Autrement dit

Marie Cardinal · Chapitre 2 sur 13

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Autrement dit

Chapitre 1

Annie Leclerc habite un passage du XIIIe arrondissement de Paris. Un passage pavé à la diable, avec d'un côté des maisons intimement serrées les unes contre les autres et de l'autre des murs nus, et hauts par endroits, qui laissent la place, dans un renfoncement, à une entreprise de je ne sais pas quoi, un bâtiment moderne, bas, dont on se demande ce qu'il vient faire là. Dans cette ruelle qui grimpe légèrement il y a quelques arbres qui agitent leurs branches par-dessus les murs, quelques herbes, et une grande variété de crottes de chiens. La maison d'Annie est à un étage, étroite, la fenêtre du rez-de-chaussée donne sur la rue et comme je venais le matin de bonne heure, je l'ai souvent vue ouverte sur une pièce en plein ménage dont je n'ai jamais su si c'était une chambre à coucher ou un salon. En fait, la maison d'Annie est double, le bâtiment de façade en cache un autre, semblable. Entre les deux il y a une cour au rez-de-chaussée et une passerelle à l'étage.

Si je raconte cela ce n'est pas pour dévoiler l'intimité d'Annie mais pour dire que cet ensemble est extrêmement méditerranéen. On se croirait dans une maison de la casbah d'Alger. Un figuier pourrait pousser dans la cour, il pourrait y avoir des pots de citronnelle aux fenêtres, du linge pourrait sécher sur les terrasses. Et peut-être qu'en réalité il y a un figuier, de la citronnelle et des terrasses... Le mari d'Annie est grec.

La pièce où nous parlions est à l'étage, elle est petite, c'est le bureau d'Annie. Une table, une chaise, des livres, une machine à écrire, des papiers, un vieux sofa que je me suis octroyé le premier jour et que je n'ai plus quitté, une porte-fenêtre ouvrant sur la passerelle qui enjambe la cour, où pousse du lierre et de la menthe. Et un téléphone rouge, insolite parisien, design, le plus joli téléphone que j'aie jamais vu.

Le téléphone mis à part, ce décor aurait pu être un décor de mon enfance.

Mais aussi, à cause de la ruelle, du sofa, et de la parole – de la parole surtout – ces moments auraient pu être des séances de psychanalyse.

Ainsi les deux éléments les plus importants de ma vie, la Méditerranée et la psychanalyse, se trouvaient réunis là, dans ce lieu qui m'était par ailleurs totalement étranger.

De la psychanalyse il sera souvent question au cours de ces pages. C'est normal, une psychanalyse ne se termine jamais, c'est une façon de penser, de prendre la vie. Une fois la période proprement médicale terminée, quand le malade n'en est plus un, qu'il se sent responsable et capable d'exister sans la présence de son docteur, l'analyse continue. J'en parlerai donc, je ne peux pas faire autrement. Toutefois je n'en parlerai pas comme les « spécialistes ». Je n'aime pas la façon dont ils manipulent la psychanalyse, la mettant à toutes les sauces, employant son vocabulaire à propos de tout et de rien. Moi qui suis une analysée, qui ai été sauvée par la psychanalyse, qui ai suivi son chemin avec un médecin pendant sept années avant de pouvoir marcher toute seule, je ne comprends rien à ce que les spécialistes de la psychanalyse disent.

Il m'est plusieurs fois arrivé d'entendre des « analystes féministes » attaquer Freud et me bombarder d'extraits de l'œuvre de ce « grand misogyne », tous plus difficiles les uns que les autres à encaisser pour les femmes. De là à en déduire que la psychanalyse n'est pas faite pour les femmes, il n'y a qu'un pas. Or j'ai découvert que j'étais une femme, ce que cela veut dire « être une femme », grâce à la psychanalyse la plus freudienne qui soit...

