Autrement dit

Marie Cardinal · Chapitre 9 sur 13

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Autrement dit

Chapitre 8

J'ai commencé à travailler sur ce livre – qui n'en est pas un – avec une ardeur, une fougue, un bonheur, inattendus. Ça me changeait de mes livres habituels qui sont de longues navigations solitaires et tourmentées parmi les tempêtes éblouissantes de l'exaltation et les accalmies dangereuses du doute, de lentes périodes muettes. Disons que le sort de l'écrivain est une solitude parfois heureuse et souvent menacée.

Il est impossible pour un écrivain de traduire par des paroles un livre qu'il est en train de faire ou même un livre qui est déjà fait. Chaque livre est un théâtre de notre mémoire et, dans notre mémoire, la part de l'inconscient est bien plus grande que celle de la conscience. Alors nous ne savons pas expliquer ce qu'est notre livre. Nous ne savons pas en parler (c'est pour cela que les émissions dites « littéraires » n'en sont pas).

Je crois que chaque lecteur crée un livre différent de celui que l'écrivain a écrit. Et comme l'écrivain lui-même ne sait pas tout à fait ce qu'il a écrit, on pourrait dire, à la limite, qu'un livre c'est un objet de papier relié (ou broché) et imprimé, qu'une personne a écrit et que d'autres personnes feuillettent. Quant à son contenu il est ce qu'est le désir de ceux qui le parcourent.

Cette fois-ci je n'étais pas seule, je pouvais parler avec Annie du livre. Et c'était agréable. Bien sûr j'étais sur la sellette, mais, le plus souvent, c'était elle qui orientait nos conversations.

A un moment donné nous avons décidé ensemble de cesser les enregistrements. Il fallait faire le point, que je me mette au travail : que je rédige, que je fasse le tri dans le fatras de nos paroles. Au fur et à mesure que les pages naissaient je les communiquais à Annie, par petits paquets. Elle les commentait. Par exemple elle m'a dit : « Tu n'as pas assez parlé du sang. » J'y ai réfléchi. Peut-être que je pourrais développer, préciser, certains passages du chapitre du sang, mais je n'ai rien d'autre à dire à ce sujet pour l'instant. Il me faudrait lire des études, des statistiques, sur l'état gynécologique des femmes, mais il n'en existe pas. Du moins, ce qui existe en cette matière est fait par les hommes ou avec l'esprit des hommes. Personne ne met en doute la règle des règles. Moi, j'en doute. Simplement parce que j'ai pu constater jusqu'à quel point l'esprit est lié à ce sang. Je sais que ce sang n'est pas qu'une simple manifestation physiologique, une des programmations de notre corps. Il est plus que cela. Mais je ne peux rien prouver. Et puis j'ai déjà beaucoup parlé du sang dans mon dernier livre. Pourquoi Annie insiste-t-elle tant sur ce point? Peut-être le dira-t-elle dans le texte qu'elle rédige de son côté.

 

L'été est venu. Je partais, comme chaque année, pour le Canada. Elle allait en Grèce, dans la famille de son mari. D'après nos plans, le gros du livre serait terminé à mon retour. Nous allions rester deux mois sans nous voir...

J'étais sur le point d'écrire « deux ans » au lieu de « deux mois» tant ce qui s'est passé par la suite a bouleversé nos plans. Mais j'anticipe...

Nous avions décidé d'une dernière et longue entrevue de quatre jours avant de partir en vacances. Chez Annie, dans le Limousin, dans la maison que ses grands-parents ont fait construire à la sortie du village où ils étaient tous les deux instituteurs.

Pour moi, Limousin, ça sonne comme Paimpol et sa falaise, J'irai revoir ma Normandie, la Bourrée en Auvergne, Montagnes Pyrénées-é-eu, etc. Tout le folklore français qu'on nous apprenait à l'école et qui nous semblait aussi loin, à nous enfants d'Afrique du Nord, que le mystère des Incas ou la Chine et son chapeau chinois, ah! Pour nous, le pays c'était le Djurdjura, le Sahel, le Chélif, les gorges de la Chiffa, le ruisseau des Singes, ou le ravin de la Femme sauvage. Mais ça, ça ne se chantait pas. Et ça ne s'apprenait, comme pour tous les autres petits Français, que dans un maigre chapitre de notre gros livre d'histoire et de géographie.

