, le clivage écrasant. Je crois que c'est simplement comme ça qu'a été dénaturée, masquée, transférée, déguisée, amenuisée, la formidable et infuse force des êtres humains de sexe féminin.

Après? Après je ne sais pas les détails, les sursauts. Toute cette machination, ce complot, sont restés dans l'ombre. On n'y touche jamais. Je ne peux qu'imaginer le difficile travail qui a consisté à la fois à enlever toute puissance à la femme et à la parquer dans cette même puissance réduite à la capacité d'enfanter. Puis à faire de cette capacité d'enfanter la gloire de la femme, le sens de sa vie.

La mère est née de cette défaite, de cet échec. La mère, cette sainte, cette suppliciée, cette salope, cette pauvre femme!

La mère est le personnage le plus sophistiqué, le plus artificiel, le moins naturel de notre société. Et c'est cette chienlit qui est le centre de la famille, le fondement de nos communautés. Les mères torturent les femmes, les enfants, et les hommes. Le masque, le costume, le maquillage, le jeu, de la mère traditionnelle sont des carcans sacrés qui font souffrir les femmes jusqu'à l'hystérie, jusqu'au désespoir, jusqu'à la folie de la possession, jusqu'au sacrifice inutile, jusqu'à l'hypocrisie, jusqu'à la bêtise, jusqu'à la sécheresse, jusqu'à l'obéissance la plus bornée aux traditions mensongères qui ont fait d'elle ce qu'elle est.

Pour que le fragile équilibre établi par les hommes dure, il ne fallait pas apprendre aux femmes à lire et à écrire. Il n'y a que l'ignorance pour les garder à leur place.

Qui s'instruit, qui apprend, qui comprend, ne peut accepter la comédie, la gigantesque mystification qui entraîne les femmes à jouer la mascarade de la mère.

Impossible de ne pas voir le rôle énorme des mères dans l'économie de notre pays et de ne pas constater en même temps l'incapacité où est ce pays de se passer de leurs services ou de les rémunérer. Les villes ne tiendraient pas. Les immeubles de béton tout neuf ne seraient plus, au bout de cinq ans, qu'infects clapiers si les mères, telles des fourmis, ne les entretenaient minutieusement, cirant, lavant, récurant, lessivant. Les campagnes ne seraient que terrains en friche si les hommes ne trouvaient en rentrant la soupe sur la table, les vêtements secs, la couche chaude. Les enfants mourraient ou deviendraient sauvages si les mères n'étaient là, fixes, accueillantes, expertes à les soigner, à les torcher, à les aimer.

Les mères sont indispensables mais il est indispensable que leur travail soit gratuit car dans la répartition du budget de l'Etat il n'y a pas d'enveloppe pour elles. Y en aurait-il une que l'Etat, tel qu'il est, ne survivrait pas à cette ponction. C'est donc une nécessité politique que la mère reste la mère.

Autrefois, quand les gens, hommes et femmes, vivaient dans l'ignorance et l'esclavage, le partage des tâches n'était pas plus mal fait que le reste. C'était, somme toute, une répartition possible de la misère : le père et la mère également besogneux, attelés à des labeurs également harassants et insignifiants. Cela, tant que l'argent n'était pas là. Tant que l'argent n'avait pas fait du travail ce qu'il est. Tant que ce qui donnait de la valeur au travail ce n'était pas l'argent.

Quand l'argent est entré dans la danse, que l'esclave a été payé quelques sous pour devenir ouvrier, et le valet quelques pièces pour enfiler les manchettes de lustrine de l'employé ou du fonctionnaire – titres de noblesse accordés, dérisoirement, par les bourgeois qui venaient de voler la révolution du peuple – les mères, elles, sont restées à la maison avec la tradition sur les bras, avec l'archaïsme dans le ventre, avec la matière plein les mains, sans argent. C'est alors qu'elles ont compris que leur travail ne valait rien, qu'il ne méritait aucun titre de noblesse.

Autrement dit, à une époque récente, au XIXe siècle, à cause de la poussée industrielle, à cause de l'insatiable attirance des hommes pour l'argent, la vie des mères a été totalement et définitivement dévalorisée.

