Autrement dit
Chapitre 10
Colonie, paternalisme, deux mots, frères siamois, qui me hantent, que je rencontre à tout bout de champ. Est-ce la réalité ou est-ce dû à ma nature maladivement obsessionnelle? Comment savoir où commence l'authentique et où finit le lavage de cervelle, l'anormal, le cultivé, le domestiqué? Est-il possible, qu'après tous ces millénaires, un être humain parvienne à séparer les deux choses? Peut-on atteindre le noyau intact, absolument solitaire, parfaitement libre, qui est soi-même? Peut-on le rencontrer en dehors du rêve, de l'illogique, de l'inconscient, de l'inhumain? Je ne sais pas.
J'ai toujours comparé la colonisation au couple traditionnel, à ce qui en résulte : la famille. Et, de même que je ne connais pas de bon couple traditionnel (ce que l'on appelle généralement un bon couple n'est en réalité qu'une association, une combine, un magouillage ou une entreprise de Pompes Funèbres), de même je ne connais pas de bonne colonie.
Pourquoi est-ce que, dans mon enfance, j'ai ressenti la colonisation comme une honte, alors qu'elle m'était donnée comme naturelle et même sainte? J'étais pourtant du côté confortable, celui des colonisateurs, du côté de la morale et de Dieu. Je croyais tout ce que me disait ma mère, je la savais source de vérité, fontaine de pureté, lac du bien. De sa bouche ne pouvaient sortir que diamants, roses et papillons, comme dans les contes de fées. Mais moi, dans la clarté de l'enfance, je voyais que ce qu'elle disait ne correspondait pas à ce qu'elle faisait, je ne trouvais pas que la vie qu'elle me désignait comme étant la bonne vie, le soit en réalité. Je ne comprenais rien. Il fallait, pour la suivre, me boucher les yeux, le nez et les oreilles, car ce que je voyais, sentais et entendais était injuste, terriblement injuste. Je peux dire que les quinze premières années de ma vie ont été déchirées, saccagées par ça : l'amour que je portais à ma mère, qui traînait la charité avec une obstination de fourmi, et la misère des Arabes qui, disait-elle, était une fatalité, un mal incurable, une malédiction.
La première graine de la contestation, c'est ma mère elle-même qui l'a semée en moi pendant l'hiver 39-40, à Noël. J'avais dix ans.
Pour fêter cette promotion dans l'âge, ma mère avait décrété que je l'aiderais cette année-là à faire sa tournée d'étrennes dans les bidonvilles et les quartiers pauvres. Je devais commencer à apprendre comment se pratique la charité. Car, pour être bien faite, la charité exige une quantité de rites, de gestes, de mots, de mimiques, qui demandent un long apprentissage.
A cette époque de l'année régnait une grande agitation : on sortait des placards et des penderies tous les vêtements et le linge qui n'étaient plus utilisables et dont les domestiques de la maison n'avaient pas voulu car, c'était la moindre des choses, ils pouvaient se servir en premier. Tout ce matériel était astiqué, ravaudé, plié et rangé en tas, avec une étiquette par-dessus : famille Melkramech, famille Benyaya, famille Gomez, etc. Pendant ce temps-là, à la cuisine, on s'activait à fabriquer des cakes, des gâteaux de Savoie, des galettes sablées. Ça embaumait toute la maison. J'étais aux anges! Comme nous étions bons chez nous! D'abord les pauvres et nous ensuite, une fois le devoir accompli.
Le jour dit on empilait les cadeaux dans de grosses panières d'osier qu'on faisait entrer tant bien que mal dans la voiture. En l'occurrence on s'asseyait sur le siège avant, à côté de Kader, le chauffeur de ma grand-mère, que j'adorais, qui en profitait pour me mettre sa casquette sur la tête et me faisait croire que je savais conduire!
Ma mère, au dernier moment, avait rajouté au linge et aux gâteaux les vieux jouets, les guirlandes et les boules défraîchies de l'année passée. Un vrai Noël quoi.
J'étais partie dans la joie et la fierté. Les pauvres je les connaissais bien et je les aimais bien. Les pauvres, pour moi, c'étaient les ouvriers de la ferme qui vivaient dans de petites maisons basses rangées autour de la cour et dont les enfants étaient mes meilleurs amis pendant les vacances. J'allais connaître les pauvres d'Alger, peut-être que je me ferais de nouveaux amis! J'étais aussi bête que ça quand j'étais petite...
