Autrement dit

Marie Cardinal · Chapitre 7 sur 13

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Autrement dit

Chapitre 6

Annie : Quand l'écriture est pointée comme écriture de femme : « ça, c'est un livre de femme », est-ce que ce n'est pas toujours une façon pour les hommes de ne pas se sentir concernés par ce que nous leur racontons ? Or, nous sommes persuadées que ce que nous leur racontons ça les concerne aussi, que ça s'adresse à eux, que ça devrait les rencontrer. Il ne devrait pas s'agir de livres de femmes mais du livre d'une femme.

Marie : Je ne crois pas qu'il y ait une écriture féminine ou une écriture masculine. Mais je crois qu'il y a une lecture différente selon que les mots ont été écrits par un homme ou par une femme. Le sachant, ou le sentant, les femmes, consciemment ou inconsciemment, si elles veulent être comprises (par les hommes et aussi par les femmes qui ont pris les habitudes des hommes), ont tendance à masquer, maquiller, apprêter leur écriture. Pour s'approprier les grands concepts, les grandes idées, les « gros mots », les femmes, souvent, les ornent d'adjectifs, de commentaires, d'explications, comme pour s'excuser, comme pour réduire ces grandeurs (habituellement manipulées par les hommes) à leur taille de femmes. Elles emploient d'ailleurs le même processus explicatif quand elles veulent, au contraire, donner de la valeur aux « petits mots » de leur univers. Cela donne parfois des écritures ornées, imagées, brillantes, à colifichets, à dentelles, à bijoux, à déguisements, qui sont immédiatement stigmatisées par les directeurs de lecture, frappées de « ravissantes », « charmantes », « intelligentes », « sensuelles », ou même « savantes », mais qui n'ont pas la force brutale et simple des belles écritures d'hommes...

Quand tu refuses de t'excuser, d'employer aucun subterfuge et que tu te sers des mots comme ils sont, de tous les mots, alors la critique prévient le public que tu n'y vas pas avec le dos de la cuillère, que tu ne te mouches pas du coude, que tu es agressive, exhibitionniste. On parle de performance, de phénomène, on ne parle plus d'écriture.

Quand Gisèle Halimi a su comment Jamila Boupacha avait été traitée par les paras en Algérie, elle a décidé de le dire publiquement. Alors, avec Simone de Beauvoir, elles ont rédigé un compte rendu dans lequel il était dit, entre autres choses, comment Jamila Boupacha, vierge, avait été violée par des militaires qui lui avaient enfoncé une bouteille dans le vagin. Le compte rendu est envoyé au Monde. La réponse du journal vient rapidement : « Nous publions votre papier intégralement. Toutefois il faut que vous changiez le mot vagin, c'est pas beau et ça ne va pas avec le style du journal, trouvez une autre formule. » Simone de Beauvoir et Gisèle, subjuguées et bien obligées, ont corrigé. Le compte rendu est sorti et les clients du Monde ont pu lire, un bel après-midi, que Jamila Boupacha avait été violée par des soldats qui lui avaient enfoncé une bouteille dans le « ventre ». Quand Gisèle raconte cette histoire elle enrage encore.

 

A l'heure actuelle, pour nous qui écrivons, il y a un problème énorme : nos discours, qu'ils soient écrits ou parlés, ne sont jamais reçus comme nous le voudrions, comme ils sont.

Annie : C'est pour ça que tu t'attristais que les Mots pour le dire ait été reçu comme un livre sur la psychanalyse. Alors que ce n'est pas un livre sur la psychanalyse mais le livre d'une aventure qui se fait à travers la psychanalyse, une aventure qui se fait à travers les mots.

Marie : Oui, c'est ça.

Annie : C'est la lecture qui est tout à fait déplacée. Elle est convertie aux biais d'intérêts qui sont, à la limite, théoriques. Alors que c'est bien autre chose qui est en jeu. Ce qui est grave c'est le leurre même des gens qui lisent. Ils ne savent même plus par où ils sont accrochés. Ils croient qu'ils sont accrochés par une réflexion sur la psychanalyse alors qu'ils sont accrochés par l'intimité d'une aventure qui les empoigne.

Marie : C'est que les lecteurs, qu'ils en soient ou non conscients, sont conditionnés par des directeurs de lecture et des media qui sont souvent terriblement sectaires, péremptoires, intéressés et rétrogrades.