Je sais que tout cela est simplifié à l'extrême et qu'il y a une étude approfondie à faire des causes de la dégradation de la condition de la femme dans notre société contemporaine. La religion catholique y est pour beaucoup avec son monstrueux modèle : la Vierge-Mère.

– Comment une vierge peut-elle être enceinte, ma fille?

– Par l'opération du Saint-Esprit, mon Père.

– Très bonne réponse, ma fille.

– Donc le Saint-Esprit n'est pas un oiseau, c'est un cochon, mon Père.

– Taisez-vous, vous n'avez rien compris, vous serez excommuniée.

– J'ai tout compris au contraire et je me fous d'être excommuniée. Car je trouve plus sain(t) d'être maculée qu'immaculée.

Ces propos bêbêtes qui me font rigoler – parce qu'il ne m'en faut pas beaucoup pour rire – restent, pour la majorité des femmes françaises, des propos extrêmement subversifs, des propos scandaleux, d'une hardiesse inadmissible. Ce qui m'autorise à dire cela ce ne sont pas des statistiques, des études savantes, des constatations de sociologues, d'ethnologues, de politologues et autres bouledogues, ce sont les milliers de lettres que je reçois et dans lesquelles s'exprime la vierge-mère aux abois, spoliée, affolée, stupéfaite.

Les mères, aujourd'hui, ne comprennent pas comment tout l'amour, toute la peine, tout le dévouement, tout le travail, toutes les nuits blanches qu'elles donnent n'aboutissent qu'à l'ennui désertique des ménages, qu'à la jeunesse chômeuse et désenchantée, qu'à la solitude peuplée de poussière, de canaris et de colifichets.

Tant qu'elle était tenue dans son ménage la mère pouvait avoir l'illusion d'être un personnage important. Mais maintenant que la mère travaille en dehors de chez elle (40 % de la population active de la France) elle ne peut plus garder ses illusions. Dans les usines, les entreprises et les administrations elle découvre le vrai visage de la mère, le vrai sens du mot mère: une bourrique. Celle qui a naturellement le goût et l'habitude du sacrifice, des tâches ingrates et subalternes, celle qui est disponible, celle dont le travail ne se paye pas en centimes (ces modernes passeports pour la liberté) mais en estime (cette fraude).

Nous ne valons rien!

Mère n'est plus qu'un mot creux, une formule cabalistique pour nous faire rester tranquilles. Voici ce que je lis dans le numéro 215 du Point, sous le titre « la Joie lactée ».

« Si vous êtes de ces mamans qui ont du lait pour nourrir trois bébés, jouez les nounous pour des enfants à qui le lait maternel est indispensable. Il suffit pour cela de vous mettre en rapport avec le « lactarium » pour donner votre lait. Une puéricultrice se rendra à votre domicile, vous apportera le matériel nécessaire (tireuse électrique, biberons stériles) et vous en expliquera le fonctionnement. Les biberons que vous conserverez au réfrigérateur, seront ramassés tous les deux jours. Ce lait vous sera payé tous les mois à raison de 24 F par litre. »

Même pas le prix d'un bordeaux moyen et à condition d'avoir un réfrigérateur!

Ce serait intéressant de faire la comparaison avec le prix du kilo de sperme (avec ou sans réfrigérateur).

Le corps de la mère, ce soi-disant vase sacré, ne vaut, en fait, pas un clou. Je me souviens, pendant les débats à l'Assemblée à propos de la loi sur l'interruption de grossesse, d'un député qui était monté à la tribune pour exprimer son mécontentement. Il expliquait que le niveau des discussions en cours était d'une bassesse inacceptable et qu'on atteignait le fond de l'ordure quand on se laissait aller à considérer si l'interruption de grossesse devait se pratiquer à la dixième ou à la douzième semaine. Quelle importance cela pouvait-il avoir!

J'ai détesté cet homme à cause de l'ignorance et du mépris qu'il avait de notre corps. Car ces semaines sont terribles, elles sont épaisses de nos désirs, de nos peurs, de notre amour et de ces interrogations capitales : ai-je le droit de donner la vie? Y a-t-il une vie en moi? Qu'est-ce que vivre?

Je me demande ce que dirait cet homme si une assemblée de femmes se réunissait pour décider s'il valait mieux opérer les hommes de la prostate quand leur glande est grosse comme une cerise ou comme une mandarine! Et pourtant il n'est même pas question de la vie dans leur prostate.