C'était long pour aller de notre quartier aux quartiers des pauvres. Finalement nous sommes arrivés dans un endroit de la ville que je n'avais jamais vu. Un endroit effrayant, incompréhensible. Ça s'appelait la cité Bobillot. C'était la première cité de H.L.M. construite à Alger.
A peine sortie de l'auto j'ai été prise par une vague envie de vomir. Il y avait devant moi de hauts immeubles gris, aux fenêtres serrées, disséminés sur les flancs d'une colline pelée. Ils se dressaient dans un ciel immense. Des chemins boueux menaient vers eux, au bord desquels poussait une herbe têtue, par touffes rondes, parmi les gravats, les ferrailles, les brouettes sans bras et les échelles sans dents, épaves des anciens travaux de construction.
Kader portait une panière. Nous marchions devant. Ma mère me tenait par la main et me faisait les dernières recommandations: « Tu diras bonjour bien poliment. Ce sont des gens très malheureux, tu sais. Il faut les aider même s'ils ne sont pas comme nous. » J'avais le cœur serré. Ce lieu me pesait, je n'avais jamais rien connu de pareil, il me semblait que c'était le royaume du malheur dans lequel j'entrais. Ma mère, elle, paraissait à son aise et ça me rassurait.
Première cage d'escalier puante, étriquée, sombre, aux marches ébréchées, aux murs noirs de crasse. « Ne touche pas à la rampe – recommandait ma mère – et ne mets pas tes doigts dans ta bouche, tu prendras un bain en rentrant. » Ça grouillait de microbes là-dedans on pouvait presque les voir. Et, quand une porte s'ouvrait, c'est au galop qu'ils déferlaient vers nous mêlés aux odeurs de cabinets, de friture et de pastilles Valda. Des gens humbles apparaissaient qui nous faisaient entrer dans des réduits pleins de fleurs artificielles, de chromos, avec, souvent, au mur principal, une tapisserie brillante sur laquelle un tigre fléché se mourait dans un ciel jaune et parmi des palmiers noirs; à moins que ce ne soit un éléphant et même parfois un cerf. On entendait, comme une litanie, des « merci, merci, sarha, sarha... » Ils connaissaient ma mère elle les avait déjà secourus, soignés. Elle connaissait tous les noms de toute la famille et toutes leurs maladies de l'année. Nous partions avec encore des « merci », des « sarha ».
Pour moi ça n'allait pas, car une pensée terrifiante se formulait petit à petit dans ma tête : « Je ne suis pas charitable. » Quel bouleversement! Mais pourquoi? pourquoi étais-je si bouleversée, pourquoi est-ce que je n'éprouvais aucun plaisir à donner? Pourquoi ces pauvres gens me faisaient-ils honte? D'où me venait cette honte?
Quand, vingt ans plus tard, dans une mutation torturante, je tenterai de me mettre au monde, souvent reviendront devant mes yeux fermés ces immeubles, sentinelles de la misère, terribles, laids, solides.
Dans mes recherches aveugles, mes tâtonnements hasardeux, ils succédaient, en général, aux périodes blanches, celles où mon inconscient ne livrait rien et laissait ma mémoire comme un écran vide. Pas d'images, pas de mots, rien. Le désespoir : je ne trouverai pas, je ne guérirai jamais. Cette absence d'images et de mots est l'obstacle le plus important que j'aie rencontré. J'avais la sensation d'avoir cassé le fil de la vie, j'étais certaine d'avoir perdu les clefs de l'existence, de les avoir laissées tomber dans le vertige lui-même qui les entraînait, par un lent mouvement en spirale, de plus en plus loin de moi, inéluctablement. Je me voyais perdue, livrée aux désirs, aux volontés, aux colères des autres, traquée, nulle. Je me débattais dans ce néant comme une femme qui se noie se débat dans l'eau qui ne la soutient pas, faisant des gestes fous, brassant le vide, mâchant de l'eau. Jusqu'à ce que cette agitation d'aliénée fasse apparaître des grisés sur l'écran vide de mes souvenirs et, invariablement, naissaient alors des images précises de la cité Bobillot :
– Docteur, je vois des immeubles à bon marché qu'il y avait à Alger.