La lecture de ce roman est faussée pour deux raisons : d'une part il est facile à lire et d'autre part il est écrit par une femme. En principe, d'après les normes françaises, ces deux éléments ne peuvent aller avec la gravité du sujet qui est traité : la vie d'un être humain, la vraie vie. Il est clair que des problèmes graves y sont abordés, qu'il y est question de la vie, de la mort, du rêve, du bonheur, de la politique. Tout ça dans un roman de femme qui se lit facilement? Non. Ce n'est donc ni un roman ni un essai, c'est un document sur la psychanalyse. Ce n'est pas de la littérature, c'est un témoignage.

Quand le livre a commencé à se vendre il a été classé dans la liste des best-sellers de l'Express à la section «romans». Puis quand il est réellement devenu un best-seller il est passé, dans le même journal, à la section « essais et documents », où il est resté à la deuxième place pendant plus de vingt semaines. Pourquoi cette translation? J'aimerais bien le savoir.

On a dit alors : ce n'est pas un roman, c'est une autobiographie. Comme si tous les romans n'étaient pas autobiographiques! Comme si le fait de se cacher derrière la troisième personne pour écrire, ou de changer de sexe, ou de s'évader dans le rêve et le fantasme, n'est pas aussi révélateur, aussi près de la confession, de l'intimité, aussi autobiographique finalement que d'écrire une histoire à la première personne. Je ne sais plus et je ne veux plus écrire autrement qu'à la première personne. J'ai besoin d'être la femme de chacun de mes livres. J'ai été les six femmes de mes six livres (dont certains sont écrits à la troisième personne), et comme j'espère écrire au moins vingt livres, on pourra dire que j'ai écrit vingt autobiographies...

Le livre de Tournier, les Météores, est sorti à peu près à la même époque que mon dernier livre. C'est une ode magnifique à l'homosexualité, aux excréments, au trou du cul. La critique l'a reçu comme le beau livre qu'il est en réalité. On a parlé de littérature à son propos, on ne s'est pas étendu sur la manière dont Tournier se roulait dans la merde, dans l'ordure; il peut se permettre de le faire parce qu'il est un homme quand même, tout homosexuel qu'il soit. Il a une queue c'est l'essentiel.

Je ne dis pas que mon livre ait un intérêt littéraire égal, supérieur ou inférieur à celui de Tournier, je m'en fiche complètement, je ne compare pas. Je dis seulement que mon livre a un intérêt littéraire mais qu'il n'en a jamais été question. Je crois que c'est parce qu'il abordait des sujets tabous pour les femmes, dont la merde, justement, et c'est pour ça que je parle du livre de Tournier.

Que d'histoires pour quelques pages, même pas une vingtaine! Un critique parisien qui avait lu le manuscrit chez Grasset m'a dit, à propos du passage où la mère, ivre morte, fait sous elle et où j'employais des mots comme « chier » ou « crotte », je ne sais plus :

– Vous ne devez pas employer ces mots, c'est insupportable.

– Mais quels mots voulez-vous que j'emploie, j'ai pris ceux de notre langage.

– Vous pourriez mettre « sanies par exemple.

Non! Pas « sanies »! Je refuse ces fioritures hypocrites! Les femmes savent mieux que les hommes ce que c'est que la merde, ne serait-ce que parce qu'elle est le baromètre de la santé de leurs enfants. Elles savent tout de ses textures, de ses couleurs, de ses odeurs. Pourquoi lorsque les hommes en parlent ça fait courageux et fort et pourquoi c'est honteux que les femmes en parlent? Pourquoi? Les excréments sont les excréments et si j'ai besoin de les écrire j'emploie les mots qui les traduisent dans ma langue qui est le français. Un point c'est tout.

Annie : Il s'est passé quelque chose de semblable pour Parole de femme. On en a souvent débattu comme s'il s'agissait d'un ouvrage théorique, on l'a pris dans sa seule dimension théorique. Je veux bien, mais c'est quand même autre chose qui est en jeu dans ce livre : j'ai voulu écrire. On le prend pour un panier d'idées mais pas comme un livre d'écrivain, pas comme une écriture.

Marie : C'est agaçant. D'autant plus agaçant qu'on a l'air de revendiquer une dimension « littéraire » alors que, personnellement, je n'aime pas le mot « littéraire » tel qu'il est entendu aujourd'hui en France. Je n'aime pas que les livres aient un genre défini, j'aime qu'ils soient à la fois roman, poésie, essai, recherche, histoire, philosophie. Ce que je veux c'est qu'on reconnaisse que j'écris même si je n'écris pas des livres classiques de femmes, « des romans de femmes ». Je ne veux pas qu'on dise que je témoigne. On n'a pas besoin d'être écrivain pour témoigner. Or je suis un écrivain.