Vraiment, la mère n'est plus rien et c'est ce qui la rend mauvaise.

 

Annie : On dirait que l'analyse t'a mise en rapport avec ton corps. Comme s'il y avait eu un conflit entre ton esprit et ton corps et que l'analyse les ait réconciliés.

Marie : C'est sûr qu'il y a eu un conflit très fort entre mon esprit et mon corps et que l'analyse a arrangé les choses. Mais, malgré l'analyse, il m'arrive encore d'entrer en conflit avec mon corps. C'est lui qui prend les mauvais coups, je somatise tout. Dès que j'ai le moindre ennui, la moindre contrariété, la moindre difficulté je pique mal au crâne ou j'ai un rhume, n'importe quoi. Seulement, maintenant, j'ai pris l'habitude de me demander : « Pourquoi est-ce que je suis malade? Est-ce que j'ai une raison d'être malade? » Alors qu'avant je me laissais aller au malaise.

Je sais que le dégoût de mon corps vient de mon enfance. Ma mère me disait que j'avais de grands pieds, de petits yeux, que j'étais trop cambrée. Elle me disait tout ça parce que, en fait, elle me trouvait jolie et appétissante et elle avait peur que je me serve « mal » de mon corps. Elle croyait que de cette manière elle me protégeait de la luxure... Elle me l'a dit plus tard. Ou plutôt elle m'a dit qu'il ne fallait pas que je fasse trop de compliments à mes filles, que j'allais les rendre coquettes...

Quand j'étais petite j'astreignais mon corps à des examens très durs, au froid, au chaud, je m'habillais de la façon la plus discrète possible. Aujourd'hui je fais de la gymnastique. Et je continue à lui faire porter mes angoisses.

Il y a un événement que je n'ai pas raconté dans les Mots pour le dire parce qu'il était énorme et qu'il aurait peut-être engagé le livre sur une voie que je ne voulais pas lui faire suivre.

C'est quelque chose qui s'est passé à la mort de ma mère. J'ai vécu cette mort avec une intensité extrême.

 

Quand j'ai appris cette mort j'étais attablée devant des travaux de lecture et de correction commandés par un journaliste. Le téléphone avait sonné dans la pièce mais, absorbée que j'étais par mon travail, je n'avais pas prêté attention à la conversation. Puis la main de l'homme s'est posée sur mon épaule et sa voix, qui est lourde et satinée, avec des reflets clairs sur certains accents, a dit : « Ta mère vient de mourir. » J'ai bien senti la tristesse de commande qu'il faisait passer dans la pression de sa main et dans ses mots. J'ai senti aussi sa contrariété : cet événement qui n'avait aucun sens pour lui allait retarder notre travail. J'ai eu peur de perdre ma place. J'ai fait preuve alors d'une maîtrise virile (qui allait bien avec le texte que nous corrigions) et j'ai dit calmement quelque chose du genre « c'est dans l'ordre des choses » ou « ça devait arriver », sans quitter les pages du regard. Et nous nous sommes remis à travailler.

Les lettres explosaient, les mots chaviraient, les phrases s'étiraient comme des sirènes serpentines, les paragraphes étaient des déserts immenses que je ne parvenais pas à traverser.

Ma mère avait vécu ses derniers mois comme une bête traquée qui cherche un refuge. Elle avait trouvé la mort, c'était bien, elle ne pouvait plus vivre, elle ne voulait plus vivre.

Mais quand même elle était morte! MORTE! Ma mère est morte! Ma mère, cet ourlet de ma vie, cette limite de ma connaissance, cette frontière de mes désirs, cette prison de ma folie. Il fallait cette mort, cette absence éternelle, cette disparition stupéfiante, pour que s'effondrent les murs, se désintègrent les barreaux, s'effritent les barrières qui nous parquaient dans l'enclos de la haine et de l'amour, toutes les deux. J'étais seule, j'étais une, incroyablement, insupportablement. J'étais livrée à la liberté incandescente qui me brûlait de partout.

Et ses mains fraîches sur la fièvre de mes angines? Et sa voix qui chantait la Maman du petit homme? Et la tendresse de ses joues près de ses oreilles? Plus jamais! Elle fleurait la sécurité ma mère, elle embaumait l'amour, comme toutes les mères. Plus jamais ça? Plus jamais.