Je crois qu'il y a une grande différence entre ceux que la psychanalyse a guéris d'une névrose qui les empêchait de vivre et ceux qui savent tout de la théorie psychanalytique, y compris l'analyse didactique. Curieusement, la vie et les propos des uns deviennent de plus en plus clairs, alors que la vie et les propos des autres deviennent de plus en plus obscurs. Et c'est pourtant à l'aide des seconds que les premiers ont guéri... Il me semble que la théorie analytique est impossible à vulgariser, tout au moins en ce qui concerne la maladie mentale. Quant à ses applications pédagogiques, sociologiques, etc., peut-être faudrait-il créer un vocabulaire différent de celui de la thérapeutique. J'ai entendu souvent des névrosés extrêmement malades, dont le suicide était le seul compagnon de leur aliénation, et qui, étant en analyse, s'affolaient de ce que « leur transfert ne s'opérait pas dans la phase adéquate de la cure », ou que leur « régression n'était pas en accord avec leur Œdipe à cause d'une frustration sadique-anale causée par leur analyste... » Comment allaient-ils s'en sortir! J'étais épouvantée. En les écoutant je ne cessais de penser à ce que mon analyste m'avait dit le premier jour : « Ne vous servez pas des connaissances que vous avez, trouvez un vocabulaire qui vous soit propre. »

 

Chez Annie, à cause de sa maison qui m'a été d'emblée familière – plus qu'à cause d'elle-même que je craignais un peu – il m'a été facile d'employer un vocabulaire qui m'était propre, mes mots de tous les jours.

Au début Annie voulait que je parle de ma famille, de l'Algérie. Ça ne me disait pas grand-chose : ces sujets appartiennent au monde que j'ai envie d'écrire et que, d'ailleurs, je ne cesse d'écrire. Mais j'ai pensé qu'il ne fallait pas commencer avec des réticences, qu'il fallait établir un pont entre elle et moi. Puisque c'était celui-là qu'elle me proposait, et que je n'en avais pas d'autre à lui offrir, je devais l'emprunter. Alors je me suis mise à parler de l'Algérie et de ma famille.

C'était compter sans l'inconscient qui est le meilleur gardien de mes fragilités. Mais un gardien aveugle, absolu, qui fait du zèle jusqu'à garder bien serrées dans l'oubli des clefs dont ma conscience a besoin pour progresser. Pour l'amadouer il faut que je m'arrête, que je m'isole avec lui, que je parlemente, que je remonte tous les chemins bien jalonnés qui mènent vers lui, que je démontre que je suis en sécurité. Alors, s'il en est convaincu, il entrouvre une porte et laisse passer la mémoire vivante, palpitante.

Chez Annie, parce que j'étais intimidée le premier jour, peut-être aussi parce que je n'avais pas envie de parler de ça, l'inconscient a fermé les portes à double tour. Je parlais pourtant, je parlais sans arrêt. Mais qu'ai-je dit? Je ne le saurai jamais car je ne me suis rendu compte qu'à la fin que j'avais appuyé sur le mauvais bouton du magnétophone.

Annie a dit :

– C'est pas vrai, c'est pas vrai! Alors on a tout perdu?

– Oui.

– Mais il faut que tu racontes tout ça.

– Eh bien je l'écrirai après, quand je ferai le livre.

 

Nous y voilà :

L'Algérie je l'ai quittée il y a exactement vingt ans, juste après la naissance de mon deuxième enfant, ma fille Alice. Elle avait un mois et mon fils deux ans quand je suis partie. Je ne savais pas, ce jour-là, que je ne reviendrais plus. Si je l'avais su j'aurais scruté les détails des détails, j'aurais imprimé en moi l'heure, la chaleur, la lumière, les visages. Alors que je ne sais même plus si j'ai pris l'avion ou le bateau. Je n'ai que les souvenirs d'une jeune femme qui voyage avec des bébés, l'un au bras et l'autre agrippé à sa jupe. Problèmes de valises, de biberons, de couches... C'était l'été, il devait faire très chaud, ça devait sentir la pisse, la poussière et la transpiration, le ciel devait être blanc. Je n'ai même pas regardé ma terre s'éloigner pour la dernière fois. La fin de l'Algérie des Français était proche mais je n'ai pas voulu la voir; il y avait pourtant des soldats partout, des armes, des contrôles de papiers. J'étais contente de sortir mes enfants de là, d'aller en France rejoindre mon mari qui venait d'être reçu à l'agrégation. Je ne pensais qu'à ça : à notre petite fille nouvelle née, qu'il ne connaissait pas, et à son diplôme tout neuf.