Par la fenêtre de mon wagon je voyais défiler la campagne la plus campagnarde qui soit, la plus française, avec des bosquets, des prairies, des glaïeuls en files, des grillages rouillés, des clôtures de guingois, des poules dodues, des chats endormis, de minces ruisseaux sinueux : l'étranger!

Heureusement Annie était là, à la gare, avec sa petite fille et puis j'avais ma machine à écrire.

Pour finir j'ai passé dans le Limousin quatre journées heureuses, pleines de soleil, d'herbes, d'amitié, de beaux arbres. Pleines de l'émotion que me procurait le manuscrit du nouveau livre d'Annie que j'ai lu goulûment dans l'ombre ajourée d'un pommier ou à l'abri d'un haut lit de bois. Pleines de la fête du village et de sa retraite aux flambeaux que nous avons suivie car la fille d'Annie y portait un lampion bariolé, en tête du cortège, avec les autres enfants du pays. Les pétards éclataient dans la nuit chaude sans que leur tintamarre parvienne toutefois à couvrir la musique de la fanfare – dont Annie me disait qu'elle avait une grande réputation dans la région – éclairée par des feux de Bengale.

Tout de suite après, ça a été l'avion dans le grand ciel de l'Atlantique. Au-dessus : le bleu marine du cosmos, le noir bleuté de la galaxie. Au-dessous : les émeraudes des icebergs enchassées dans l'Océan, juste avant d'atteindre les Amériques.

Montréal! Et son nouvel aéroport qui gênait mon arrivée. D'habitude, à peine sortie de l'avion j'étais déjà en vacances chez Jean-Pierre. Cette fois le voyage a duré une heure de plus : le temps de faire connaissance avec les nouveaux bâtiments, les nouveaux couloirs, les nouvelles salles, la nouvelle odeur de ce lieu qui, en outre, était harnaché pour les jeux Olympiques. Je n'arrivais pas au Canada, j'arrivais dans l'antichambre des XXIIe Olympiades.

Enfin la maison de la rue Craig, rutilante en mon honneur, repeinte à neuf, ornée de cerfs-volants chinois. Des fleurs. Le rire de Jean-Pierre, ses yeux qui me scrutent, me reconnaissent, s'attendrissent, questionnent. Des amis partout. Un saumon sur la table. Une grande table nouvelle magnifique! « Elle est magnifique cette table, d'où tu la sors? – C'est un copain qui l'a faite spécialement pour moi. » Des verres qu'on lève pour trinquer en riant. Les nouvelles qui pleuvent comme une pluie d'été drue et nécessaire. Leurs nouvelles, les miennes, jusqu'à ce que le creux de l'année qui nous a séparés soit comblé, jusqu'à ce que, tard dans la nuit, exténués, repus, nous en soyons, ensemble, à aujourd'hui.

Ensuite viendront des jours ensoleillés consacrés au travail et à la chaleur. Suffira de ménager ma tanière, de trouver mon rythme; je travaillerai bien ici, j'ai toujours bien travaillé ici. Juste le temps de gommer le décalage d'heures – il me faudra quatre ou cinq jours – et je continuerai ce livre.

Je ne pouvais pas imaginer qu'il y aurait cette syncope, cette défaillance, cette rupture. Comme un séisme qui aurait disloqué largement et profondément, vertigineusement, la matière même de ma personne.

 

C'était le soir. Jean-Pierre jouait dans Garden Party, un spectacle qui commençait à minuit. Le théâtre était tout proche de la maison mais il devait malgré cela partir une heure à l'avance pour se maquiller, s'habiller, faire ses vérifications d'éclairages et d'accessoires.