Et mon berceau, son ventre, mon commencement, son lait, mon origine, la lumière entre ses cuisses! Plus jamais? Plus jamais! Tout pourri? Tout pourri, oui.

Encore son corps qui travaille, son pauvre corps usé, gonflé par ma vie, rongé par la mort!

Délivrez-moi d'elle, je ne supporte pas cette souffrance.

Et la haine comme une épée dangereuse entre nous deux? Et ses mots qui me lacéraient comme un fouet? Et ses principes qui cisaillaient ma personne pour lui donner un contour convenable? Et son Dieu saignant mes fautes? Et ses sacrifices inappréciables? Et les dettes inremboursables que j'avais envers elle, ses factures énormes qu'elle brandissait : le don de son temps, de sa jeunesse, de ses nuits, de ses plaisirs, de ses talents peut-être? Fini tout ça. L'addition venait de se régler d'un coup. Sa mort me rendait riche.

Riche et libre comme je ne l'avais jamais été.

Les lettres dansaient devant mes yeux, les a et les p et les w et les e. Je n'arrivais plus à lire. Je faisais mal mon travail... Je me souvenais, au cours de ma première année d'école, je ne parvenais pas à prononcer le gn. L'instituteur m'avait donné des coups de règle sur le bout des doigts à cause de ça. J'avais honte de moi : et si ma mère l'apprenait? Chaque gn rencontré me faisait transpirer : il fallait que je m'applique, ma mère ne devait pas découvrir ce défaut.

Ma mère était morte maintenant, je n'avais plus à avoir peur que de moi.

 

Marie : ... J'ai vécu très violemment la mort de ma mère, ça a été une tempête formidable. J'ai refusé d'aller la voir sur son lit de mort, refusé d'aller à son enterrement, refusé d'aller au cimetière. Je trouvais ça idiot toutes ces simagrées. Nous nous étions tellement déchirées, elle et moi. Une personne de ma famille m'a téléphoné et m'a fait des reproches. J'aurais dû venir, tout le monde était là pour la pleurer sauf sa propre fille. Cette absence était une tache pour «nous». Et d'ailleurs il y en avait pour des millions de fleurs sur sa tombe.

J'ai décidé de rompre tous les liens qui me liaient à ces gens que je ne continuais à voir que parce que ma mère existait. Ma mère morte je n'avais plus rien à faire avec eux.

Les mois passaient et une culpabilité lancinante s'est installée dans mon esprit : j'aurais dû aller au cimetière.

La mort de ma mère a correspondu avec la fin de ma psychanalyse. J'allais bien, je n'allais plus voir le docteur que de temps en temps.

Chaque année au mois de janvier, je fais faire un frottis pour détecter le cancer de l'utérus. Cette année-là je suis allée faire faire l'examen comme d'habitude. C'est une routine qui s'est installée dans ma vie depuis que j'ai eu mon premier enfant. Je n'avais rien de particulier.

Les résultats ont été positifs. On a fait faire le même examen dans un autre laboratoire, puis une biopsie, puis une colposcopie. Il n'y avait pas de doute, j'avais un cancer, tout à fait à son commencement. Ça s'appelle une displasie à noyaux irréguliers.

J'ai eu une peur épouvantable. Mes enfants étaient très jeunes, l'aîné avait treize ans!

J'ai téléphoné à mon psychanalyste pour lui dire que je voulais le voir plus vite que prévu et je me suis amenée chez lui un soir avec tout le dossier de mes examens.

Il a regardé les résultats avec une très grande attention. Ça a pris un bon moment. Moi, j'étais assise en face de lui – je ne m'allongeais plus sur le divan depuis plusieurs mois – et je le regardais faire. Il a fermé le dossier, il est resté un moment pensif puis il a levé son regard vers moi et il a dit : « Vous êtes contente? »

Ça m'a sidérée. Je m'attendais à tout sauf à ça. J'étais venue là pour qu'il m'aide à combattre ma peur, pas pour qu'il m'enlève mon cancer. Et pourtant, dans la stupéfaction, j'ai compris que c'était ce qu'il venait de faire. Malgré les sept ans d'analyse que j'avais derrière moi, je n'avais pas fait la relation entre la mort de ma mère, ma volonté de ne pas l'enterrer, la culpabilité qui était née en moi de ce fait et ce cancer tout neuf qui me poussait dans le ventre.