Nous avions passé un hiver studieux, en Grèce, à Salonique, où nous étions tous les deux professeurs (j'avais pris au lycée français le poste laissé vacant par Michel Butor, et Jean-Pierre était lecteur à l'université) .

Il fait froid à Salonique l'hiver, à cause du Vardar; à chaque fois qu'il souffle on dirait qu'il pousse les Balkans devant lui. Nous habitions le quartier de Kalamari, l'antique quartier juif, dont les Allemands, pendant la guerre, avaient exterminé la quasi-totalité des habitants. La tuerie des vieilles familles israélites réfugiées là depuis les pogroms d'Isabelle la Catholique avait été planifiée. De ce passé-présent il restait de grandes maisons, des villas, entourées de terrains vagues et de broussailles qui avaient été des parcs. Les rosiers étaient retournés à la sauvagerie, les roseaux se mêlaient aux hibiscus, d'anciennes allées sablées se diluaient dans les mauvaises herbes. Abandon. Des familles nombreuses et pauvres avaient envahi ces demeures dévastées et le quartier était devenu populaire, bavard, cordial. Un couvent de bonnes sœurs sonnait les heures.

Comme j'assurais les cours du soir pour adultes il m'arrivait souvent de rentrer tard. Dans notre maison le rez-de-chaussée était occupé par une vieille dame cardiaque. Elle m'entendait ouvrir la porte d'entrée et elle m'appelait. Elle vivait dans une tiède obscurité où tremblotaient les veilleuses allumées devant ses icônes. Elle était enfoncée dans un lit qui ressemblait plutôt à une caisse, elle était blanche, douce et maternelle. Elle voulait voir mon ventre, elle le tâtait avec satisfaction; ça lui faisait plaisir ce bébé qui allait naître. Quelquefois je restais assise auprès d'elle un instant. Nous parlions du temps, des rues verglacées, des potins du quartier qu'elle avait recueillis chez le boulanger à l'heure où toutes les femmes venaient chercher les plats qu'elles avaient mis à mijoter dans le four du bonhomme. Il ouvrait une petite porte infernale et avec une longue pelle, adroitement, il allait chercher les gratins d'aubergines, les cabris rôtis, les tomates farcies. La pièce où les femmes étaient assises, côte à côte, sur deux bancs, embaumait les herbes et les épices, bruissait de voix grecques racontant la quotidienneté. Ainsi j'étais tenue au courant par ma voisine de tout ce qui se passait à Kalamari. Elle me donnait des conseils et me faisait des recommandations pour le bébé et puis je montais chez moi.

Jean-Pierre avait préparé le dîner, il avait allumé le poêle de notre chambre et s'était déjà mis au travail. Moi, je m'allongeais sur le lit et je m'endormais. J'aimais bien le bruit mou et discret que faisaient les pages de ses gros dictionnaires de grec et de latin qu'il compulsait souvent.

 

Je pensais à ça en quittant mon pays, et à sortir de la cohue, à rien d'autre qu'à ça.

Aujourd'hui je rêve souvent de retourner à Alger et j'imagine que ça se passera comme ça se passait quand j'étais petite. J'ai beau me dire que plus rien n'est pareil, qu'il n'y a plus ma maison dans la ville, cela ne fait pas changer le défilé des images que projette mon esprit.

C'est la fin de la nuit, pas tout à fait l'aube. Je n'ai pas dormi tant je suis excitée à l'idée de rentrer chez moi. J'ai vu l'obscurité s'éclaircir un peu dans le rond du hublot. Je n'y tiens plus. Je me lève, je m'habille dans le noir et je grimpe sur le pont. Ça sent bon la mer, le bateau et le bois calfaté. Il y a les lumières clinquantes des coursives et la noirceur de la plage avant. A force de regarder, et peut-être aussi parce que je m'assoupis par instants, le temps passe vite. Je vois l'horizon plus épais à un endroit, c'est la terre, c'est ma terre. Quand j'étais petite, à chaque fois que je rentrais à Alger je pleurais de joie. (Peut-être que je pleurerais aujourd'hui aussi si j'y retournais.) Je détestais la France, ma famille bien élevée, les rois, les châteaux, les victoires, les gloires, les monuments, les grands magasins, les boulevards, le climat tempéré, la fine pluie distinguée d'été. Pour moi c'était l'enfer : toujours faire attention à se tenir correctement, à parler correctement, à manger correctement, à être habillée correctement. Merde!

