Autrement dit

Marie Cardinal · Chapitre 10 sur 13

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Autrement dit

Chapitre 9

Annie : Il faudrait que tu parles aussi de toi quand tu n'es pas combative. Il faudrait comprendre comment tu as pu vivre de grandes difficultés et comment, par ailleurs, tu as vécu, au niveau de la sexualité par exemple, quelque chose qui a été tout de suite réussi.

Marie : Oui, dans ce sens j'ai eu une vie comblée, sans problèmes.

Annie : C'est important parce que ça veut dire que l'épanouissement sexuel ne doit pas être confondu avec l'épanouissement total du corps. C'est pour ça que je n'aime pas quand, à propos d'une femme qui a des problèmes, on dit : « C'est une mal baisée. » Je trouve ça affreux. Ça voudrait dire qu'à partir du moment où une femme jouit bien, elle a son comptant d'existence.

Marie : S'il y en a une qui peut servir de preuve du contraire, c'est bien moi. Car je n'ai jamais eu de problèmes sexuels et pourtant je trimbalais des malaises tels qu'ils ont fini par former une belle névrose dans laquelle j'ai bien failli laisser ma peau.

Annie : Et tes grossesses et tes accouchements, tu les as vécus heureusement?

Marie : Absolument. La seule remarque à faire c'est que je n'ai jamais été enceinte que quand j'ai voulu l'être. J'ai eu des enfants pendant une très courte période de cinq ans. C'est tout. Je ne me suis jamais fait avorter. Et pourtant je ne faisais rien au point de vue contraceptif.

Annie : Est-ce que tu as une idée de ce à quoi peut tenir la réussite sexuelle d'une femme? Parce que, finalement, ça pose autant de problèmes que la non-réussite. Pourquoi dans certains cas ça réussit, pas dans d'autres? Moi, par exemple, j'ai eu un abord difficile à la sexualité, contrarié. Comment tu expliques ça?

Marie : Si je savais donner une explication, j'arrangerais bien des gens. Je n'en sais rien! En tout cas, je ne crois pas que ça soit lié au sexe.

Je crois que ça vient du départ, du commencement, de la première fois. J'ai eu la chance de tomber sur des garçons qui m'ont aimée, qui ont eu de la patience, de la gentillesse pour moi. Ils ne m'ont pas tarabustée, ni violée, ni forcée d'aucune manière. Ils ont été respectueux. Quand je pense au premier garçon avec lequel j'ai fait l'amour je me rends compte qu'il a été attentif à n'agir qu'au moment où j'ai été capable de l'accepter.

Annie : Finalement qu'est-ce qui est déterminant pour toi?

Marie : C'est le respect.

Annie : Ce sont les premières relations.

Marie : Au commencement rien n'a été fait contre mon gré, au contraire, tout a été fait avec une très grande attention à mon désir. Je suis reconnaissante envers ce garçon avec lequel j'ai fait l'amour pour la première fois, il ne m'a ni choquée, ni gênée, ni blessée, ni salie.

Annie : Ton cas est rare. Je veux dire que c'est très rare des femmes qui ont eu dès le début un rapport heureux à la sexualité. Les approches des hommes étaient, et sont encore, brutales, des approches de contrainte qui s'apparentent au viol. Est-ce que pour la plupart des femmes la première rencontre avec le sexe d'un homme n'est pas le spectacle d'un exhibitionniste? Quelle agression ça alors!

Quand j'ai commencé à faire l'amour j'étais consentante. D'une certaine façon je me disais qu'il fallait y passer. Mais si les hommes avec lesquels j'ai fait l'amour avaient été attentifs à moi, réellement, ils auraient bien vu que je n'étais pas prête et ils auraient attendu que je le sois.

Marie : Comme ça s'est passé pour moi. Le garçon savait que j'avais plus de vingt ans, que j'étais vierge, que je n'avais même jamais flirté, que j'avais envie de tout ça mais qu'il y avait une quantité de tabous religieux, familiaux, moraux qui m'avaient tenue à l'écart de la moindre vie sexuelle. Au début cette virginité absolue m'était apparue comme quelque chose d'héroïque, de pur. Mais plus les années passaient plus cette virginité me pesait, je découvrais qu'elle n'était qu'une perversion de l'esprit, une indigne hypocrisie. Il savait tout ça ce garçon-là, il savait aussi que je ne l'aimais pas, pas plus que lui ne m'aimait d'ailleurs; il était amoureux d'une femme mariée, inaccessible. Il m'admirait. Nous nous entendions bien. Il a eu une patience! Je me souviens très bien qu'il m'a embrassée pour la première fois en mars et que je ne suis passée à la casserole qu'en août. Je pense qu'au début il croyait que je lui racontais un peu des salades. Mais quand il s'est rendu compte que je ne savais vraiment rien, alors là, il a pris son rôle d'initiateur au sérieux, il s'est senti une responsabilité et il a parfaitement joué son rôle jusqu'au bout.

J'ai fait l'amour pour la première fois dans un endroit neutre, un hôtel, loin de ma ville, loin de ma famille, mais dans sa ville à lui où il connaissait tout et tout le monde. Après plusieurs jours je suis allée chez lui. Il avait senti que j'étais capable maintenant de vivre une réelle intimité, que je ne serais pas bouleversée par sa maison, ses amis, ses habitudes, sa véritable odeur, son rythme. Ça s'est fait facilement, heureusement.

Evidemment, après, je n'avais pas peur du sexe, pas peur de l'amour. Je peux même dire qu'à cette époque c'était la seule chose bonne dans ma vie.

Annie : Ne me dis pas que tu as toujours rencontré des hommes comme ça.

Marie : Non, bien sûr. Après j'ai rencontré quelquefois (rarement) ce que l'on appelle l'homme classique, le macho, le phallocrate, celui qui estime qu'un coup de queue c'est toujours bon à prendre pour une femme. J'ai trouvé ça risible, grotesque, cette prétention, et je n'ai jamais accepté d'entrer dans cette danse, de recevoir ce que certains ont le culot d'appeler « un hommage ». C'est peut-être pour ça que le viol me répugne et me révolte tant; il est à l'opposé de l'acte amoureux justement. Faire bien l'amour c'est se donner du plaisir mutuellement. Ce n'est pas facile, au commencement, de mener une femme à l'orgasme. C'est que l'acte amoureux se situe très loin de la place qu'on lui donne dans nos sociétés, il n'a rien à voir avec la forme du corps, avec le maquillage, avec l'âge, etc., il se situe dans une zone de confiance et de vérité qui est souvent difficile à trouver parce que les chemins pour y parvenir ont été brouillés.