Tu sais ce que j'ai fait? Je me suis mise à rire. Pas d'un rire hystérique, pas du tout, d'un rire qui soulage au contraire. Un rire léger qui m'a détendue, qui était comme une source, comme un bain.

Le lendemain je suis allée au cimetière et trois jours après je suis allée me faire opérer, exactement comme si j'allais me faire enlever une verrue. Je savais que ce que j'avais ce n'était pas plus que ça.

Au cimetière j'ai pleuré comme un veau, je me suis réconciliée complètement avec elle, vraiment, totalement, profondément. J'ai osé lui avouer que je l'aimais, qu'elle me manquait, qu'on avait vécu une vie terrible toutes les deux mais tellement importante !

Une fois de plus j'avais somatisé, j'avais passé dans mon corps la détresse inavouée causée par la mort de ma mère.

Annie : Quand tu as commencé tu as dit : j'ai toujours été en conflit avec mon corps. Comme si ton esprit était en conflit avec ton corps. Or nous savons bien, toi et moi, qu'il n'y a pas d'un côté le corps et de l'autre l'esprit. Puis tu as parlé de ta mère qui était méchante avec ton corps. Comme si, finalement, l'esprit c'était ce qui va contre le corps, ce qui le refuse, ce qui dit non au corps. Quand tu dis que tu as de la chance de somatiser c'est peut-être que, justement, le conflit ne reste pas une abstraction, mais que c'est du corps contre du corps. C'est quelque chose qui s'intériorise parce que c'est la racine.

Tout ce qui tourne autour de ce cancer qui se met dans ton corps au moment où ta mère s'en va, c'est vraiment essentiel. En fait c'est peut-être encore une façon de vivre ce qui te venait d'elle.

Marie : Oui, c'est ça, mon corps c'est ma mère.

Annie : Ou le refus. Ou : je veux encore de cette mère qui est en moi, qui allait contre mon corps et je me flanque un cancer.

Marie : J'ai l'impression que mon corps appartient à ma mère, à la limite à mes parents, et que mon esprit m'appartient. Elle a fabriqué mon corps, je peux fabriquer mon esprit.

Annie : Oui, mais qu'est-ce que c'est l'esprit, sinon le rapport qu'on a avec son corps? Or ce rapport, ta mère y est pour quelque chose.

Marie : Oui mais je peux agir là-dessus, je peux changer ce rapport, tandis que je ne peux rien faire avec mon corps; des régimes, de la gymnastique, pas grand-chose.

Annie : Tu te rends compte comme tout cela reste dans l'ordre du conflit. Tu parles de ton corps comme s'il y avait toujours en lui quelque chose qui l'apparente à l'ennemi, qu'il faut dominer. Tu restes belliqueuse avec lui. Tu te présentes bien dans ton corps, il n'est ni rétréci, ni étouffé, ni malingre. Ce qui passe par lui à tes enfants, aux hommes, par exemple, est souverain mais on sent toujours que c'est acquis à la force du poignet.

Il a toujours fallu que tu mènes des combats avec ton corps dont certains ont été périlleux. Au moment de ton hémorragie, quand tu as été près de la mort, tu disais que tu étais heureuse, comme si le combat était fini.

Marie : Oui, c'est vrai, j'ai aimé penser que je n'allais plus avoir à supporter mon corps.

Je suis consciente de ce combat constant, il est le moteur de ma vie. Je crois que j'ai mené ce combat depuis toujours, depuis l'époque où j'étais dans le ventre de ma mère.

Je me demande ce qu'aurait été ma vie si ma mère ne m'avait pas dit, quand j'avais douze ans, qu'elle avait tout fait pour ne pas rester enceinte de moi. Cet aveu a été une révélation formidable. J'ai senti que je m'étais toujours battue pour exister dans un monde qui ne me désirait pas. Je crois que je me suis accrochée pour naître. Je ne trouve pas d'autre explication pour justifier l'acharnement que je mets à vivre. Car, par ailleurs, je suis une personne paisible, je ne suis pas belliqueuse.

Annie : Non, tu n'es pas constamment belliqueuse, tu n'es pas quelqu'un d'agressif, mais tu es musclée. Tu es musclée comme on est musclé après des années d'exercices.