Le soleil jaillissait d'un coup, comme toujours là-bas, déjà éblouissant, déjà chaud. La côte se précisait. J'en connaissais chaque plage, chaque crique, chaque rocher.

Je pense souvent à cet abordage de ma terre. J'ai un désir profond d'y être de nouveau, de la sentir, de la humer, de la toucher. Mais j'ai peur en même temps, si j'y retournais, d'être assaillie et ligotée par la méduse gluante du sentiment, de l'attendrissement, des souvenirs de famille. Je pense déjà au cimetière de Saint-Eugène où sont enterrés mon père et ma sœur, je crains d'y aller, de me réfugier sur la dalle blanche où sont gravés leurs noms, semblables au mien, et de n'en plus bouger considérant que c'est là chez moi désormais. Alors que je connais peu – ou pas – ces deux morts qui restent là-bas comme les sentinelles dérisoires d'une Histoire passée, détestable. J'ai peur des fantômes affublés de casques coloniaux, d'ombrelles de dentelles. J'ai peur des maisons fraîches dont les portes me seront fermées. J'ai peur des ruines de la guerre. J'ai peur des voix qui m'appelleront de partout, des rues, des jardins, de mon école, des immeubles, du port, des collines, de la campagne. Je crois que je les entendrais, que je susciterais même leurs cris, leurs rires ou leurs gémissements, peut-être que je me laisserais prendre par elles, alors que je n'ai d'attirance que pour la terre elle-même, telle qu'elle est : dure à cultiver, rouge, sèche, propice au thym, au lentisque, au pin maritime, à la vigne, chaude. Trop chaude.

Finalement, ce que je crains c'est d'être confrontée à la vérité de mon amour pour cette terre que j'ai possédée. J'y suis née propriétaire, fille: de propriétaire, petite-fille de propriétaire, arrière-petite-fille... etc. Est-ce que je saurais y passer seulement? Est-ce que je pourrais la regarder comme je regarde le reste du monde? Et si je n'étais pas capable d'éprouver pour elle l'amour pur, sans avidité, sans rancune que je crois lui porter? Je suis tellement persuadée que le fait de posséder est un cancer que je me demande si je ne vais pas découvrir une blessure gnoble là où je crois qu'est le sol bien-aimé où s'enfoncent mes racines. Et cela même si je n'ai pas voulu la possession de cette terre, même si j'ai souhaité le contraire.

J'appartenais à une famille de colons fiers de leur colonisation, fiers du mal qu'ils s'étaient donné pour cultiver le sol. D'ailleurs il y avait de quoi être fiers quand on voyait les champs de vigne strier le paysage jusqu'à l'horizon, quand on se promenait dans les orangeraies, au parfum entêtant, dont les damiers de soleil et d'ombre tapissaient les plaines.

Cent ans, il leur avait fallu à peine cent ans pour voir l'Algérie nue de la conquête couverte de vignes, de céréales et d'agrumes. Dans ma famille on parlait souvent de la terre salée qu'il avait fallu désaler, des marais infestés de moustiques à malaria qu'il avait fallu assécher, de ce pays conquis deux fois : par les soldats et par les laboureurs. Les colons avaient tant investi dans cette glèbe revêche, où étaient venus les premiers nés et où étaient enterrés les premiers morts, ils avaient tant donné à ce terrain lointain et sauvage, qu'ils ne considéraient pas leurs fermes comme des conquêtes ou des appropriations mais comme des propriétés privées, fruits de leur sueur, de leur courage et de leur ténacité. D'autant plus qu'au commencement, l'Algérie, ils l'avaient faite seuls. Car, en 1830, dans ce pays qui était presque cinq fois plus grand que la France il n'y avait, en fait de main-d'œuvre, que quelques tribus nomades éparpillées sur tout le territoire, même pas un million d'habitants. C'est plus tard que les burnous se sont multipliés et qu'on les a fait suer, n'établissant pour ainsi dire pas de différence entre eux et les chèvres qu'ils gardaient.