On fait croire aux filles que si elles ondulent bien du croupion, si elles ont la bouche gourmande et le regard humide, elles vont avoir une vie sexuelle réussie. Tu parles...

Annie : C'est-à-dire qu'on leur fait croire que le bonheur sexuel tient au désir et au plaisir qu'elles vont susciter. Finalement, elles auront du plaisir dans la mesure où elles en donneront.

Marie : C'est encore très sensible en France. Ce qui est sympathique chez certains jeunes Américains actuellement c'est qu'ils ne s'accouplent pas pour des raisons esthétiques ou soi-disant sexuelles. Ils s'accouplent parce qu'ils s'entendent bien, ils appellent ça des « vibrations », je trouve le mot un peu trop descriptif mais il dit bien ce qu'il veut dire. C'est comme ça que tu peux voir là-bas des couples impensables en France. Des filles vraiment moches (pour les hommes français), les dents en avant, obèses ou squelettiques, le cheveu ingrat, avec un garçon somptueux ou le contraire : une fille splendide avec un type affreux. Ceux que j'ai connus font de bons ménages avec de beaux enfants.

En France les choses n'ont pas bougé. Je sais de quoi je parle parce que j'ai deux filles qui ont dix-huit et vingt ans. L'une qui a toujours été ravissante selon les canons de la beauté moderne et l'autre qui a eu une fin d'adolescence un peu grassouillette. Je peux te dire que le comportement des garçons qu'elles rencontraient était exactement le même que celui des garçons de ma jeunesse. Celle de mes filles qui avait cinq kilos de trop a eu des déboires que l'autre n'a pas eus.

Annie : C'est pareil avec mes élèves. J'ai des classes mixtes et je vois très bien comment se font les concentrations de garçons autour d'une fille, c'est toujours autour de la plus jolie. Il ne faut pas qu'elle ne soit que jolie, il faut aussi qu'elle ait une espèce de petit mordant.

Marie : Les gens parlent sans savoir. Ils parlent de la jeunesse débauchée de notre époque. Moi, je crois que les jeunes aujourd'hui ont des problèmes sexuels encore plus importants que de mon temps.

Annie : Pour les femmes il y a une tyrannie du côté de la beauté. Elles savent que si elles veulent avoir accès à la sexualité autant qu'elles en ont envie, elles ont intérêt à passer par la beauté, à se faire le plus belles possible. C'est une compromission formidable car elles peuvent ressentir ce passage par la beauté comme une humiliation... Ils ne sont pas simples les rapports avec ce corps qui doit être beau!

Marie : C'est terrible, ça harcèle constamment les femmes. Ça fausse tout.

Annie : Il m'est arrivé de penser dans mon adolescence : « Au moins je ne suis pas laide. » J'avais raison de penser ça. Ce n'est pas que j'aie vendu ma beauté ou ma non-laideur, mais si j'avais été laide combien de portes j'aurais trouvé fermées! Si j'avais été laide j'aurais eu une autre vie, c'est un autre monde qui m'aurait été donné.

Marie : C'est un monde dur qui est réservé aux laides. Moi je me suis vécue comme laide. Et quand j'ai été malade j'ai pris conscience que si j'avais eu un autre physique on aurait pris ma maladie plus au sérieux. J'avais un aspect qui allait mal avec la maladie mentale. J'ai toujours été grande, large, athlétique. Les médecins que j'allais voir à cause de mes crises d'angoisse me disaient : « Mais vous êtes la santé incarnée. Tenez, vous allez prendre telle pilule, tel comprimé et ça va vous passer tout de suite.» Ça ne passait pas et quand j'allais les revoir ils commençaient à me prendre pour une simulatrice, une femme qui jouait la comédie, car, avec un physique comme le mien, aussi sain, je ne pouvais pas être « dérangée » vraiment. Ils parlaient avec mon mari, dans le couloir, entre hommes. Ils devaient essayer de lui faire dire que j'avais un amant ou qu'il avait une maîtresse... C'est comme ça que Jean-Pierre a pris l'habitude de me dire : « Mais tu n'as rien, absolument rien. Si tu es comme ça c'est que tu ne fais pas assez de sport, tu restes trop renfermée... » Moi je pensais souvent : « Ah si seulement je pouvais me casser les deux jambes! » Il y a eu toute une période où j'imaginais que j'allais prendre une hache et me couper une jambe. Comme ça on verrait que j'avais quelque chose.

C'est vraiment dur de ne pas avoir le physique de l'emploi. En France les gens n'arrivent pas à sortir des stéréotypes physiques. Les jeunes en savent quelque chose : du moment qu'on a les cheveux longs on est un révolutionnaire... Malheureusement ce n'est pas vrai!

Annie : Tu te rends compte du nombre de femmes qui croient encore que si elles étaient belles plantes elles seraient heureuses. Tout est là pour les en persuader.

Marie : Il y en a plein les rues, plein les murs, plein les têtes.

Annie : Y en a partout de cette femme qui ne peut s'épanouir qu'en devenant un objet sexuel.

Marie : Mais pourquoi les hommes qui n'arrêtent pas de faire des fiascos avec les « beautés » continuent-ils à vouloir les fabriquer, les consommer? Pourquoi sont-ils si bêtes? Qu'est-ce qu'on leur a mis dans la tête à eux aussi? Ils savent bien maintenant que le bonheur, l'harmonie sexuelle, l'harmonie d'un couple ne sont pas liés à l'apparence. Alors qu'est-ce qu'ils ont à en vouloir encore?

Annie : Je crois que c'est parce qu'ils sont encore dans une représentation de la sexualité où la belle femme est un objet précieux à posséder contre les autres : « Moi, je l'aurais eue celle-là, pas toi. » Je n'arrive pas à comprendre pourquoi une femme qui a de beaux yeux en amande et des seins bien plantés ça ferait mieux jouir un homme qu'une autre. Il est évident que c'est pas là que ça se passe...

Marie : Oui, mais eux aussi le savent.

Annie : Ça ne les empêche pas de chercher toujours du côté des belles femmes.

Marie : C'est terrible! Et c'est surtout dans nos pays que ça se passe comme ça. Dans tous les milieux, à tous les échelons, quoi que tu fasses. Si tu n'as pas le moindre attrait physique et que t'es une femme...

Annie : ... T'es pas vernie.

Marie : Regarde une femme comme Margaret Mead qui est la laideur incarnée. Dans son pays on l'a toujours écoutée, toujours prise au sérieux. Tu imagines une femme aussi moche en France qui sort des trucs dans le genre de ceux qu'elle sortait. Personne ne l'écouterait ou alors ça resterait dans les coulisses...

Annie : Elle serait quand même trop moche.