Je venais à peine d'arriver et j'ai senti, ce soir-là, le changement d'heures me tenailler. J'ai pensé qu'il valait mieux rester à somnoler une heure chez nous plutôt que de dormir debout là-bas. « J'irai te rejoindre plus tard. Je crois que je vais dormir un peu. – O.K. à tout à l'heure. »

J'ai commencé par lire et puis j'ai senti que je ne parviendrais pas à lutter contre le sommeil cette nuit. Il m'envahissait, lourd, léger, noir, clair, noyant l'instant, ameutant les rêveries. Inutile de lui résister. Je vais me coucher. Ma toilette. Mon lit. Mon livre avec mes lunettes auxquelles je ne suis pas encore habituée parce qu'elles sont une porte de la vieillesse et que ça me paraît invraisemblable, impossible, drôle : « Moi, vieille? » Ca me fait rire. A chaque fois que je les mets je singe les grand-mères : agaga agaga; une mascarade pour moi toute seule. Rira bien qui rira la dernière...

Il faisait chaud ce soir-là, cette chaleur collante de Montréal qui, au moindre mouvement, fait transpirer la peau. C'était exactement le premier samedi des jeux Olympiques. Les rues étaient pleines de grosses voitures luisantes qui stoppaient leurs souples lourdeurs aux feux de Saint-Denis, de Berry et de Craig, juste avant de grimper le raidillon qui conduit au Vieux Montréal. Blattes multicolores aux yeux rouges et jaunes qu'éclairaient les spots glissants des réverbères.

La ville brûlante, grouillante, dans les artères de laquelle coulait le sang des fêtes et moi dans ma chambre, seule, au repos, nue, avec mon livre et mes lunettes, éclairée par la lumière gaie d'un lampion chinois, une boule de papier ivoirin. Je n'ai pas lu longtemps. Le sommeil m'a emportée sans que j'aie eu le temps d'éteindre. Simplement, avant qu'il ferme ses portes sur mes rêves, j'ai tiré un bout de drap sur mon corps détendu par le bain frais que je venais de prendre. Je partais pour une nuit de vacances comme un gros yacht blanc croisant dans les eaux d'îles parfumées.

Quelque chose, plus tard, a agité la profonde dormeuse que j'étais devenue : un mouvement du lit, un rocher, apparu sur le trajet de ma nage délicieuse, que je devais contourner. Le temps de penser tout en continuant ma lente brasse coulée : « Jean-Pierre est rentré, » Et de replonger encore plus calmement, plus agréablement, dans mon onde tiède peuplée de coquillages, d'algues, de sables dorés et de courants bleutés.

Le lit a bougé encore, plusieurs fois. Si bien que je nageais maintenant dans un chenal plein de récifs. Il fallait que je fasse attention, il fallait que je remonte à la surface de la vie. Je devais sourire en sortant de mon sommeil car je pensais, juste avant d'ouvrir mes yeux : « Jean-Pierre est saoul. Il est allé boire avec la troupe, après le spectacle, comme tous les soirs, mais aujourd'hui il a forcé la dose. Il ne sait pas ce qu'il fait, il veut se coucher là où je dors. » J'ai pensé aussi qu'il voulait peut-être faire l'amour et qu'il essayait de me réveiller doucement, gentiment. Je savais qu'il verrait de la gaieté dans mon regard quand mes paupières s'ouvriraient sur lui...

... Il y avait, au-dessus de moi, tout près de moi, le visage d'un homme que je n'avais jamais vu!

Un type jeune – dans les vingt-cinq ans peut-être – avec une chemisette bigarrée, un fond bleu ciel parsemé de petits sujets colorés, avec des cheveux frisés partagés par une raie sur le côté, blonds roux, avec un regard surtout, un regard épouvantable.

Il était à quatre pattes au-dessus de moi. Ou, plus exactement, quand je l'ai vu, il allait se mettre à quatre pattes. Son genoux droit était déjà contre ma cuisse, son poing droit se posait contre mon épaule et son côté gauche suivait. Son regard était certainement sur moi avant même que j'ouvre les yeux, car le message dangereux qu'il portait m'a été transmis immédiatement, dans la fraction de seconde où je me suis réveillée. J'écris qu'il y avait du danger dans son regard mais il y avait plus que cela : du péril, de la menace et une totale indifférence, un mépris absolu. Aucune crainte de moi, aucune curiosité non plus. J'étais un objet, quelque chose dont il pouvait se servir sans risque, un outil dont il connaissait le maniement.