J'appartenais à une de ces familles qui, de génération en génération, transmettait : « Tu vois la route bordée d'eucalyptus qui va d'Aboukir à Mostaganem – la grande route? – Oui. – Eh bien c'est le père de ton arrière-grand-père qui l'a tracée et qui a planté les arbres, en 1847. » Je voyais les immenses eucalyptus aux minces feuillages bleus, aux troncs gris s'écaillant par longues plaques rousses. Pour moi, ces arbres magnifiques, c'était mon premier arrière-grand-père. Il surveillait mes allées et venues entre l'école et la ferme. Il veillait sur mes nuits pleines d'étoiles où aboyaient les chacals. « Tu connais la vallée qui va de là à là? – Oui. – Eh bien c'est ton arrière-grand-père qui y a installé les nouveaux venus chassés de France par la guerre de 70. C'est lui qui a baptisé les villages. Il n'y avait que des roseaux qui poussaient là avant. » Ces villages où fleurissaient les grenadiers et les roses s'appelaient « la vallée des jardins », « le hameau sous forêt »... C'était rafraîchissant en plein été mais ça ne rendait pas la terre meilleure. Il avait fallu la travailler encore et encore pour qu'elle verdoie comme elle le fait maintenant.

L'Histoire de France, l'Histoire de l'Algérie et l'Histoire de ma famille, cela ne faisait qu'un, pour moi c'était l'Histoire du monde. Elle commençait en 1837 par l'arrivée sur le sol oranais du premier ancêtre : un jeune aristocrate bordelais, un marquis (il paraît que ce titre est rarement bon ... ), qui possédait terres et châteaux. A son bras une jeune femme dont il semblait éperdument amoureux (selon l'expression consacrée). C'était l'épouse d'un notaire. L'amour qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre était si fort qu'ils avaient décidé de s'enfuir (à l'époque le divorce était inconcevable) et d'aller cacher leur passion loin de tous. Justement c'était la conquête de l'Algérie.

L'ancêtre avait emporté des biens, des meubles, de l'argent. En plus, sitôt arrivé, on lui avait octroyé une concession de quelques milliers d'hectares à défricher. S'il en tirait quelque chose ils lui appartiendraient, dans vingt ans.

Le grand-père amoureux a commencé par recruter de la main-d'œuvre : Espagnols, Français, Italiens, aventuriers des ports méditerranéens; puis il a fait construire une grosse ferme toute pareille à celles de son pays. Une ferme fortifiée cependant : les bâtiments et les jardins étaient gardés par de hauts murs dont il ne restait plus que quelques pans cent ans plus tard, ceux sur lesquels s'appuyait l'énorme portail d'entrée.

La vigne il connaissait ça le grand-père, elle avait déjà fait sa fortune en France. Il ne lui a pas fallu longtemps pour en couvrir le pays, malgré le sable et la chaleur. De la vigne qui donnait un vin fort en degrés, justement de ce vin dont on manquait à Bordeaux pour relever la piquette trop légère des années pluvieuses...

Quand il est mort il y avait autour de « la » maison des vignobles et des oliviers partout, à perte de vue, de quelque côté qu'on se tourne. C'est cette terre qui a nourri ma famille jusqu'en 1962.

Cette terre, je la connais par cœur. Je sais tout d'elle. Je sais où son raisin est le meilleur, le plus sucré, je sais où ses olives sont les plus grosses. Je sais le moindre de ses vallonnements, je sais où l'érosion met ses cailloux à nu comme des os, je sais comment la pluie la fait rougir. Je sais où elle donne des tulipes sauvages, du genêt et des paquerettes. Je sais où sont les abris de ses hérissons, de ses caméléons et de ses tortues, les tannières de ses chacals. Je sais chacun de ses gourbis, de ses raïmas et de ses douars, je sais les chemins, et même les raccourcis, pour y aller, l'odeur de sarments brûlés qui les annonce. Je sais la mélodie de la flûte, au crépuscule, qui prélude à la douceur de ses nuits.