Marie : Tu connais une femme vraiment moche qui a réussi à faire entendre sa voix en France? Moi, je n'en connais pas. Toutes celles qui ont pu s'exprimer ont quelque chose de séduisant. Elles sont au moins maquillées, coiffées. On n'imagine pas qu'une femme comme ces Américaines géniales, qui ont l'air de sortir tout droit d'une poubelle, puisse être écoutée a priori.

Mais, attention, il ne faut pas qu'elle soit trop jolie parce que ça, ça ne ferait pas sérieux. Si une femme est trop jolie il faut qu'elle s'enlaidisse pour être prise au sérieux... C'est d'une simplicité!... Qu'est-ce qu'il dirait M. Sanguinetti s'il devait se mettre du rouge à lèvres et se défriser pour faire passer sa tête de bouc à la Télé? Et Sartre, faudrait qu'il se mette des faux cils. Et Poulidor, faudrait qu'il cache ses jambes maintenant qu'il vieillit. Quant à Giscard il ne pourrait absolument pas éviter la moumoute... Tu te rends compte! Ce serait les insulter que de leur demander d'arranger leur laideur ou leurs défauts. Ce n'est pas pensable. Pourtant, ces hommes-là, qu'est-ce qu'ils ont de plus qu'Arlette Laguillier, Marguerite Yourcenar, Kiki Caron ou Indira Gandhi? Rien, absolument rien. Tu imagines Golda Meir Premier ministre ici? Impossible.

C'est un phénomène universel mais, en France, il est particulièrement développé. Je me souviens que j'étais complètement scandalisée au début, quand j'ai commencé à vivre en Amérique du Nord, de voir les femmes partir pour le marché avec des bigoudis sur la tête, des shorts longs qui ne cachaient pas leurs varices et, en haut, de simples soutiens-gorge enfoncés dans des bourrelets de graisse. Car le peuple américain est laid, souvent obèse, ventripotent. Ces femmes avaient fait leur toilette, elles étaient fraîches, à leur aise. Ça ne les gênait pas du tout de se montrer dans cet accoutrement. Jamais une Française – sortirait-elle de Fouillis-les-Oies par la traverse – n'oserait se montrer comme ça. Moi, je regardais les Américaines et je me disais : « Ça va pas. Elles auraient pu au moins enlever leurs bigoudis. »

Annie : Comment tu expliques ça?

Marie : Ce sont des femmes qui ont mené une vie dure. Parce que ça a été dur le départ de l'Amérique. Elles ont réussi, telles qu'elles étaient, nues et crues, pauvres, rudes, avec leurs hommes, à faire ce pays énorme. Elles ont prouvé qu'elles n'avaient pas besoin d'esthétique pour réussir. L'esthétique, aujourd'hui, pour elles, ça vient en plus. Elles se harnachent pour sortir, pour aller dans les «parties». Si tu voyais les chapeaux qu'elles se mettent sur la tête, c'est pas croyable : des jardins entiers, des volières, des tempêtes de tulle! Et les robes en lamé et les chaussures en strass! Leur beauté c'est un signe extérieur de richesse, ça veut dire que leur mari gagne du pognon.

Annie : Alors que chez nous la beauté a un autre sens.

 

Marie : C'est un attrape-couillon.

Annie : Oui. Je me souviens d'une femme très simple et modeste que j'aimais beaucoup quand j'étais petite. Elle me disait : « Oh là là, toi, tu as des yeux à faire sauter les boutons de braguette. » Ça m'impressionnait beaucoup parce que je n'étais pas sûre de comprendre. Après j'ai compris : comme si la beauté, pour nous, était directement liée à la sollicitation sexuelle.

Marie : Je te dis que c'est un véritable attrape-couillon. Car c'est la beauté qui détermine le choix des Français en ce qui concerne la femme. Mais cette beauté c'est le pavillon qui couvre la marchandise. Sous la beauté il doit non seulement avoir la bonne baiseuse mais aussi la bonne cuisinière, l'économe, la mère, l'épouse, l'infirmière, la couturière, la laveuse, etc.

Nous, les filles, nous connaissons très bien ces exigeances. On nous a inculqué tout ça depuis notre naissance et dans toutes les classes sociales : la femme de Rothschild elle tient le ménage de Rothschild. D'accord elle le tient avec des domestiques, des valets de pied et tout le Saint-Frusquin, d'accord, elle est une bonniche de luxe avec des diams, des fourrures et des yachts mais pour la définir tu n'as rien d'autre à dire que « c'est la femme de Rothschild », comme on dit « c'est la femme du plombier ou la femme du chef de rayon », c'est ce qui la définit la femme de Rothschild, d'être la femme de ce monsieur.

Bon, fermons la parenthèse femme riche. C'était pour dire que toutes les femmes savent que sous leur beauté elles doivent avoir des qualités ménagères importantes, essentielles. Et quand elles ne se sentent pas vraiment laveuse, raccommodeuse ou nourrice elles rajoutent une couche de rouge ou de noir ou de bleu, elles moulent encore un peu plus leur cul dans leurs jupes et leurs nichons dans leurs chandails. Elles font ça même quand elles ne se sentent pas vraiment baiseuses. C'est un comble! Je ne sais pas combien de femmes j'ai rencontrées, fringuées comme des princesses, maquillées comme des actrices, avec des allures de stars et des voix à faire jouir des cadavres, et qui n'avaient jamais ou presque jamais joui dans leur vie, qui n'aimaient pas faire l'amour.

Oui, la coquetterie est un formidable attrape-couillon qui berne les hommes mais qui nous berne nous aussi.

Au moins pour les Américaines c'est clair : leur coquetterie veut dire qu'elles ont assez d'argent pour s'acheter la panoplie, la boîte à outils, le fourniment de la belle femme.

Annie : C'est intéressant parce que ce sont deux formes d'aliénation. Mais on ne peut pas dire qu'une de ces aliénations est meilleure que l'autre. La femme américaine affiche le statut social de son mari, la femme française, elle, affiche les qualités de baiseur de son mari.

Marie : Bien sûr. Et c'est aussi mensonger. Tous les Américains ne sont pas riches et tous les Français ne font pas bien l'amour... Le seul sens de ces chienlits c'est qu'elles sont l'expression du puritanisme et du catholicisme, ces deux religions qui sont les bases de nos capitalismes respectifs. Deux femmes, deux religions, deux variations sur un même thème : posséder. Pour les femmes, dans ces deux sociétés, le boulot c'est de posséder l'homme. Et il faut qu'elles y mettent le paquet, parce que l'homme ça vaut cher.

Et si nous parlions du désir, du plaisir, du jeu. Jusqu'où pouvons-nous aller sur ces chemins? Car ce sont des domaines réservés aux hommes.