Ces images pesaient lourd, elles empestaient, elles ouvraient des charniers.
Surtout la femme squelettique et sa petite fille qu'elle portait au bras, le jour de notre visite de Noël.
Ce qui avait été angoissant tout de suite, c'était le vide de ce logement. Il n'y avait qu'une table sur du carrelage propre, devant une fenêtre sans rideaux par laquelle passait la lumière du nord : froide, bleuâtre, coupante. Moi j'étais là avec mes chaussettes blanches bien tirées, mes bonnes chaussures de marche, mon kilt, mon shetland gris, mon béret écossais, devant une autre petite fille, le premier enfant que je voyais depuis qu'avaient commencé nos lamentables visites.
C'était une petite fille qui ressemblait à un fœtus, avec des couleurs de chair qui a séjourné dans l'eau, encore les bras et les jambes repliés sur eux-mêmes, lovée sur la poitrine de sa mère. Le visage vif, aigu, à moitié caché dans le revers du tablier de ménagère. C'est que, de ce côté-là, il lui manquait l'oeil. On voyait, par instants, les paupières enfoncées dans l'orbite au fond de laquelle s'ouvrait un cratère rosâtre.
Dressée comme je l'étais, j'avais immédiatement détourné mon regard, fait comme si je n'avais rien vu : on ne dévisage pas les gens, surtout quand ils ont un défaut. Mais mon cœur battait et mon envie de vomir avait grandi d'un coup.
Ma mère s'affairait, sortait ses paquets, ses bouts de guirlande ternis, une vieille poupée que je n'aimais pas, son gâteau de Savoie... « Merci, oh merci madame!... »
– Et elle a quel âge cette petite fille?
– Elle a dix-huit mois, madame.
– Et elle s'appelle comment?
– Elle s'appelle Viviane, comme Viviane Romance.
La femme souriait, elle tentait de porter la petite en avant, pour la faire mieux voir. Mais l'enfant résistait, voulait laisser sa tête en arrière, dans le creux de sa mère, avec un air coquet.
– Et qu'est-ce qu'elle a à son petit œil cette petite coquine?
– Elle est née comme ça. Y lui manque un œil. Ça fait qu'elle fait de l'œil toute la journée!... Nous on l'appelle la gâcheuse. On en fera une gâcheuse, pas vrai Viviane?
Viviane comprenait que sa mère parlait d'elle et disait des choses drôles. Alors elle se trémoussait en cachant sa figure. Elle savait déjà qu'elle avait quelque chose qui n'allait pas par là.
Moi je restais paralysée à regarder mes chaussures cirées. « Gâcheuse» était un vilain mot, un de ces mots parvenus jusqu'à moi par les chemins tortueux du langage.
Les enfants démontrent mieux que n'importe quel discours que les mots vivent, qu'ils sont faits de chair et d'os, de sang et de larmes, de rire et de peur, qu'ils tremblent, qu'ils ironisent, qu'ils sont méchants, ou sales, ou tendres, qu'ils sont les ambassadeurs des goûts, des désirs, des volontés, des doutes de chaque humain. C'est ce que les mots transmettent aux enfants qui, par ailleurs, n'en connaissent pas l'esprit. Le « sois sage » du père et le « sois sage » de la mère n'ont pas le même sens, ils désignent deux sagesses différentes. L'enfant le sait.
Gâcheuse, un mot de l'ombre, un mot du caché, un mot de l'incorrect. Une gâcheuse était une femme qui faisait de l'œil aux hommes dans un but innommable, pour accomplir un acte indescriptible. Un acte qui était cependant en moi, entier, possible. Je soupçonnais que la rigoureuse éducation dont je faisais l'objet n'était entreprise, minutieusement, que pour m'éviter de commettre cet acte dans l'ignominie. Je ne devais, à aucun prix, devenir un jour une gâcheuse. Une gâcheuse c'était le dégoûtant, le vilain, le sale, le cucul.
Et pourtant cette femme disait de son enfant qu'elle serait une gâcheuse et cela faisait rire ma mère! Comment était-ce possible? Où était la différence entre cette petite fille et moi? Etait-ce l'argent qui faisait le partage entre l'échec et la réussite, la honte et l'honneur? L'argent était-il une récompense? Comment l'avions-nous mérité? Notre argent ne se voyait pas, personne chez moi n'en touchait, personne ne travaillait. Notre argent était dans la terre et dans les banques. Comment posséder? Comment est-ce que ça commence la propriété?