Je sais surtout ce qu'elle m'a appris : non seulement les cheminements de ses fourmis, la folie de son vent, mais aussi le mystère de ses gestations. Je sais la vélocité grouillante de la décomposition dans l'immuabilité pesante de la chaleur, le bonheur de boire quand on a soif, le malheur de ne pas boire quand on a soif. Mon corps a été façonné par elle. Pour toujours il ne saura aborder le monde que comme elle lui a appris à l'aborder, elle. La plante de mes pieds sait la suavité de sa boue et le coupant de ses roches. Ma gorge a été formée par sa musique et son langage. Je n'ai pas d'autres rythmes que les siens.

Ce qu'il y a de troublant c'est que ma mère la puritaine, ma grand-mère la mondaine, mon arrière-grand-mère la sainte... avaient pour cette terre le même amour que moi. Dans le jargon de notre famille nous l'appelions « le hameau », « la grande ferme », « la petite ferme », ou tout simplement « la ferme ». Ce qui nous liait au hameau, comme ce qui liait les Pieds-Noirs à l'Algérie, c'était un amour fou dans lequel l'intérêt matériel n'avait pas la plus grande place, loin de là. Il était fait d'un attachement viscéral, qui lie ceux qui se sont donné de la peine à la cause de cette peine, et d'une passion irraisonnée, d'un coup de foudre : nous étions amoureux de l'Algérie.

Le pays était grand, les fermes immenses. Chaque famille vivait sur ses terres comme sur un royaume. Le colon était à la fois un père, un seigneur et un patron, il exerçait ses droits et ses devoirs comme au Moyen Age et comme au XIXe siècle. Les gens vivaient sous un régime de féodalité bourgeoise qu'on appellera le paternalisme, ce cancer du ventre.

Jusqu'à ce qu'on y trouve du pétrole l'Algérie n'a eu aucun intérêt pour la France qui y puisait sa chair à canon, y expédiait ses aventuriers et ses légionnaires, y vendait ses produits manufacturés, y achetait du vin. Pour le reste, elle laissait faire ses enfants mal élevés et, grâce à Dieu, lointains; je n'ai jamais entendu dire avant la guerre d'Algérie que la sueur des burnous incommodât l'odorat de notre mère Patrie, que cette odeur se répande sur les vignobles ou sur les champs de bataille.

Celui que nous appelions le « francaoui », le Français de France, était un monsieur prétentieux, parlant pointu, colportant la culture et les traditions. Son physique était souvent chétif mais il avait des manières et comme il appréciait les belles femmes et l'argent il n'était pas rare qu'il retourne dans la métropole avec les deux en poche, soit pour redorer son blason soit pour aviver son sang. Il nous faisait sentir que, dans la hiérarchie de la civilisation, nous étions nettement une marche en-dessous de lui et nous ne le contestions pas car tout ce qui venait de France était ce qu'il y avait de mieux. Epouser un francaoui était une promotion. La France avait, vis-à-vis de l'Algérie française, un comportement colonialiste qu'on appellera aussi le paternalisme, ce cancer du cerveau.

Cancer du ventre et du cerveau, cancer généralisé donc. Bêtise généralisée compliquée d'une absence totale de politisation ce qui, au dernier moment, donnera l'O.A.S. L'Algérie des Français ne pouvait que mourir. Elle est morte dans des douleurs atroces, inoubliables pour ceux qui les ont vécues. La France tout entière a été marquée par l'agonie de l'Algérie française. Car les « petits Français » du contingent ont vu là-bas des horreurs qu'ils n'auraient jamais dû voir et le million de rapatriés a gangrené le continent de ses blessures infectées. Les Français d'Algérie forment une peuplade bâtarde qui n'est ni française ni algérienne, dont l'histoire n'est pas assez longue pour en faire un peuple, mais suffisamment longue et intense toutefois pour faire de leur dernière génération des irrécupérables. Hors de chez eux ils sont comme des vers grouillant dans des fruits. Les Atrides ne s'importent pas.