Annie : La jouissance?

Marie : Les chemins qui mènent à la jouissance : le plaisir, le désir, le jeu. Est-ce qu'on en a jamais parlé au féminin? Peut-être qu'il n'y a pas de désir féminin. Peut-être que la condition féminine telle que nous la vivons engendre un désir qui est complètement sophistiqué. Est-ce que nous sommes capables d'un désir, d'un plaisir, d'un jeu qui soient différents de ceux des hommes? Est-ce que lorsque nous jouons, nous désirons, nous jouissons, nous ne le faisons que pour attraper l'homme ou pour singer l'homme? Y a-t-il dans tout ça quelque chose qui nous soit vraiment propre? Ça n'a jamais été exprimé. Est-ce que les conduites féminines de la séduction sont telles parce que c'est notre nature de jouer comme ça ou bien est-ce qu'elles sont telles parce que les hommes ont voulu que nous jouions comme ça pour leur plaire?

Annie : Je crois que les femmes ont parlé de leur plaisir, de leur désir, mais toujours dans les limites de ce qui était permis. Je pense à Colette qui a parlé de façon extraordinaire de son plaisir et de ses désirs mais toujours à l'intérieur des frontières de l'avouable. Elle le disait de façon étrange, étonnante, mais, en même temps, ça restait ce qu'il était permis de dire.

Marie : Mon premier livre a été l'aube de ma naissance, de ma guérison. Je me suis aventurée dans ces premières pages blanches comme une femme perdue dans le désert trouverait la trace de l'eau. Avec une joie indicible et aussi avec une inquiétude, une anxiété très grandes : et s'il n'y avait pas d'eau! Et si je me trompais? C'est un des événements les plus importants de ma vie, ce premier livre, peut-être même l'événement le plus important. Eh bien je me suis rendu compte que cet acte capital je le faisais aussi, au deuxième degré, pour récupérer Jean-Pierre que ma maladie avait éloigné de moi. Je racontais une histoire d'amour avec un homme qui n'était pas lui et, pour finir, je lui ai dédié le livre. Et ça a marché.

Quelle perversité dans tout ça. Est-ce que je suis perverse? Ou bien la perversité fait-elle partie du jeu que les hommes exigent de nous?

 

On a raison de dire : « Heureux comme un poisson dans l'eau. » Moi, quand je vais chez Karl je suis heureuse comme aux temps bénis où je nageais six heures par jour. Je sais par cœur la route de sa maison, elle me porte. Il y a des chemins marins que je connais par cœur. Je fais la planche...

Les nuits de Paris nagent autour de moi. Dans les rues à terrains vagues elles nagent lentement : une lumière, l'ombre, une autre lumière, encore l'ombre, c'est l'indienne, une main qui monte à la surface de temps en temps, efficace, satisfaisante.

Je viens, Karl, je viens! O ma mer, ma grande mer.

Aux carrefours elles nagent comme des folles : les enseignes lumineuses, les vitrines des magasins, les réverbères, les feux rouges et jaunes et verts. Ce sont les jambes et les bras du crawl qui battent, qui barattent vivement.

Je viens tout de suite mon Karl, j'arrive! O ma mer bleue, tiède, douce.

En allant chez toi il y a aussi la brasse puissante et classique des avenues et le lourd papillon des boulevards.

C'est tout de suite fait, Carlito, je suis à ta porte! O ma plaine liquide, ma bien-aimée, ma tremblante, mon ondoyante, ma fille, comme tu es belle!

Claquer la porte de la voiture dans la nuit droite, très haute, qui enjambe les maisons. Traverser une cour et puis une autre cour et commencer enfin l'ascension péremptoire. Les onze étages tournent autour de la rampe étroite. Tournent, tournent, de plus en plus doucement, jusqu'en haut, jusqu'à la porte close et accueillante. J'ai du mal à respirer, mes poumons sont douloureux. Si je me laissais aller je soufflerais comme un animal.

Jamais je ne dis un mot à Karl quand il m'ouvre la porte : il ne sortirait de ma gorge qu'un râle, un bruit de machine affolée. Je passe devant lui. Il dit :

– Bonsoir toi, ça va?

Je ne réponds pas, je grogne un peu pour dire que ça va bien, merci. J'entre dans l'atelier, je m'affale sur le lit et, la tête dans l'oreiller, je retrouve le rythme de ma respiration. Karl s'est assis auprès de moi, il caresse mon dos doucement, comme il faut.

– Tu vois ton Karl comme il habite haut. Tu sais combien il y a de marches pour arriver chez lui?

– Je ne veux pas le savoir. Si tu me le dis je ne viens plus.

– Je vais te le dire et tu viendras quand même. Il y en a deux cent soixante-dix-huit.

– Oh là là là là là!

– Tu viendras quand même?

– Oui.

– Finalement, je crois que tu l'aimes ce pauvre Karl.

– C'est possible. J'espère que non.

– Pourquoi?

– Parce que l'amour, pour moi, ça a toujours été malheureux et j'en ai marre d'être malheureuse.

– Tu seras malheureuse si tu le veux. Le malheur vient quand on l'attend.

Je le laisse parler. Tout ce que dit Karl je le sais. Ce sont des choses dans le genre : « Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse. » Ou bien : « Qui s'y frotte s'y pique. » Ou : « Pierre qui roule n'amasse pas mousse. » Il les vit, moi pas : c'est un paysan. Je sais tout ça, comme je sais qu'il y a vingt-quatre heures dans une journée et trois cent soixante-cinq jours dans une année. Ça n'a qu'un sens théorique pour moi. Pour lui ça a un sens pratique, c'est ce qui règle sa vie.

Je le laisse calmer mon essoufflement, je laisse sa main ouvrir largement mon dos à la nuit, aux lumières, à la mer...

...Il y a des chemins marins que je connais par cœur.

 

Aoued parle. Je l'écoute. La chaleur et le soleil entrent rectangulairement par l'ouverture rectangulaire de l'entrepôt à sulfate. Aoued et moi nous sommes assis sur deux sacs bleus, verts, turquoise, à l'ombre, au-delà du plus long côté du parallélépipède rectangle de lumière, comme au bord d'un fleuve incandescent. A l'abri de ce qui blesse, de ce qui rend la vie impossible à trois heures de l'après-midi : la fournaise du ciel qui pâlit tout, la terre est grise, le ciel est blanc, les arbres sont beiges. Il dit :

– Monsieur Pierre il est gentil.

– Oui.

– Il a dit : les ouvriers de l'année dernière ils passeront les premiers.

– Oui.