Dire que je suis un écrivain, c'est quelque chose! C'est à la fois prétentieux parce que l'écrivain est vu par le public comme un personnage mythique (et Dieu sait que je ne suis pas mythique, que je suis faite de chair et d'os!) et c'est une trahison parce que, un écrivain, c'est masculin (et Dieu sait que j'ai des fesses et des nichons et un sexe de femme!). Mais je refuse d'employer un autre mot qu'écrivain parce que c'est le seul qui serve, pour le moment, à désigner une personne dont l'occupation la plus importante est l'écriture. Je l'emploie donc et je considère cet emploi comme un combat. « Ecrivain » comme « Littéraire » sont des mots à ouvrir, à élargir, à vivifier. Je crois qu'il faut que la critique et les lecteurs prennent l'habitude de nous laisser utiliser les mots tels qu'ils sont, sans leur ajouter ou leur retrancher une « touche » féminine (et encore moins féministe) quand c'est nous, les femmes, qui nous en servons. Si nous gagnons ce combat nous pourrons ensuite inventer des mots pour boucher les espaces laissés vides dans notre langue par d'immenses domaines inexprimés et essentiels qui sont tous, comme par hasard, des domaines féminins. Des domaines qui appartiennent d'ailleurs à l'humanité et le fait de les occuper doit enrichir tout le monde, les hommes comme les femmes.

A l'heure actuelle tous les mots ont deux sens, deux sexes, selon qu'ils sont employés par un homme ou par une femme. Tous les mots, sauf les mots techniques mais, si tu veux, on parlera de ceux-là après.

Prenons un mot comme « table ». Quand une femme écrit « table », tout simplement, dans une phrase banale, par exemple : « dans la pièce il y avait une table... » on lit cette table comme si elle était servie, nettoyée, utile, cirée, fleurie ou poussiéreuse. Quand un homme écrit : « dans la pièce il y avait une table... » on lit cette table comme si elle était faite de bois ou d'une autre matière, l'œuvre d'un artisan ou d'un ouvrier, le fruit d'un travail, le lieu où on va s'asseoir pour manger ou pour parler. Ce mot simple vit différemment selon que c'est un homme ou une femme qui l'a écrit. Maintenant prends un mot comme « Liberté » par exemple, la distance entre ce mot dit ou écrit par une femme et dit ou écrit par un homme, est vertigineuse. Une femme qui n'est pas une militante déclarée ou une spécialiste de ce genre de questions, quand elle écrit « Liberté », si elle ne veut pas que cette liberté soit entendue comme la licence, il faut qu'elle précise ce qu'elle veut exprimer par ce mot. Quand un homme écrit «Liberté» il n'a pas besoin de préciser, son mot se comprend immédiatement comme liberté. Le « je veux être libre» d'une femme, n'a pas la grandeur et la beauté du « je veux être libre» d'un homme, elle peut les acquérir mais il faudra que la femme s'explique. Tous les principes et tous les préjugés qui pèsent sur nous se retrouvent dans les mots que nous employons, sans compter que les mêmes principes et les mêmes préjugés nous en interdisent certains.

Annie : Ça veut dire que nous avons à préciser ce que nous mettons derrière notre écriture, derrière nos mots, sinon nous savons qu'ils vont être entendus différemment, nous risquons toujours d'être déplacées ou mal entendues.

Marie : C'est en effet ce qu'il faudrait que nous fassions pour que nos écrits restent dans le ghetto où ils sont actuellement, pour qu'ils continuent à être lus et critiqués comme ils le sont. Personnellement je commence à trouver qu'il y en a marre de ces simagrées et je pense que nous n'avons pas à préciser ce qu'il y a derrière nos mots, nous devons les employer comme ils sont, sans les trafiquer. La difficulté, pour nous qui écrivons, c'est de nous servir de la totalité du matériel qui est à notre disposition, sans tenir compte des interdits d'usage, sans l'adapter, sans créer un autre ghetto, celui d'une écriture féminine. On sait déjà ce que ça vaut une poétesse, une doctoresse, une avocate... ça ne vaut pas un clou. Une écrivaine ça ne vaudrait pas plus cher. Il ne s'agit pas de faire des petites bagarres de clan, il s'agit de mener un véritable combat, une lutte, aussi sororalement que possible mais fermement.