Marie : Tu sais bien qu'à partir d'un certain moment de sa vie utérine le fœtus réagit à sa manière à des sollicitations extérieures. Un nourrisson sent immédiatement l'atmosphère, l'humeur de sa mère. Moi je crois que j'ai senti qu'on ne voulait pas de moi et j'ai réagi en me battant. Je sais ce que c'est que de se battre mais je ne sais me battre que seule, je ne sais pas me battre en compagnie. D'ailleurs j'aime être seule. C'est pour ça que j'ai aimé faire du cabaret, c'était un combat avec le public, pour qu'il m'aime, pas pour lui faire du mal.

Ecrire, pour moi, c'est encore me battre. J'écris avec mon corps. Je transpire beaucoup quand j'écris.

Annie : En fait, tu te bats par nécessité. Si tu ne t'étais pas battue, même dans le ventre de ta mère, tu n'existerais pas. Quand tu dis que tu n'as été réglée qu'à vingt ans alors qu'à treize ans tu avais déjà l'air d'être une femme, c'est aussi un combat.

Marie : Peut-être que je voulais être encore une enfant pour qu'elle s'occupe de moi. Je ne sais pas... En tout cas c'est quand j'ai cessé de me battre que je suis devenue malade. Il y a eu un moment où j'ai baissé les bras, où j'ai accepté d'être ce que ma mère voulait que je sois et c'est à cette période que la névrose a commencé. Je peux dire que de l'âge de quinze ans à l'âge de trente-six ans j'ai été une personne neutre, je n'existais pas par moi-même. Il a fallu que je retrouve ma violence qui avait été absolument gommée, dont je n'étais même plus consciente.

Annie : En fait, ta maladie c'était le combat complètement intériorisé, retourné contre toi : un processus de mort.

Marie : Absolument.

Annie : L'avortement raté de ta mère. Ta maladie qui se prépare et qui s'installe avec des pertes de sang considérables, est-ce que tout ça n'était pas finalement un abandon à la volonté de ta mère? Tu réalisais l'avortement de ta mère. C'est comme ça que tu mourais, quoi.

Marie : Bien sûr. J'avortais de moi-même, je ne me voulais plus. J'ai essayé de me tuer. Plusieurs fois.

C'est la psychanalyse qui m'a fait retrouver les chemins de ma personne et mes enfants qui m'ont mise au monde. Ma guérison a coïncidé avec la fin de leurs enfances, le début de leurs adolescences. Je savais trop les ravages que ma mère, sans s'en rendre compte, avait opérés en moi, alors je me suis méfiée de mes paroles, de mes actes, j'ai dit la vérité à mes enfants, quels risques il y avait dans les principes tout faits, les lois toutes faites et aussi quels risques il y avait à vivre sans eux. Nous avons décidé ensemble que la seule chose vraiment nécessaire c'était le respect. Le respect de soi et le respect des autres. C'est de là que nous sommes partis, que nous avons construit notre famille. Sans compter qu'ils m'ont apporté aussi des livres, de la musique, des mots, des formes, des lignes, qui m'ont extraordinairement enrichie.

Mais quel bouleversement. Tout a été remis en cause, tout. Je me demande encore aujourd'hui comment j'ai tenu le coup. C'était épuisant. Petit à petit nous avons appris à nous connaître. Mais quelle lessive! Ça allait de « pourquoi ne faut-il pas mettre les coudes sur la table» jusqu'à «pourquoi faut-il qu'une mère serve ses enfants » en passant par « pourquoi faut-il faire le ménage le matin », par exemple, ou « qu'est-ce que la liberté quand on vit en commun »... Nous avons pris conscience ensemble que l'ordre, la saleté et la paresse ne venaient que dans des périodes de malaise, nous sommes devenus extrêmement attentifs aux autres et à nous-mêmes. Ça a été compliqué et violent, puis l'équilibre possible entre nous s'est imposé de lui-même et ma vie avec mes enfants est devenue heureuse, très heureuse.