Je ne comprenais rien mais je flairais quelque chose de louche là-dessous, quelque chose de malsain. On m'apprenait : « Bienheureux les pauvres. » « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. » « Il est aussi difficile pour un riche d'entrer dans le royaume des cieux que pour un chameau de passer par le chas d'une aiguille. » Et pourtant tout disait que le paradis était à ma portée alors qu'il était fermé à cette enfant pauvre puisqu'elle allait devenir une gâcheuse. Il y avait du mensonge quelque part, de la tromperie. Et, pour la première fois, dans la confusion et le désarroi, j'ai osé douter de ma mère et de ses principes. J'ai compris que j'appartenais à une classe jouissant de privilèges qui étaient, quelque part, contestables.
Pour terminer la tournée nous avons abouti dans une famille où les enfants grouillaient comme des souriceaux. Vêtus de haillons, ils gigotaient allègrement dans le froid de cette fin d'année. Leur mère a expliqué qu'elle n'avait de vêtements que pour la moitié d'entre eux, si bien qu'ils allaient à tour de rôle à l'école ou jouer dehors. Elle n'avait pas l'air de s'en plaindre vraiment et ça me suffoquait parce que, pour moi, manquer un jour de classe était une affaire importante. Je savais que l'avenir de mon frère et le mien dépendaient en grande partie de notre assiduité dans nos collèges respectifs.
La femme était contente de ce que nous lui donnions. Elle disait : « Ça va faire un vrai réveillon avec ce que j'ai déjà préparé» et, fièrement, elle nous a entraînées dans un coin où, sur un canoun, mijotait un frichti odorant. Elle a soulevé le couvercle de la casserole et nous nous sommes penchées pour contempler quelques minces tranches de viande de cheval qui cuisaient avec des oignons et des olives. J'ai trouvé ça répugnant, ça ressemblait aux tambouilles qu'on préparait pour les chiens de la ferme.
A peine arrivée dehors j'ai vomi. Ma mère a diagnostiqué que j'avais l'estomac creux et que ces visites étaient très fatigantes.
A partir de ce jour j'ai commencé à considérer nos trains électriques, nos vélos à changements de vitesse, nos poupées marcheuses ou parleuses, un peu comme des objets volés. Je n'ai plus pu bâfrer la dinde et les langoustes comme avant. Les autres étaient là, dans la ville. J'avais deviné que la charité ne pouvait rien faire pour eux et que ma famille cependant ne ferait rien d'autre pour eux.
Marie : Ce Noël m'a tellement frappée qu'encore aujourd'hui la charité, le paternalisme, la démagogie provoquent en moi un écœurement, une révolte qui me donne envie de vomir.
Par exemple, il m'est impossible d'employer quelqu'un pour faire le ménage chez moi.
Ça m'est arrivé dans le temps d'employer quelqu' un. Je me souviens avoir expliqué à cette femme qu'elle faisait un travail que je ne pouvais et ne savais pas faire. Que, par conséquent, ce travail était important, qu'elle était libre de l'organiser comme elle voulait, de prendre des initiatives, des responsabilités. Je faisais de la démagogie, quoi! La femme savait qu'elle faisait le dernier métier du monde et elle n'avait rien à en foutre de ce que je disais. Ça a été catastrophique. Elle s'est mise à faire la bonne et moi la patronne. Je suis repartie dans de grands discours, je lui ai montré mes fiches de paye, j'ai essayé de lui faire croire à l'égalité... Au bout de huit jours elle chipait des petits trucs dans la cuisine, elle carottait sur les heures de travail et moi je faisais la charité en fermant les yeux là-dessus. En une semaine j'avais retrouvé tous les tics du paternalisme. Je ne l'ai pas supporté, j'avais honte de moi.
Et pourtant je me souviens d'une femme qui était venue faire le ménage chez Jean-Pierre au Canada. Je ne sais plus pour quelle raison. On avait téléphoné à une agence et on a vu arriver une femme avec sa Chevrolet. Dans le coffre il y avait tout le matériel nécessaire : balai, cireuse électrique, aspirateur, produits divers. Elle est restée deux heures, quand elle est partie c'était impeccable. Ça coûtait très cher mais je n'ai pas eu l'impression d'avoir employé une domestique. C'était une personne qui avait accompli professionnellement un certain boulot. D'ailleurs ce sont souvent des hommes qui font ça, là-bas.