La terreur est venue tout de suite, comme si un barrage avait craqué libérant un flux dévastateur. Terreur : est-ce le mot qu'il faut? Peur. Horreur. Panique. Répulsion. Y a-t-il un mot pour exprimer le refus essentiel du viol? Il n'y en a pas. J'ai eu peur des bombes pendant la guerre. Dans mon enfance, j'ai eu peur des raclées forcenées de ma mère qu'elle me donnait à coups de ceinture et côté boucle. Il m'arrive d'avoir peur de l'accident quand je conduis trop vite. J'ai eu peur de la mort. J'ai peur de la sentence obligatoirement injuste des juges, des agents, des maîtres, des médecins, des puissants. Aucune de ces peurs n'est comparable à la peur du viol, ce meurtre qui ne tue pas, cet assassinat qui ne fait même pas mal.

Une sorte de catapulte intérieure s'est déclenchée pour faire lever mon corps. Mais l'homme était si près de moi que, pour ne pas le toucher, j'ai dû freiner fortement le mouvement qui me jetait en avant. Si bien que seule ma tête s'est dressée, à peine, de quelques centimètres. Une face d'épouvante brandie au bout du magma exaspéré de tendons, de muscles, d'os, qu'étaient mes épaules et mon cou. L'effort inconscient qui me poussait à l'attaque ou à la défense et l'effort conscient qui refusait l'attaque ou la défense, maintenaient mon visage en l'air, immobilisé, écartelant mes yeux, tirant les coins de mes lèvres vers ma nuque, pétrifiant le hurlement de détresse en un gros bloc qui ne pouvait pas passer par ma bouche ouverte.

Le pont qui allait de ses yeux aux miens et de mes yeux aux siens, était un pont solide et l'unique voie que m'offrait la vie dans cet instant. Nous avons tout vu. Il a su mon éveil, ma surprise, ma peur, l'attaque refoulée, la résistance. J'ai su sa détermination, son indifférence, la souplesse de son corps qui s'ajustait à la position, aucune hésitation, aucun arrêt dans son mouvement amorcé.

Parcelles de secondes qui pèsent le poids des mythes, la lourdeur des mémoires humaines.

Vision des murs blancs de ma jeunesse hérissés de tessons de bouteilles, de verres brisés, perfides comme des hameçons, cruels comme des flèches, vifs comme des balles. Infranchissables, primitifs. Avec parfois des fleurettes peintes qui restaient prises dans une cassure luisante (comme les palmiers sur la chemise de l'homme) ou des lettres encore moulées dans un cul de bouteille déchiqueté (comme la raie minutieusement faite au peigne dans la chevelure de l'homme).

Vision des plaies que je me ferais si je passais par là. Chair déchirée. Viande à vif. Boutonnières ouvertes dans les muscles pour laisser passer les gros boutons du sang. Doigts amputés. Peau lacérée. Ventre éclaté. Yeux crevés. Artères sectionnées et l'hémorragie qui jaillirait de partout par grands jets rouges, réguliers, tièdes, éclaboussant la chaux fraîche.

Le cri ne passait pas, aucun geste ne se formait. J'étais là, paralysée, tout entière livrée à la méchanceté et à la bestialité. L'obstacle était inhumain.

J'ai laissé tomber ma tête en arrière et, en même temps, j'ai mimé une crise cardiaque, une agonie. Je me suis mise à étouffer, à gargouiller, à râler. Mon instinct me poussait à faire ça, pas ma raison. Après, pendant que je me regardais faire, j'ai pensé : « Si c'est un obsédé sexuel il me violera quand même, ils violent n'importe qui des enfants, des vieilles, des cadavres. Si c'est un simple malfaiteur il ne voudra pas avoir une morte sur les bras. »

Je l'ai vu, entre mes cils, marquer un temps d'arrêt. Puis il a progressé vivement au-dessus de moi. Il a pris mon sac qui était dans le coin près de ma tête et, prestement, il s'est reculé tout en ne me quittant pas des yeux. J'ai pensé à mes lunettes « s'il me les prend je ne peux plus écrire » puis je me suis souvenue que je lisais avant de m'endormir et que, par conséquent, mes lunettes n'étaient pas dans mon sac. Le reste, je m'en fichais, qu'il prenne ce qu'il veut et qu'il s'en aille.