– Ça c'est bien. Parce que si les ouvriers de l'année dernière ils reviennent travailler cette année pour les vendanges, c'est parce qu'ils aiment travailler ici.

– Oui.

– C'est parce que la mère à Monsieur Pierre elle est gentille et tout le monde il la connaît.

– Oui... Dis, Aoued, pourquoi tu tricotes plus tes chaussettes?

– Maria, moi je tricote jamais pendant les vendanges. Y a trop de travail.

Il arrache les plus grosses plumes du croupion des oies, il les ébarbe presque jusqu'au bout et il en fait des aiguilles avec lesquelles il tricote la laine brute filée par sa mère. Il en naît lentement des chaussettes raides comme des tuyaux et qui sentent le suint. Une maille à l'endroit, une maille à l'envers. C'est Aoued qui m'apprend à tricoter. Moi, j'ai des aiguilles normales, rouges. Aoued les admire. Elles marchent aussi bien que les plumes des oies avec leur pompon blanc au bout. Ce sont des flèches paisibles.

– ... Tourne-toi, Maria.

Karl défait un à un les boutons de mon manteau, les agrafes, les pressions, les fermetures Eclair de mes vêtements, toutes les attaches. On largue les amarres!

... Comme vous êtes loin mes grappes mûres des vendanges, bleues de sulfate et de sang, dorées de soleil. Il en arrive des pastières pleines à la cave. C'est Youssef qui les foule aux pieds. Les grappes jaunes, les grappes mauves. Ça lui fait des bas rouges qui montent jusqu'à son pantalon roulé au-dessus des genoux. Il m'appelle pour que je vienne danser avec lui dans le jus du raisin :

– Ma-ri-a.

... Ma-ri-a.

– Oui. Oui.

La main de Karl s'arrête au creux de l'estomac, là où la peau est bien lisse et souple.

... Les mouches s'amusent dans le parallélépipède rectangle aveuglant. Elles bourdonnent.

– ... J'aime bien tes seins.

– Tu es fou, ils sont affreux, ils tombent.

– J'aime tes seins, ils sont beaux, ils sont lourds, ils ne tombent pas.

Cette grande main calme, douce. Cette grande jambe dure, parfaite, repliée sur mon ventre.

... Elles bourdonnent, bourdonnent. Pas toutes sur le même ton. Elles bourdonnent en volant : des vols rapides, brefs. Dès qu'elles sont posées elles se mettent à leur manège véloce : les pattes nettoient les ailes et puis la tête et puis recommencent. Des quantités de petites pattes spatulées et agiles. On dirait qu'elles mettent et enlèvent un chandail invisible. Sans arrêt, sans arrêt. Il fait chaud. Aoued parle par moments.

– Barisian il t'aime.

– Il est gentil... Pourquoi s'appelle-t-il Parisien?

– Parce que son père il a fait la guerre. Il est allé à Baris.

Parisien a la peau blanche et les yeux verts. Il a les cheveux blonds. Il porte un grand chapeau avec des pompons rouges et orange et des morceaux de cuir cousus sur la paille.

C'est l'heure de la sieste, ça sent le sulfate, la poussière...

... Les cheveux de Karl sont doux. Sa nuque est douce. Ses épaules sont douces. Son ventre est doux. L'intérieur de ses cuisses est doux aussi. Toute cette douceur me pénètre, me calme, me rend heureuse. Je m'étire, j'ondule, je m'épanouis.

... Les petites vagues bordées d'hermine viennent vers moi et puis repartent en emportant un peu du sable qui est sous mes pieds. La mer est coquette. La mer à midi est coquette, mais elle endort finalement. La mer à quatre heures de l'après-midi est directe, elle veut polir ma peau, la vernisser. Elle veut entrer partout en moi. Il faut que je la batte avec mes jambes, avec mes reins, avec mes bras. Elle glisse entre mes doigts, sur mes lèvres, sur mes paupières. Elle est nerveuse, excitante.

J'accepte son jeu, je plonge dans son flot, les membres écartés et déliés, le poitrail en avant.

... Comme Karl est puissant là, au-dessus de moi, en haut des arcs-boutants de ses bras tendus.

Les algues bougent au rythme de l'eau, au ralenti. Leur mouvement est souple et long, et sûr, efficace, ce mouvement ne cesse pas. C'est un mouvement naturel.

– Karl...

Il plie un peu les bras pour approcher son visage du mien. Il est absorbé par la possession de cette proie si heureuse de se faire prendre. Son regard est trouble. Pourtant il veut savoir pourquoi je l'ai appelé du fond de mon onde bien-aimée : Karl!

– Ja.

– Ich liebe dich.

Il descend sa tête au creux de mon épaule. Ses lèvres effleurent mon cou. Il me donne son front avec une douceur infinie, d'autant plus émouvante que le reste de son corps est dur, batailleur. Il murmure très bas, très lentement :

– Ma-ri-a... Je... t'aime.

L'eau s'engouffre dans les rochers en pétillant, en bondissant. Elle apporte dans son flux l'odeur des pins et des figuiers qu'elle troque, dans son reflux, contre l'odeur des algues et des coquillages. C'est un mélange nécessaire.

Aoued dit :

– Pour la fête des vendanges, c'est encore Barisian qui dansera cette année.

Quand Parisien danse il se laisse prendre par le rythme jusqu'à devenir le rythme même et, à cet instant, il s'écroule sans force, inconscient, endormi dans la contemplation du mystère qu'il a découvert et auquel il a participé un court instant. Son corps blanc est étendu tout de son long sur la terre rouge à laquelle il appartient.

 

Annie : Peux-tu me parler de ce que c'est, pour toi, écrire quand tu vis un événement amoureux?

Marie : Pour qu'un événement amoureux ne m'empêche pas d'écrire il faut qu'il entre dans ma norme, qu'il me laisse libre, qu'il ne me change pas.

Annie : Ta norme ce serait quoi?

Marie : Ce serait, purement et simplement, la disparition de l'homme tel qu'il est vécu, celui qui fait de moi une femme telle qu'elle doit être. C'est-à-dire la disparition de la virilité et de la féminité. Si je veux entrer dans le jeu de la féminité il faut que je compose un personnage, il faut que je m'abandonne pour trouver la femme. Donc je ne suis plus libre, donc je ne peux plus écrire. Je ne supporte pas la vie banale, normale, du couple. Ce qui ne m'empêche pas de penser que deux êtres libres peuvent former un couple.

Annie : Alors tu voudrais un couple qui ne soit pas un couple.

Marie : Le couple, c'est le sujet de mon prochain roman, c'est un sujet qui me passionne. Je ne crois pas au couple monsieur-madame, ou homme-femme, ou mâle-femelle, tel qu'on le comprend dans notre société. Pourtant je crois au couple mais différemment.