Annie : Le ménage, c'est pas un travail comme les autres. Je crois qu'il n'existe pas de travaux ménagers qui puissent être simplement vécus, ils sont toujours pervertis par le fait qu'ils devraient revenir à la maîtresse de maison. Ce sont les travaux de la femme. D'une part, ce n'est pas considéré comme du travail, et d'autre part une femme qui est payée pour faire le travail d'une autre femme doit penser : « Je fais ce qu'elle devrait faire, elle se débarrasse de ça sur moi, etc. »
Le travail d'une femme de ménage ne serait pas le même s'il y avait, dans l'ensemble de la société, un partage équitable des tâches ménagères. Il y a des choses que j'aime beaucoup faire à la maison mais le plaisir que je prends à les faire est toujours corrompu par le fait que c'est un travail qui me revient, que je dois le faire. C'est un piège.
Marie : Les femmes qui emploient d'autres femmes à des travaux ménagers prennent une responsabilité importante et portent un tort considérable au travail des femmes qui est encore, malgré tous les grands mots prononcés et les discours officiels, un travail sous-payé, déconsidéré, un travail subalterne. Parfois même, dans les périodes de chômage, comme celle que nous sommes en train de vivre, le travail des femmes est pris pour un caprice, presque une faute contre nature, leur nature étant de rester à la maison à faire un travail gratuit... Dans la démagogie actuelle qui tend à donner de la noblesse au travail manuel on ne va tout de même pas jusqu'à mettre ce travail au féminin, ce serait le desservir et pourtant : 52 % du travail à la chaîne est fourni par les femmes, 75 % des smicards sont en réalité des smicardes, les femmes composent près de 40 % de la population active de la France, 59 % des chômeurs de moins de vingt-cinq ans sont des femmes, 52 % des demandeurs d'emploi sont des femmes. Le travail se conjugue au féminin, le pays en a besoin, et pourtant il y a de 30 à 35 % de décalage entre les salaires des femmes et ceux des hommes. Tous ces chiffres c'est au ministère du Travail que je les ai obtenus, et pas dans une association de privilégiées folles de féminisme ou dans un bureau de l'opposition.
J'étais là quand M. Beullac, ministre du Travail, est venu parler aux représentantes des travailleuses françaises. Il avait en main les chiffres que je viens de dire et encore bien d'autres, désespérants, dérisoires, humiliants. Il a commencé à parler un peu agaga-bébête, comme les hommes ont pris l'habitude de parler aux femmes, aux vieillards, aux enfants et aux animaux : «Vous voyez que je suis venu, que j'ai tenu mes promesses de venir, vous voyez qu'il faut faire confiance aux hommes et que d'ailleurs je ne parle pas de travail féminin mais de travail des femmes...» D'un air de dire : je connais vos petites manies et je vous les passe. Puis il a changé de ton devant la froideur de l'assistance et même il n'en menait pas large parce que ce qu'il avait à dire c'était que rien ne changerait avant longtemps. Il n'a pas dit à la Saint-Glinglin mais c'est ce que nous avons toutes compris. Comme il se tirait en vitesse, une fois son discours fini, une responsable d'un grand syndicat l'a rattrapé par la manche au moment où il allait quitter la tribune. Elle lui a demandé des précisions, des dates. Il a été incapable de lui en donner, il n'a pu faire que de vagues promesses. La femme a dit : « J'en doute. » Il a répondu : « Vous avez tort... » C'était minable et décourageant.
Bien sûr ç'aurait été une belle journée si les travailleuses avaient dit « merci, sahra, merci », mais les bonnes habitudes se perdent de plus en plus de nos jours, nos papas ne sont pas gâtés.
C'est juste. C'est pas juste. Toute ma vie à surveiller les va-et-vient de la justice! A jauger, mesurer, peser, soupeser, compenser, décompenser... et il y en a de l'eau pour faire tourner ce moulin de ma tête! Pensez, j'appartiens au sexe féminin, je suis née en Algérie dans une famille de colons et je suis un écrivain (c'est-à-dire que, comme mes confrères, je signe un contrat léonin rédigé en 1917 et susceptible de modifications selon les succès commerciaux remportés par chaque écrivain. C'est ce que nous appelons le coup par coup...) Et encore je n'ai pas à me plaindre, il y en a qui, en plus, sont noires et israélites! Ce n'est pas par hasard si les vieilles féministes américaines du XIXe siècle mêlaient leur problème à celui des «black people ».