J'ai serré les paupières de toutes mes forces et j'ai continué mes bruits, m'appliquant à faire bien la mourante, l'asphyxiée, l'épileptique, n'importe quoi de terrible. J'ai cru pendant longtemps qu'il était encore dans ma chambre, au pied du lit. Cette présence avivait ma terreur, mon cœur sautait dans ma poitrine, je sentais ma cage thoracique battre le matelas avec une force inimaginable. J'essayais de perfectionner mes suffocations, mes spasmes, mais cela devenait artificiel, mon imagination était à court. J'avais peur qu'il s'aperçoive de la comédie. Alors j'ai entrouvert les yeux. Il n'était pas là, la chambre était vide.

J'ai cru alors qu'il était dans l'appartement à essayer de voler plus. J'ai pensé avec chagrin à ma machine à écrire, il n'y avait que ça à voler chez Jean-Pierre. Tant pis, qu'il vole ma machine à écrire et qu'il s'en aille. Aucun bruit ne venait jusqu'à moi. Rien. Que faisait-il? Et s'il revenait! Le silence était insupportable.

J'ai appelé : « Jean-Pierre ! » sachant qu'il n'était pas là. C'était pour me donner du courage, pour me remettre à vivre. Et puis j'ai pris la décision de bouger. Je me suis redressée, j'ai empoigné la sortie de bain qui était restée sur le lit et j'ai fui par la cuisine, par les escaliers de la cour, pieds nus, persuadée que l'homme était encore dans la maison. La douceur de l'asphalte sous la plante de mes pieds m'a fait du bien.

La rue était pleine de fêtards, d'ivrognes, de gens qui braillaient. Dans cette nuit des Jeux éclairée au néon, en haut de mâts blancs, sur les tee-shirts de cotonnade et les casquettes de papier des noctambules, il y avait partout, absurdement, les cinq cercles enchevêtrés des Olympiades : un signe, un clin d'œil, auquel je ne comprenais rien. Les voitures prises dans les encombrements avançaient au pas. J'entendais des bribes de chansons à boire, des rires, des baragouins américains.

Pour aller vite au théâtre il faut traverser en diagonale un grand parking pentu habituellement plein de caillasse, de bouteilles brisées, de boîtes de coke rouillées. J'ai voulu éviter cette mauvaise traversée, à cause de mes pieds nus, et prendre le chemin le plus long, par les trottoirs. A un moment la voie était encombrée. J'ai dû attendre qu'une voiture passe, pleine de gens en folie qui gueulaient, qui rigolaient. Toutes les fenêtres étaient ouvertes à cause de la chaleur, je voyais des têtes qui sortaient par les portières, coiffées de cotillons, des bras qui gesticulaient, l'un d'eux a saisi ma sortie de bain et a éructé des cochonneries parce que j'étais pieds nus : une dopée, une camée qu'un mauvais trip fait courir dans la rue. Il tirait. Le cauchemar continuait. Je me suis délivrée brutalement et j'ai décidé de traverser le parking : tant pis si je me coupais les pieds. Je préférais n'importe quelle blessure à ces contacts. Je savais que j'étais blanche, échevelée, traquée, folle.

Jusqu'à ce que je trouve Jean-Pierre. Alors je me suis mise à parler.

Pendant les dix jours qui ont suivi j'ai cru que je retombais dans la maladie mentale. J'étais incapable de rester seule, j'avais peur de tous les inconnus. Je ne quittais pas Jean-Pierre et, le soir, quand il s'endormait, je restais à écouter les bruits, terrorisée. Impossible de me reposer. Nous avons changé le lit de place. Je voulais acheter des verrous, plein de verrous. Partout.