Annie : Je constate que tu t'embrouilles sur le réglé et le déréglé, sur le normal et l'anormal. Tu dis « je voudrais que ça devienne normal» et quand tu dis ce que c'est que le normal, c'est complètement anormal. Il faudrait que ce soit un couple, un homme et une femme, mais que ce ne soit pas un couple. Qu'il n'y ait pas d'homme, qu'il n'y ait pas de femme.

Marie : C'est exactement ça. Nous en revenons au vague qui me satisfait et en dehors duquel je ne crois pas que nous puissions avoir une véritable existence.

Tous ces mots : couple, normal, anormal, sont à redéfinir, à repenser. Il faudrait les enrichir, les élargir, ne pas les laisser se scléroser dans la pensée morte qui est la nôtre en ce moment.

Si tu me dis qu'un homme et une femme ne forment un couple que s'ils vivent quotidiennement leur existence, que s'ils ont des problèmes matériels ensemble, s'ils ont des enfants ensemble, alors je ne suis pas d'accord avec toi. Je pense qu'un homme et une femme peuvent former un couple en dehors de la quotidienneté, en dehors des enfants, des tâches matérielles et de l'argent.

Annie : C'est le mot couple qui me gêne. Ce serait bien de vivre comme tu le dis mais je n'emploierais plus le mot couple.

Marie : Pourtant je trouve que c'est le mot qui convient. C'est que je ne vis pas comme toi. Toi tu vis tous les jours de ta vie avec ton mari, ton enfant, dans ta maison. Moi je suis mariée depuis plus de vingt-trois ans, avec un homme qui vit à six mille kilomètres de moi, duquel j'ai trois enfants et cela ne nous empêche pas d'être un couple et même un couple très uni. Ce qui ne m'empêche pas non plus de former des couples ailleurs, moins importants, avec des choses et des gens, avec d'autres hommes même. Je pense qu'un véritable couple ne peut exister que dans la liberté. Chaque union doit être un choix, sinon ce n'est pas une union. Quant aux unions saintes ou aux unions dans le sacrifice alors ça c'est de l'hypocrisie, c'est sordide, c'est à l'opposé du couple.

Annie : Il y a en toi une oscillation perpétuelle entre une subversion par rapport à la norme et un désir d'ordre. Mais ce vague et cette liberté que tu sollicites, ce n'est pas vivable, ce n'est pas durable.

Marie : Tu penses bien que je ne suis pas d'accord avec toi puisqu'il y a un quart de siècle que je vis comme ça et que plus ça va mieux c'est. Je parle de mon couple avec Jean-Pierre.

Mais je sais que remettre le couple en cause est une action extrêmement subversive. Remettre en cause le couple ce n'est pas seulement remettre en cause la vie des hommes et des femmes, c'est aussi remettre en cause la famille, c'est surtout remettre en cause la société. Vouloir changer le couple c'est vouloir la révolution.

En France, quand on n'est pas capitaliste on est communiste. Comme s'il n'y avait pas d'autre solution! Je t'assure que lorsque je pense au couple que je forme avec Jean-Pierre, solide, dynamique, je sens qu'il existe une révolution différente de celles auxquelles on a l'habitude de se référer. Nous travaillons, nous avons élevé trois enfants, nous sommes donc cinq, nous avons beaucoup d'amis, nous aimons le pain, le beurre et le fromage, et le vin et l'amour. Aucun de nous cinq n'est allé en prison, n'a sombré dans la folie, n'a fait faillite, n'est mort de faim ou de froid, nous avons des vêtements convenables, nous habitons des lieux clairs, nous ne sommes pas mangés par la vermine. Et pourtant nous vivons totalement en dehors du couple et de la famille traditionnels.

Annie : Théoriquement c'est possible, rien ne s'y oppose.

Marie : Pourquoi dis-tu théoriquement seulement, alors que je le vis pratiquement? Il y a vingt-trois ans que je suis mariée avec un homme que je connais, en fait, depuis vingt-six ans et je peux t'assurer que nous formons un couple, un vrai couple bien que nous soyons séparés par un océan, que nous ne nous voyions que quelques mois par an et que nous formions séparément des couples annexes avec des idées, des objets, des gens. Mais ces couples annexes n'ont, pour l'instant, jamais pris le pas sur le couple central que nous formons nous deux, lui et moi. Je peux même dire que notre couple se nourrit et s'enrichit des couples annexes formés en dehors de lui. Il y a sans cesse de l'eau pour faire tourner notre moulin.

Pour moi, la bonne définition du couple est celle qui est donnée par la physique : deux forces contraires qui s'appliquent à un vecteur fixe. Qu'est-ce qui se passe quand une des forces est plus puissante que l'autre? Qu'est-ce qui se passe quand les forces sont égales? Et quand les forces au lieu d'être contraires vont dans le même sens, il n'y a plus de couple. Quand une des forces disparaît il n'y a plus de couple non plus.

Au départ de n'importe quel couple il y a toujours deux forces contraires ou, si tu veux, différentes. Comment faire pour que le couple Monsieur-Madame dure? C'est ça le problème. Car ce couple Monsieur-Madame donne la famille et nos sociétés sont construites sur la famille. C'est grave.

Comment faire donc pour que le couple dure? Il faut que les forces restent différentes et d'égale puissance. On nous a donné des trucs pour que ça dure : les enfants, l'amour, l'argent, les possessions communes. Tout ça ne vaut pas un clou. Je veux dire qu'aucun de ces éléments, en soi, n'a fait durer le couple. Alors qu'est-ce qui le fait durer? Il n'y a que le désir des deux forces de le faire durer qui soit efficace. Comment faire pour entretenir ce désir? Dans la majorité des couples qui m'entourent ce désir n'est entretenu que par l'habitude, ou la coquetterie, ou la jalousie, ou l'intérêt, ou le goût d'une des deux forces de vaincre définitivement l'autre force. Aucune de ces solutions ne me plaît, je peux même dire que je les rejette absolument. Et pourtant il y a plus de vingt-cinq ans que ça dure.

Nous avons pris le départ comme tout le monde et je crois que notre barque aurait coulé rapidement ou serait allée s'enliser dans la baie de l'ennui mortel si je n'avais eu une grande horreur du divorce (parce que j'ai vécu très mal celui de mes parents) et si je n'avais eu, au contraire, une volonté farouche de former une famille semblable à celle dont j'avais manqué et que je n'ai cessé d'imaginer, une famille chaude, gaie, inventive, gourmande, accueillante.