La meilleure manière de prouver qu'il manque des mots, que le français n'est pas fait pour les femmes, c'est de nous mettre au ras de notre corps, d'exprimer l'inexprimé et d'employer le vocabulaire tel qu'il est, directement, sans l'arranger. Il deviendra alors évident et clair qu'il y a des choses que nous ne pouvons pas traduire en mots. Comment dire notre sexe, la gestation vécue, le temps, la durée des femmes? Il faudra inventer. Le langage se féminisera, s'ouvrira, s'embellira, s'enrichira. Notre sororité sera féconde et accueillante car nos mots serviront à tout le monde.

Annie : Prenons Hélène Cixous. Je crois qu'elle écrit vraiment de sa chair même, sans essayer de répondre à une certaine demande, sans entrer dans le langage tel qu'il est : codé, imposé... Mais elle court le risque d'être perdue. D'ailleurs, elle est presque toujours perdue, elle est presque toujours non entendue.

C'est ça qui est difficile si on veut à la fois écrire sans tricher et être lue. Je me demande s'il n'y a pas toujours des formes de compromission là-dedans... Si j'écris le mot amour je vais bien être obligée d'écrire ce que je mets là-dessous parce que je ne veux pas qu'on entende amour exclusif, passion unique et absolue...

Marie : Ou les jambes en l'air dans les fleurs bleues...

Annie : Moi je ne veux pas qu'on entende ça alors je ne pourrais pas dire amour tout court. Il va falloir que j'écrive tout un livre pour dire amour.

Marie : Tu n'as pas besoin d'expliquer. Pour qui seraient ces explications? Pour ceux qui ne veulent pas imaginer qu'il y a une autre écriture, un autre discours? Laissons-les tomber. Le public, une fois le premier effarouchement passé, ne s'y trompe pas, surtout les femmes qui sont de plus en plus nombreuses à vouloir s'exprimer, qui cherchent, avec une avidité parfois incroyable, à naître.

Le danger c'est de se justifier, d'expliquer. Je crois qu'il faut écrire brutalement et irrespectueusement.

Le danger c'est aussi le langage technique, scientifique, spécialisé. Quand une femme emploie ce langage elle a toutes les chances d'être prise au sérieux, elle n'a pas besoin de se donner du mal pour être comprise (c'est une façon de parler...). Voici une phrase : « Car parler d'idéologie c'est bien faire advenir une fondamentale relativité du discours tenu et le poser comme retardé par rapport à sa propre causalité. » (Catherine Clément : Miroirs du sujet.) C'est une femme qui l'a écrite mais si ça avait été un homme ce serait pareil, elle serait lue de la même manière. Les mots techniques n'ont pas de sexe. Ils n'ont pas de cicatrices, ils n'ont pas d'histoire, ils n'offrent pas de prise, ils n'ont, le plus souvent, pas eu le temps de vivre. Ils sont neutres.

Ces mots servent de masque aux femmes comme aux hommes qui s'en servent.

Annie : Là je crois que tu te trompes. Les penseurs, les philosophes, se présentent comme tels, pas comme des écrivains.

Marie : Pourquoi ne se contentent-ils pas d'être publiés chez les éditeurs spécialisés? Pourquoi aller chez Gallimard, au Seuil, chez Grasset, etc.? En faisant cela ils découvrent leur désir d'atteindre un public plus grand que celui des spécialistes, alors que leur écriture est incompréhensible pour le grand public.

Annie : Oui, il y a quelque chose de vrai. Quand Kant écrivait la Critique de la raison pure il ne pensait pas au public, il pensait aux philosophes. Et c'est vrai que chez les penseurs français aujourd'hui il y a un désir d'atteindre d'autres gens que les spécialistes. Or ils devraient se rendre compte qu'ils n'arrivent encore à atteindre que des « spécialistes ».

Marie : Je trouve qu'il y a là une situation dramatique, quelque chose de poignant. Que font les philosophes traditionnels? Ils laissent à des gens de second ordre, et qu'ils considèrent comme étant de second ordre, le soin de vulgariser leur pensée. Ils forment une élite, une aristocratie, un petit univers bien exclusif de privilégiés. Que font les philosophes dont nous parlions tout à l'heure, ceux qui publient ailleurs que dans les revues et les éditions spécialisées ? Ils ont l'air de vouloir transmettre directement leur pensée sans passer par les vulgarisateurs. On dirait qu'il y a un désir de communiquer. Et ils n'y arrivent pas, ils n'établissent pas la communication. Leur pensée est pourtant claire, parfois lumineuse même, mais les mots qui la portent sont obscurs, absolument indéchiffrables. Qu'est-ce que cela cache, comment interpréter cet acte manqué?