Mon histoire a fait son effet sur les autres pendant quelque temps. Les hommes disaient : « Et tu n'as rien fait! – Rien. – Même pas crié! – Même pas. » Les femmes étaient impressionnées, elles demandaient des tas de détails et elles finissaient toujours par : « Il ne t'a pas touchée? – Non, il ne m'a pas touchée. – Heureusement pour toi. » Puis l'histoire s'est usée, j'ai senti que je commençais à radoter en ne parlant que de ça. J'ai cessé d'en parler. Les images alors, les éclats de regards, les morceaux de mouvements, se sont mis à proliférer dans la serre chaude et bien close de ma tête.

J'étais devenue de la pâte à peur que je pétrissais moi-même sans arrêt. Certains morceaux gonflaient, levaient. Il fallait que je les travaille de toute ma force pour qu'ils n'envahissent pas tout, qu'ils ne dégénèrent pas en folie. Par exemple le mouvement sur ma gauche. L'homme avait pris appui sur le matelas à gauche de mon corps. Depuis, tout ce qui survenait sur ma gauche me faisait peur, tout ce qui était à gauche était suspect. Je devais me garder à gauche, il y allait de ma vie.

J'avais retrouvé mon visage fatigué, las, mon regard absent, celui qui cache le mieux le honteux désordre de l'esprit, celui qui masque le mieux la distance effrayante qui se creuse entre celui qui perd l'esprit et les autres. D'avoir retrouvé si vite ces gestes, ces attitudes, ces comportements, me faisait encore plus peur que ma peur. Je me rappelais sans cesse une question posée par un psychiatre au cours d'un débat : « Madame, estimez-vous que vous êtes en rémission ou guérie? » Cet homme depuis le début de la séance était furieux contre moi, contre la psychanalyse, il voulait me blesser. Jamais, jusqu'à cet instant je n'avais douté de ma guérison totale. Je me voyais guérie de ma névrose comme on guérit d'un rhume. L'homme avait posé sa question avec le sérieux, le poids, d'un homme de science; son ton laissait entendre qu'il savait de quoi il parlait, au contraire de moi. J'ai été surprise et un doute est venu dans mon esprit, minuscule, infime. L'assistance l'a senti, il y a eu un flottement, des murmures. Puis ma riposte, une pirouette, avait rassuré : « Je me sens totalement guérie. Mais si je me trompe et que je rechute, je vous promets d'aller vous consulter.» Les gens avaient ri.

L'histoire du violeur-voleur de Montréal avait transformé le petit doute trop vite refoulé en une certitude épouvantable : la rémission était terminée.

Toutefois l'angoisse n'était pas revenue. J'en éprouvais tous les symptômes, je tremblais, je transpirais, mon cœur battait, mais la vague de fond n'avait pas réapparu, celle qui emportait ma raison, celle contre laquelle je n'avais aucun pouvoir. Ma peur n'était pas diffuse comme au temps de ma maladie, elle était entièrement localisée sur l'histoire de l'homme à quatre pattes au-dessus de moi.

J'ai tout analysé, tout décortiqué. J'ai passé au crible le moindre détail : la lumière, les objets, les vêtements, les mouvements, la position des corps, l'heure, le lieu, les regards. J'ai accroché chaque morceau de ce puzzle particulier au puzzle général de ma vie. La peur ne passait pas. La nécessité des verrous m'obsédait toujours. J'en ai acheté un gros, doré, et je l'ai posé moi-même, très bien, en bas de la porte de la cuisine qui donne sur la cour.

Le corps de la femme n'a pas de verrou pour fermer la sente qui conduit au centre de son corps, à ce lieu d'elle-même qui lui appartient autant que ses mains, ses yeux ou ses cheveux, mais qu'elle ne connaît pas, qu'elle ne contrôle pas. Là où niche le cœur, les poumons, les intestins, l'estomac et la poche où se forme et grandit l'enfant. Il n'y a qu'à immobiliser la femme, lui tenir les jambes écartées – et encore ce n'est pas absolument nécessaire – et la voilà livrée à qui veut emprunter la voie satinée, humide et sombre, qui pénètre dans sa plus grande intimité. Une fourmi peut la violer, ou un orvet, un doigt, un spéculum et surtout le chibre de l'homme qui est fait pour aller là comme une main dans un gant.