Maintenant ils sont adultes et je ne sais pas ce que sera la vie pour eux mais j'aime les chemins qu'ils ont pris, je les trouve courageux et intéressants. Nous nous voyons tout le temps mais nous avons des rapports d'êtres humains, plus des rapports mère-enfants enfants-mère. Mais le fait que je suis leur mère est pourtant une chose entendue. Ils savent que c'est un rôle que je ne refuserai jamais de jouer s'il est nécessaire pour l'un ou l'autre ou pour tous ensemble que je le joue.

Mais je suis une mère et je me méfie beaucoup de ce personnage.

Tu sais comment j'ai vécu avec mes enfants pendant des années : la porte ouverte, tout le monde pouvait entrer chez nous, tous leurs amis. J'ai raconté ça dans la Clef sur la porte. A cette époque, j'ai vu passer des centaines de jeunes. Ceux qui venaient là et qui y restaient (quelquefois plusieurs mois) c'est qu'ils avaient des problèmes. Eh bien, à chaque fois, leur problème c'était leur mère. Il n'y a pas d'exception.

 

Quel gâchis d'amour! Car les mères aiment leurs enfants et les enfants aiment leur mère. Mais ça se fait dans une incompréhension totale, une méconnaissance absolue les uns des autres. Je trouve ça dramatique. Ça me touche, ça me bouleverse.

C'est dur d'être une mère aujourd'hui. Tant de travail, tant de fatigue, tant de silence, tant d'ignorance, tant d'abnégation! Pourquoi? Pour trouver la solitude, un mari qui s'est tenu éloigné du « maternage », qui porte la fière livrée du travailleur, du géniteur, qui n'a pas grand-chose à dire à celle qui a passé sa vie, sa jeunesse, dans les lessives, les vaisselles, les budgets insuffisants, les raccommodages, les courses épuisantes qui la font courir, lestée de ses paniers à provisions, du travail à la maison. N'importe quelle mère de famille a transporté des tonnes et des tonnes de marchandises dans sa vie, a soulevé des tonnes et des tonnes de linge mouillé ou de seaux d'eau, a tenu aux bras, par tonnes, les corps de ses bébés, de ses petits.

Les mères ne sont pas aveugles, elles voient les belles femmes sur les affiches des rues, leurs jolis culs, leurs longues jambes, leurs seins pointus. Elles savent qu'elles n'ont ni le temps ni l'argent pour égaler ça, même de loin, car la beauté ça coûte cher à trente ans, à quarante ans, à cinquante ans...

Les mères ne sont pas sourdes. Elles entendent les vieilles au marché du dimanche et dans les boutiques du quartier qui quémandent le talon du jambon chez le charcutier, les fruits abîmés chez le fruitier, les déchets chez le boucher; les queues des poireaux, les miettes de biscuits... C'est qu'elles n'ont que la moitié de la retraite de leur défunt époux pour vivre!

Qu'est-ce qu'elles ont comme perspective, les mères, quand elles auront fini d'élever leurs enfants? La ménopause et l'asile.

Elles ne veulent pas ça. Alors elles rentrent chez elles et elles sont dures. Elles s'agrippent à ce qu'elles ont, elles exigent ce qui leur est dû : de la présence, de l'amour, du respect. Elles agissent maladroitement, comme les gens qui ont peur. Elles deviennent possessives, intransigeantes, bornées. Elles s'accrochent aux belles traditions du passé qui faisaient de la mère une reine vénérée. Elles n'aiment pas ce qui est nouveau, parce que dans le futur il n'y a rien pour elles que l'abandon, le désert, la misère.

Elles font de la famille un enfer!

La faute à qui?

 

Annie : Je crois que ce qu'il y a d'important c'est que nous ne sommes plus branchés sur les expériences fondamentales de la vie, que nous ne savons pas les lier entre elles dans une forme d'existence cohérente.

Marie : Nous avons perdu le contact avec tout, même avec les objets. Nous avons perdu le fil de nous-mêmes. Surtout nous les femmes. Nous manipulons de la matière sans arrêt, nous la façonnons. Ce qui sort de nos mains s'appelle ragoût, tricot, ourlet, propreté, ordre, santé, bouquet, blancheur, soupe, sirop... Ces mots sont des coquilles vides, sans valeur. Ce qui faisait leur valeur n'a plus cours. Ils n'ont plus de jus, plus d'épaisseur, leur véritable sens s'est perdu. Dans leur pâte il n'y a plus le pétrissage de l'amour, de la chaleur, de la saveur, des projets, des espoirs. Ils ne contiennent plus le temps, les heures, le soleil, le froid, la peine, la patience. Ils coûtent de l'argent et n'en donnent pas. Ils sont presque honteux. Il y en a plein les super-marchés, plein la publicité.