Toujours cette impression que je ne peux pas me reposer, que je dois continuer à parler, à écrire, à témoigner, à revendiquer. Toujours la cause des colonisés, toujours la cause des enfants, comme des amies têtues auprès de moi. Des amies têtues qui sont aussi exigeantes et impuissantes et auxquelles je ne peux pas refuser ma vitalité, ma chance, ma grande gueule.
Bonheur de voir les grandes gueules se multiplier! Les voix courageuses des femmes qui nous ont précédées et les nouvelles : hardies, intelligentes, inventives. Il me semble qu'il se met à pousser de l'herbe dans le désert, que le discours se fait moins officiel, que nos vrais mots commencent à être entendus.
Je n'en veux pour preuve que la réaction du C.N.P.F. au rapport sur les «Problèmes posés par les conditions de travail des femmes ». Rapport minutieusement et sérieusement fait par le Comité du travail féminin qui dépend du peu révolutionnaire ministère du Travail. Autrement dit je me sers là de sources officielles et gouvernementales.
Je cite donc des extraits des « Observations des représentants du C.N.P.F. » publiées en annexe du rapport :
« Sans mettre en cause en aucune manière la sincérité des témoignages rapportés sous le titre de " L'environnement du travail " comme sous le titre des " Maladies professionnelles ", les représentants du C.N.P.F. estiment devoir présenter deux observations :
– La première observation concerne le caractère subjectif de ces témoignages.
– La deuxième remarque porte sur le fait que les exemples sont cités d'une manière telle qu'ils semblent représenter une situation permanente.
« Dans l'une des entreprises d'alimentation citées, on a relevé la description faite des " cafards et des vers qui se régalent sous les planches à découper ".
« Dans une autre entreprise d'alimentation, depuis l'utilisation de l' « Isolex 77 », les irritations ont disparu. Aucune de ces ouvrières n'a " les mains rongées ". Elles sont munies de tabliers imperméables, de bottes doublées en caoutchouc et sont isolées du sol par des caillebotis en matière plastique.
(Je me demande jusqu'à quel point ces femmes devaient être « rongées » pour qu'on ait tant investi dans leur protection...)
« En conclusion... des efforts sont faits soit spontanément, soit sur l'intervention des représentants du personnel pour améliorer l'environnement et les conditions de travail et des résultats sont obtenus... »
J'aime bien les mots mis entre guillemets par le rédacteur du C.N.P.F. Ils sont difficiles à entendre, ils culpabilisent plus que les mots techniques, parce qu'ils sont au ras de la vérité, tout proches d'elle. Les « vers », les « cafards » et les « mains rongées » font bouger la montagne, dérangent l'hypocrite discours officiel.
L'hypocrisie nous dévore, nous environne, nous emprisonne. Surtout celle de l'ostensoir-épouvantail de la mère. Il faudra bien que je me mette à en parler!
C'est parce qu'elle est une mère que la travailleuse est souvent absente et que, par conséquent, elle est sous-payée, sous-employée.
C'est pour qu'elle reste une mère que le travail de nuit lui est interdit. Ce n'est pas que les femmes ont envie de trimer la nuit. Personne n'en a envie. Mais c'est mieux payé et les femmes ont envie d'exister. Elles en ont marre des misères. De toutes les misères! Comme les hommes! Et elles savent, justement, qu'elles élèvent mieux leurs enfants quand elles sont hors de la misère.
Le pouvoir fait semblant de croire que la mère c'est toujours la mère du XIXe siècle. Il se trompe.
Pour faire pendant à la mère il y avait le père, personnage à moustaches et à casquette qui tendait son bras arqué afin que la mère s'y appuie. Il protégeait la mère. Il faisait en sorte que l'or des sacrifices de son épouse ne soit jamais terni. Mais le père a disparu, il est parti à la chasse à l'argent et il ne fait plus rien d'autre. La mère reste seule à soutenir la famille, ce qui fait apparaître ses propres tares : elle n'est que seconde, elle ne sait pas parler, sa couronne est en toc.
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