Tu te rends compte de ce qui se passerait en France si des millions de personnes pouvaient lire réellement les livres de Foucault qui est pourtant, et de loin, le plus facile à lire? (Je dis lire réellement parce que je sais que le livre de Deleuze, l'Anti-Œdipe, s'est vendu à vingt ou quarante mille exemplaires, mais combien l'ont lu réellement, combien l'ont acheté par snobisme seulement?) Tu te rends compte du bouleversement que ça produirait sur ces gens désenchantés, angoissés, à la limite du désespoir? Tu te rends compte du coup de fouet que ça leur donnerait? Ils en sont à s'embourber dans une vieille pensée impensable désormais, alors qu'une autre pensée existe déjà, est déjà contestée, élargie! Mais ils ne le savent pas, personne ne le leur a dit! Et même si on le leur disait, ils ne pourraient pas comprendre les mots qui la portent.

C'est faux de dire que ces mots sont ceux de l'avenir et qu'il faut le temps de les apprendre. Je prétends que ces mots sont et resteront des mots techniques, des mots de spécialistes, les mots d'une élite; quelques-uns de ces mots sortiront du camp des savants mais la plupart y resteront. Ce qui est dramatique c'est qu'on croit qu'ils habillent une pensée difficile, parce qu'ils sont difficiles, eux-mêmes. On laisse croire ça, alors que ce n'est pas vrai.

Un jour dans une réunion, j'ai entendu Bernard Noël déclarer : « Un livre illisible est un livre censuré, » Cette phrase m'a bouleversée. J'ai commencé à penser à toutes les censures. La censure légale d'abord. Il existe en France des textes de loi qui autorisent le pouvoir à faire disparaître certains livres. Et puis la plus visible : la censure commerciale, qui fait qu'un livre n'est purement et simplement pas publié ou qu'il est mutilé parce qu'il n'a pas de valeur vénale. La censure culturelle ensuite : faute de connaissances, faute d'un vocabulaire riche, il y a des livres qu'on ne peut pas comprendre qui sont des trésors inaccessibles. Enfin il y a la censure intérieure, celle que l'écrivain opère sur lui-même pour ne pas se démasquer.

Pour en revenir à nos penseurs il est évident qu'ils sont victimes de la censure culturelle. En France, l'instruction est faite de telle sorte qu'elle n'apprend pas à vivre aujourd'hui, à travailler aujourd'hui, à comprendre aujourd'hui, à lire aujourd'hui. Chez nous on forme des spécialistes, des ouvriers, des Français, pour 1950!

Tu enseignes, j'ai enseigné, je suppose que tu es d'accord avec moi pour dire que la politique de l'Education nationale et des universités ça tient du guignol et du cocktail à la Société des gens de lettres.

Mais j'ai surtout envie de parler de la censure intérieure qui favorise l'emploi du langage technique. Justement parce qu'il est neutre. Non seulement il n'a pas de sexe mais il ne laisse rien passer du corps de ceux qui s'en servent. Je remarque que Barthes, Deleuze, Foucault, sont tous des homosexuels. J'aimerais savoir comment ils vivent leur homosexualité. L'un d'entre eux, je ne sais lequel, a interdit la publication d'un ouvrage où il était question de son homosexualité. Pourquoi cela le gênait-il? Pourquoi les livres de Foucault sont-ils de plus en plus faciles à lire? (Quelle différence entre l'Archéologie du savoir et la Volonté de savoir!) Je lis, ou j'essaie de lire plutôt, les livres de Dollé (Grasset), de Poulantzas (Le Seuil) et je me demande : quels sont leurs problèmes? Que cachent-ils? Où est leur malaise? Que signifient ces publications chez des éditeurs parisiens non spécialisés? Ont-ils si peur de leur corps qu'ils n'ont plus de voix? Quels sont les vrais mots qu'ils cachent sous ceux de leur science?