Le bateau, une fois les enfants nés, a bien failli disparaître corps et biens dans la mer de l'angoisse, celle de ma maladie. Jean-Pierre a fait alors ce que jamais le capitaine d'un navire ne doit faire (car il était le capitaine; il ne nous était jamais venu à l'idée qu'il puisse en être autrement) : il est parti. Il m'a laissée seule avec les enfants; de quoi faire sangloter dans les chaumières. Je suis donc restée, capitaine-folle, à barrer un bateau qui prenait l'eau de partout. Mais j'étais capitaine quand même. Et je savais que, de la berge, Jean-Pierre me regardait faire. Si le bateau était parti par le fond il l'aurait laissé partir. Mais le bâtiment a survécu et quand Jean-Pierre est remonté à bord nous étions deux capitaines d'égale compétence.

La présence visible ou sensible de leur père sur la berge a toujours rassuré les enfants. Quant à ma navigation délirante ils n'ont pas su qu'elle était telle, ils croyaient que c'était ça la navigation. Maintenant qu'ils sont adultes ils disent qu'ils ne se sont jamais sentis en perdition et qu'il y avait même des moments vachement marrants... et d'autres où ils me sentaient lasse...

Nous, ce que nous avons compris, c'est que, dans un couple, il ne faut pas qu'une force empêche l'autre d'exister au nom des sacro-saints principes du couple qui lui vont comme un tablier à une vache. Des principes dans le genre : c'est l'homme qui commande. C'est la femme qui élève les enfants. L'homme a besoin de libertés pour équilibrer le travail harassant qu'il fournit afin de nourrir tout le monde. La femme n'a pas besoin de libertés parce que, par nature, elle n'a besoin que d'un seul homme et que, par ailleurs, elle est comblée par ses enfants. C'est la femme qui a soin du ménage parce que, par nature, elle est apte à ça tandis que l'homme n'y est pas apte du tout. La nature est bien faite, il ne faut pas la contrarier... Nous, nous avons commis le sacrilège de la contrarier et nous nous en sommes bien trouvés, c'est le cas de le dire.

Je crois que le charbon ou le vent qui fait avancer le bateau du couple Monsieur-Madame ou Madame-Monsieur ce sont tous les couples que le Monsieur ou la Madame forment à l'extérieur du bateau et qu'ils ramènent à bord. La cargaison du bateau-couple, sa richesse, ce sont toutes les expériences faites individuellement qui sont ensuite mises en commun.

 

Veux-tu me dire avec qui est mariée la dame qui ne supporte pas que son mari fasse tomber sa cendre sur la moquette? Avec son mari ou avec sa moquette? Quels sont les véritables enfants de la dame qui ne supporte pas le désordre? Ses meubles, son linge, ses objets, ou les petits êtres humains qu'elle a mis au monde? Ce qui serait intéressant ce serait qu'elle admette d'abord l'importance capitale de ces accessoires, et qu'elle essaie ensuite de comprendre ce que c'est pour elle, au fond, sa moquette, ses meubles, sa vaisselle. Si elle faisait cette démarche elle découvrirait une femme qu'elle n'a jamais rencontrée : elle-même. Une femme avec ses propres désirs, ses propres goûts, ses propres élans, sa propre créativité, ses propres défauts et ses propres qualités et non pas les défauts et les qualités de la femme. C'est explosif!

Il arrive souvent que dans ses « petits » travaux une femme entrevoie une porte d'elle-même. Ce qu'elle sent, quand elle essaie de l'ouvrir, est tellement vertigineux que, la plupart du temps, elle préfère la fermer. Ma grand-mère disait souvent, elle qui occupait plusieurs heures de chacune de ses journées à des travaux d'aiguilles : « Ah si nos tricots pouvaient parler! »...

Les femmes sont enfermées, bâillonnées dans leurs tricots, leurs aspirateurs, leurs ragoûts, leurs lessives, leurs canaris, leurs bouquets, leurs repassages et leurs raccommodages... Toutes choses secondaires.

Moi, je ne les trouve pas secondaires. Je voudrais qu'elles les ouvrent, qu'elles les décortiquent, qu'elles disent la sagesse qu'elles y ont rencontrée, la sagesse et aussi la science, le plaisir, le drame, le jeu.

Mais, à ce compte-là, que devient le couple? Il éclate. A moins que les deux forces du couple ne s'attellent à ce travail. Chaque couple a sa manière. Une seule chose est certaine c'est que, s'il sort un couple de cette œuvre, ce sera un véritable couple mais ce ne sera pas un couple orthodoxe, tel qu'on l'entend dans nos sociétés, et il ne créera pas une famille traditionnelle. Ils seront un vrai couple mais un couple subversif, révolutionnaire.

D'autant plus que les hommes devront trouver de leur côté ce qui les lie à leurs autos, à leurs maîtresses, à leur franc-maçonnerie, à la guerre.

Ça fera un beau méli-mélo! Beaucoup le pressentent mais abandonnent avant même de commencer et se contentent de faire un ménage comme tout le monde, c'est-à-dire un enterrement de première classe qui dure trente ans, quarante ans, cinquante ans!

Pourtant je crois que le couple traditionnel est en train de vivre son agonie car les femmes commencent à comprendre qu'elles existent non pas comme « femmes » mais tout simplement comme êtres humains, des êtres humains qui en ont long à dire.

Pour ceux qui sont contre cette évolution qui, en réalité, sera une révolution, je ne vois qu'un seul moyen à employer : empêcher désormais les femmes d'apprendre à lire et à écrire, les éloigner, par tous les moyens possibles, des mots. Ne leur laisser pour s'exprimer que le vocabulaire du ménage, du nettoyage, de la nourriture. Et encore... C'est trop tard, elles trouveront de nouveau le moyen d'exister grâce à cuire, couper, fermenter, naître, sang, tripes, pourriture, saleté, eau, air, viande, poisson, œuf, sueur, fièvre, vomi, chanson. Et tout sera à recommencer...

 

Annie : C'est clair ce que tu dis, Marie, et je le conçois mais c'est peut-être l'emploi du mot couple qui est embarrassant parce que tu es très irrespectueuse de son sens traditionnel.

Marie : Je veux l'être.

Annie : Quand tu parles de ce couple possible, ça voudrait dire qu'on pourrait constituer dans une nuit une multitude de couples?

Marie : Tu vois comment tu parles! Rien que d'avoir mis le mot nuit en avant on imagine des couples mâles-femelles en train de forniquer éperdument. On peut former un couple avec n'importe quoi y compris avec un amant pour employer un mot qui va avec nuit.

Annie : Mais tu penses quand même qu'il vaut mieux faire un couple avec un amant qu'avec un canari.