 

Nous faisons un énorme barbarisme, avec la matière et les objets, qui fausse le sens de la vie.

Nous ne voyons plus que les autos sont des millions de chevaux dont les hennissements et le crottin envahissent notre espace. Nous ne voyons plus que le téléphone est une formidable cohorte de messagers qui toquent l'urgence à notre porte. Nous ne voyons plus que le ciel est grouillant de ces milliards de pigeons voyageurs que sont les avions. Nous ne voyons plus que nos pièces et nos billets sont des émeraudes, des diamants et des plats d'or ciselé. Nous ne savons plus que ces objets sont la réalisation des projets les plus fous des humains, la concrétisation des plus beaux rêves. Ils ne sont plus de la matière mise en forme par l'esprit. Ils ne sont plus que des produits à vendre et à acheter.

Leurs formes mêmes n'ont plus de sens, la carrosserie véloce des autos nous échappe, le long fil du téléphone et son combiné qui relie la parole à l'ouïe, le loin et le proche, les ailes des avions... Cette vie transcendée nous échappe...

Je me souviens d'avoir découvert, au cours de mon analyse, tout ce qui m'entourait. Une fourchette, un jour. Je la considérais, elle avait quatre dents bien faites pour piquer les aliments fermes et assez gros, quatre dents courbées de telle sorte qu'elles facilitaient l'introduction des aliments dans ma bouche. Et ce manche, dont la spatule terminale était bonne à saisir, pourquoi était-il si long? ... Pour que je ne touche pas la matière, pour qu'elle ne me salisse pas. ... Mais cette matière j'allais la mettre dans ma bouche, elle allait glisser à l'intérieur de moi... – On peut donc salir l'intérieur et pas l'extérieur?... – La fourchette parlait avec moi, elle était une présence importante, elle me montrait un des chemins de la pensée des hommes. Elle m'a conduite à un débat essentiel entre moi et moi car je la trouvais commode et hypocrite...

C'est cela que nous avons perdu : l'esprit de la matière. Son habileté, sa méchanceté, sa gentillesse, sa drôlerie, son intelligence, sa sagesse, sa folie.

Les femmes le perçoivent encore, inconsciemment ou consciemment. Mais elles ne savent pas le dire ou elles n'osent pas le dire car les chemins qui vont de la matière aux mots tombent dans les égouts du vocabulaire ou passent par des barrages et des filtres si nombreux, si efficaces qu'il ne reste plus rien de la matière vivante quand ils sortent de notre bouche. Les mots sont de plus en plus des cache-sexe, des cache-corps. Mais l'équilibre entre l'esprit et la matière est parfait, il n'est pas question de le détruire. C'est lui, à la limite, qui peut nous détruire et nous ne sommes pas loin d'apercevoir, en ce moment, comment cette destruction serait possible.

Les mères qui ont, plus que tout autre être humain, gardé le contact avec la matière pourraient éviter cette destruction, si elles pouvaient prendre la vraie parole.

 

Annie : Il ne faut pas que ce que nous disons serve à ramener les femmes chez elles, à leur tricot, à leur cuisine, à leur ménage. Quand bien même on les payerait pour faire ça. Ce qu'il faut arriver à concevoir c'est une société dans laquelle tout le monde pourrait avoir un rapport aux objets, à la matière...

Marie : ... à la famille.

Annie : Pas à la famille!

Marie : Tu ne peux pas empêcher les femmes de faire des enfants, donc de faire de la famille.

Annie : Oui, mais elles peuvent le faire autrement que dans ce que nous nous vivons comme famille.

Marie : Evidemment. Je veux parler d'une autre famille.

Encore un mot à ouvrir. On en aura sorti quelques-uns ! Révolution, couple, écriture, matière. Et si on prenait politique alors!...

Annie : Et si on rêvait un peu!

Marie : Oui, oui, à quoi tu veux rêver?

Annie : Ben, je veux rêver aux gens. Comment on voudrait que ça vive, que ça fonctionne, que ça se passe, comment ça serait si c'était bien, quoi!

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