Je pense aussi aux Québécois que je connais bien. Il y a seize ans que je vais chaque été chez eux. C'est un peuple que j'aime et j'aime leur langue. Ils ont une grande difficulté à se situer dans le monde. Ils sont tiraillés par les Américains, par les Français, par les Anglais. Ils sont farouches et fiers. Ils veulent vivre une vie qui leur soit propre, mais quelle vie, où est-elle? Je remarque que dans leur presse, l'usage du vocabulaire technique bat tous les records. Par exemple ce commentaire, écrit dans un simple programme hebdomadaire de télévision (distribué avec le ournal à gros tirage du dimanche) destiné à présenter une émission dont le titre était : « Les jeunes s'toutes des fous » : « L'autorité religieuse et son corollaire, la soumission religieuse, restent sous-jacents à la motivation et à la texture psychologique de presque tous les personnages...» Pourquoi? Pour qu'on prenne au sérieux une émission dont le titre était trop près de la vie? Pour masquer la matière véritable de l'émission?

A l'inverse, je pense à Jean Genet qui me disait la semaine dernière qu'il s'opposait à ce que le Journal du voleur soit tiré à plus de cinq mille exemplaires. Inutile de te dire que ça a fait tilt dans ma tête. Pourquoi? Genet sait qu'il me fait rire, alors il m'a répondu en faisant des pirouettes dont la dernière voulait dire : peut-être que je n'ai pas envie que beaucoup de gens entrent dans mon intimité, dans celle qu'il y a particulièrement dans le Journal du voleur.

C'est que Genet, lui, est facile à lire. N'importe qui peut s'emparer de lui à travers ses livres, peut le « toucher »...

Je pense aussi à un de mes copains. Il a trente ans, il est prof de philo, il est torturé par une névrose obsessionnelle. Il est hanté par les robinets, les interrupteurs, les compteurs. Il en souffre. Il a entrepris une psychanalyse depuis peu. Il s'exprime comme un livre de philo. L'autre jour il me parlait du « jeu » qui est mené au cours des séances, de « l'immanence du jeu dans la technique analytique... »

– Quand tu parles de jeu, à quel jeu tu penses?

– Je pense à une action ludique qui se substitue à un état conflictuel réel...

– Je te demande de me nommer un jeu. A quoi tu jouais quand tu étais petit?

Il m'a regardée avec irritation : toujours mes conneries! J'ai insisté :

– Dis-moi le nom d'un jeu tout de suite, sans réfléchir, sans choisir.

– N'importe quoi : Le gendarme et les voleurs.

En même temps que les mots sortaient de sa bouche, j'ai vu de l'étonnement et de la joie dans son regard : justement son père était gendarme...

 

Tu sais, tout ce que je te raconte sur le langage technique ou spécialisé, ce n'est pas venu par hasard. C'est que je pense au langage des femmes. Quand j'écris je me sens sans arrêt à l'étroit dans le vocabulaire soit parce qu'il me manque des mots soit parce que les mots français sont tellement investis par les hommes qu'ils me trahissent quand c'est moi, une femme, qui les emploie.

Alors que faire? Bien sûr, c'est tentant de féminiser les mots et je sais que beaucoup de femmes ont envie de s'engager dans cette voie. Tout bien réfléchi, moi, je n'y tiens pas. Il me semble que ce serait créer une nouvelle aliénation en créant un nouveau langage spécialisé. Il y aurait le langage des femmes comme il y a le langage des tôlards, le langage des sportifs, le langage des curés... Ce serait un langage à employer entre nous. Je ne suis pas assez féministe pour que ça m'intéresse. Moi, le pouvoir aux femmes, je n'ai rien à en foutre. Ce que je veux c'est l'égalité, la justice, le partage. Mais alors ça, je le veux très fort.

Franchement, être un écrivain, ça ne me dérange pas du tout. Je dirai même que, au point où nous en sommes, je préfère ça à être «une écrivaine ». Par contre, ce qui me gêne terriblement c'est de n'avoir qu'un seul mot pour désigner mon sexe : con. Ça me gêne de ne pas avoir un seul mot pour écrire mon temps qui est bien différent de celui des hommes; le temps de la femme est toujours présent, toujours inclus dans ma vie, réglé par ses règles, coupé en tranches par sa fécondité. Pas un seul mot pour traduire ma durée; car je crois que les femmes n'ont pas de la durée le même sens que les hommes, elles savent vivre la gestation de l'intérieur.

Tu ne trouves pas symptomatique le fait que les bons films de femmes sont considérés comme étant des films lents? Je pense à India Song, à Jeanne Dielman, au film de Yanick Bellon. Moi je ne dirai pas qu'ils sont lents mais, cependant, comment dire que leur lenteur est grouillante? Il y a un rythme dans la lenteur, dans ce qui est en train de se faire, que nous connaissons et que les hommes ne connaissent pas. Quels sont les mots qui expriment ça?

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