Marie : Non, pas du tout, je ne pense pas ça du tout. Un amant, un canari, un ragoût, un tricot, une broderie, c'est pareil. Tout ça c'est un désir de s'exprimer, d'exister. Bien sûr le ragoût c'est mieux vu par la morale que l'amant mais, dans le fond, c'est pareil. Il y a eu toute une période de ma vie, quand j'avais dix-huit, vingt ans, où j'ai adoré broder. Après j'ai eu des amants et j'ai remarqué que j'allais retrouver mes amants comme j'allais retrouver ma broderie. Je retrouve mes pages comme je retrouve mes amants, à part qu'elles me satisfont plus souvent et plus durablement.

Annie : C'est vrai ce que tu dis. J'ai souvent entendu des paroles et des réflexions féminines concernant la vie érotique, qui étaient moins clairement exprimées que les tiennes, mais qui laissaient entendre que les femmes savent et savent depuis longtemps que des relations érotiques ne sont pas exclusives d'autres relations.

Marie : Elles le savent et je t'assure que les hommes ne veulent pas savoir qu'elles le savent. C'est que leur virilité en prendrait un mauvais coup. Et Dieu sait que leur virilité les embarrasse autant que notre féminité nous embarrasse. Seulement la féminité c'est un bagne tandis que la virilité c'est un trône. C'est plus facile de vouloir se débarrasser d'un bagne que d'un trône. Même si c'est un trône percé!

Annie : La liberté d'une femme menace terriblement un homme. Il a besoin que le lien qui rattache la femme à lui soit un lien très serré, à la limite un lien qui fait mal. Un homme m'a avoué qu'une fois je lui avais dit une chose terrible, je lui avais dit : « Tu ne m'as jamais fait souffrir.»

Marie : J'ai une anecdote semblable. Au début de notre vie commune Jean-Pierre m'a demandé pourquoi je m'étais mariée avec lui et je lui ai répondu, après avoir bien réfléchi : « Parce que tu ne me déranges pas. » Et aujourd'hui, au bout de tant d'années, quand il y a un conflit entre nous il me ressort à chaque fois : « ... D'ailleurs tu as dit un jour que je ne te dérangeais pas. Ce qui veut dire que je n'existe pas, que tu te fous complètement de moi. »

Annie : C'est ça... On pourrait se demander si les pratiques sadiques ne sont pas un vœu désespéré de possession : « Je ne peux pas réaliser une possession de l'ordre de l'amour. Mais il peut y avoir une substitution et dans le moment où elle souffrira elle m'appartiendra. »

Même chez les hommes conscients d'un certain nombre de choses il y a encore un tel impact de l'idéologie virile que c'est par là qu'elle s'exprime; ils ne peuvent pas se débarrasser de ça.

Marie : Remarque que les femmes aussi font souffrir les hommes. Mais une femme qui fait souffrir un homme c'est une salope, tandis qu'un homme qui fait souffrir une femme c'est un homme.

Pour en revenir au couple traditionnel il me semble que la meilleure illustration de ses effets catastrophiques c'est une émission qui passe à la radio.

Il s'agit, pour les animateurs de cette émission, de faire venir un couple en studio, de le séparer et de poser à la femme, par exemple, pour commencer, une série de trois questions sur le comportement éventuel de son mari dans une situation donnée. Dans le genre : « Votre mari se fait accoster par une femme de mœurs légères. Pensez-vous que votre mari suivra son chemin après avoir écarté la femme ou bien qu'il s'arrêtera et parlera avec elle avant de repartir ou bien qu'il la suivra dans un hôtel de passe...» « Ce sont des questions embarrassantes », m'a dit une fois un chauffeur de taxi qui écoutait attentivement sa radio tout en conduisant. La femme doit donner une réponse qui tendra à prouver qu'elle connaît bien son mari, elle dira : « Mon mari agira de la première manière, ou de la seconde manière, etc.» On fait alors entrer le mari, on lui pose les mêmes questions et il devra répondre : « Je ferai ceci ou cela.» Puis on refera le même jeu en sens inverse c'est-à-dire qu'on fera sortir la femme et on posera des questions au mari sur le comportement de sa femme. Finalement, s'ils ont répondu de la même manière à toutes les séries de questions, – toutes faites sur le même modèle vicieux que celui que j'ai donné – ils seront déclarés publiquement un bon vrai couple et ils gagneront mille ou deux mille ou cinq mille francs, je ne sais plus.

Comment un tel jeu peut-il exister? Car si le couple est un vrai couple et qu'il vient là pour gagner un peu d'argent parce qu'il en a besoin, l'homme et la femme n'ont qu'à convenir d'avance qu'ils prendront la seconde réponse de la première série de questions, la première de la seconde série, etc. Quitte à passer pour des vicieux ou des malhonnêtes. Qu'est-ce que ça peut faire, puisque eux-mêmes savent que ce n'est pas vrai et que ce qui les intéresse c'est d'empocher les quatre sous qui leur rendront la vie meilleure.

Annie : C'est vrai. Tu as raison. Ce qu'il y a de drôle c'est que j'ai souvent écouté cette émission, que j'ai toujours pensé qu'il devait y avoir un moyen de tricher et que je n'ai jamais pensé à cette solution.

Marie : C'est une solution où tu prends le risque de passer pendant un quart d'heure pour un homosexuel ou une lesbienne ou un voleur ou un exhibitionniste. De quoi rire à deux pendant huit jours en dépensant l'argent qu'on a gagné! Mais les gens qui viennent là, ce qu'ils veulent, finalement, c'est montrer qu'ils sont un couple, un vrai, un dans la tradition, autrement dit un couple exceptionnel. Les gens ont honte de montrer qu'ils ne sont pas un couple classique ou qu'il y a des problèmes dans leur couple.

Où est l'amour dans l'histoire, où sont le jeu, le plaisir, la complicité, tout ce qui fait qu'un couple est vivable? Tout cela s'envole quand apparaît l'image consacrée du couple.

Si tu connais un homme et une femme qui forment ce que l'on appelle un « bon couple » et que tu essaies de comprendre ce qui les lie, tu découvriras toujours que ces gens vivent en dehors de l'image stéréotypée du couple vers laquelle pourtant tout tend à nous faire aller.

Annie : Il faut bien dire à quel point tu ne dis pas couple quand tu dis couple. Quand on dit couple, on dit toute l'idéologie qui traîne derrière, on dit fidélité, exclusion... Toi, ce n'est pas ça et je comprends ce que tu veux dire. Ça me fait penser à un très beau texte de Camus qui s'appelle la Femme adultère : la femme qui, la nuit, quitte son mari et va voir les étoiles. C'est un texte magnifique.

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