Ainsi par ma mère, qui participe plus que toute autre personne à mon squelette – non seulement parce qu'elle est ma mère mais parce qu'elle était terrible, tour à tour Clytemnestre, Electre et Iphigénie – par elle, je n'ai pas de patrie (puisque je n'ai plus le droit d'appeler ainsi l'Algérie) et pas de nom puisque le fils du premier ancêtre romantique portait le nom de celle qui l'a mis au monde, c'est-à-dire le nom du notaire cocu de Bordeaux...

Par mon père j'ai un nom : Cardinal, et une nationalité : française. Mon père était ingénieur, gazé pendant la grande guerre, et envoyé par l'armée, en 1918, pour construire des hangars à dirigeables en Algérie, à Baraki. Il y est resté, a épousé ma mère qui était de beaucoup sa cadette et dont il a divorcé l'année même de ma naissance. Ma mère le détestait, même plus : elle l'exécrait. Il est mort en 1946, j'étais adolescente, presque une enfant. Je ne le connais pas, je ne sais rien de lui.

Au cours de nos conversations Annie me fera souvent remarquer comme tout en moi est mélange de vague et de règles. Je n'ai jamais su précisément si elle voulait que je me définisse ainsi, moi, personnellement, ou si elle voulait en venir à une conclusion générale : les femmes sont vagues et réglées. Je pense qu'elle tâtonne actuellement sur les terrains du vague et du réglé et que je suis un bon cobaye pour elle puisque c'est vrai que j'ai besoin de règles. Car c'est à partir des règles que je peux divaguer, et je ne sais pas vivre si je ne divague pas.

Dans l'Amour de Perlimplin, Federico Garcia Lorca évoque un «jasmin flottant et sans racine ». Je me suis toujours identifiée à ce jasmin. Ce qui est une prétention risible si l'on songe que le jasmin est une plante grimpante, légère, mince, discrète, au feuillage fuselé, aux fleurs étoilées, blanches ou nacrées, alors que je suis une cariatide, une haute femme athlétique, pesante, présente, maladroite.

C'est vrai que la règle du jasmin c'est d'être « un arbuste de la famille des oléacées » et que comme tel, il vit d'une manière spécifique, il lui faut une certaine terre, un certain climat, une certaine humidité pour pousser. Mais le jasmin c'est surtout un parfum lourd qui s'insinue partout, qui se bat avec les odeurs des hommes, les odeurs du travail. Quand il est en pleine floraison et que le vent souffle de l'Atlas, il n'est pas rare que le jasmin embaume les rues d'Alger. Il vient de la campagne, par bouffées, il dévale les ruelles en pente, il se mêle aux tramways et aux automobiles. On le sent, on se dit : « c'est la fin du printemps », « le vent vient des montagnes », « les pêcheurs auront du mal à rentrer au port », « bientôt il y aura du raisin », « bientôt il n'y aura plus d'eau ». On ne le sent plus, il s'est perdu aux carrefours, c'est la vie sans saisons, sans raison, sinon les raisons modernes de vivre. On le sent de nouveau, il y a du désir dans sa fragrance, on se dit : « je ferai l'amour ce soir », « mon ventre a besoin d'être rempli », « ma fille va avoir vingt ans », « mon père est mort depuis combien de temps déjà? ». Où est-il, ce jasmin? Dans quel jardin ? Grimpe-t-il le long d'un palmier, sur les murs d'une mosquée, ou après les grilles désuètes d'une demeure coloniale?

Volets vert sombre, à jalousies. Maisons couleur de sable, d'un blanc jaunâtre, presque ocre, poussiéreuses. Jardins de ma tête. Palmiers. Les arcs rigides des palmes s'emmêlent comme des tresses mal tressées. Le pigeon gris s'élève en claquant de son vol l'air déjà chaud du matin. Géraniums. Capucines. Roses jaunes. Terre battue. Les palmiers hiératiques à peau de pachiderme sont les fantômes des dames en longues robes de piqué blanc, des messieurs à panama, des petites filles à cerceaux et des petits garçons en costume marin.

Comme cela est loin et vague ! Comme cela est présent, renaît à chaque instant, s'efface, réapparaît. Combien de milliards de fibres composent le tissu de ma vie? Combien de vies ai-je? Je ne le saurai jamais, quel bonheur!

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