Nous sommes trouées et ce trou est une terrible faiblesse. Il nous rend vulnérables. Quiconque connaît l'existence de ce passage non défendu sait, dès lors, qu'il peut l'emprunter sans risque. Aucun muscle, aucune porte, aucun sphincter, aucun cartilage, aucun labyrinthe ne défend l'accès du centre de notre corps. Entrer dans ce couloir équivaut à atteindre ce qui est au-delà de la mort, c'est, dans un éblouissement, être maître de la vie; car l'essentiel se passe là, au bout de la voille, dans le plus profond de la femme.

C'est par cette béance qu'on nous a asservies, par elle qu'on nous a définies. Cette définition et cet asservissement sont les viols de notre esprit et de notre corps acceptés depuis la nuit des temps. Acceptés parce que nous ne pouvions pas faire autrement. Parce que notre territoire a cette zone sans frontière par où l'ennemi peut entrer, parce que notre corps est, naturellement, indéfendable.

Et on ne nous a pas appris à nous défendre, au contraire, on nous a appris à nous laisser faire. Cet homme, sur mon lit, il était de corpulence tout à fait moyenne. Je n'ai pas senti qu'il était physiquement plus fort que moi. Mais comment me battre? Par où commencer le combat dans cette mauvaise position où j'étais, couchée sur le dos, à peine couverte d'un bout de drap? Quelle était la prise efficace? Son regard me disait de rester tranquille, qu'il pouvait me faire du mal si je bougeais. Je l'ai cru, je n'ai pas bougé, je n'ai rien dit. J'ai seulement ressenti une impression terrassante d'impuissance et d'ignorance. J'ai agi ataviquement : je me suis laissé faire et j'ai cherché la riposte ailleurs, dans le mensonge, dans la comédie.

Nous avons pris l'habitude de subir. Nous ne savons même plus que nous subissons. Les hommes aussi ont oublié que nous subissons, ils appellent cela notre nature. Nous croyons que c'est notre lot. Proclamer que c'est absurde c'est faire preuve d'insanité. Rien ne change. Quelle est la femme qui, ayant à sortir la nuit, ne pensera pas à la rue qu'elle va aborder, seule, dans l'obscurité? Quelle est celle qui ne calculera pas si elle va marcher au bord du trottoir ou carrément au milieu de la chaussée? Quelle est celle qui ne décidera pas à l'avance de l'attitude qu'elle adoptera si elle voit apparaître un homme ou des hommes? Et ça en pleine civilisation, dans nos pays qui se targuent de raffinement, aujourd'hui.

La jungle existe dans nos contrées avec les bêtes qui traquent et celles qui sont traquées. La brutalité des unes, le calcul des autres.

Quand on me dit que la misère sexuelle c'est le bout de la misère, qu'il n'y a pas plus bas, que c'est la pire, je le comprends, je sais que c'est vrai. Mais ce n'est pas une raison pour que les femmes continuent à se laisser faire, elles n'ont pas à entrer dans cette démagogie, elles n'ont pas à faire encore ce sacrifice. Car le viol (tous les viols, pas seulement ceux de nos corps, mais aussi tous ceux que nous subissons dans notre quotidienneté) c'est d'abord une mauvaise habitude que les hommes ont prise : une femme, c'est baisable.

 

C'était ça qui me rendait malade, qui taraudait mon esprit : la révolte refoulée, le refus annulé, la répulsion ignorée, le dégoût moqué, le territoire envahi, l'intégrité méprisée. Tout ce qui, enfin, fait que les hommes déclarent la guerre. Tout ce qui fait que nous, les femmes, nous vivons dans la passivité et la honte, alors que la guerre gronde en nous, formidable!

Le viol est insupportable, le viol est un crime, le viol rend folle!

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