Autrement dit

Marie Cardinal · Chapitre 13 sur 13

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Autrement dit

Postface

 

par Annie Leclerc

 

Ainsi, voilà donc nos milliers et milliers de mots, mais surtout ceux de Marie, saisis, attrapés, maintenus, dans la maison, pour nous maintenant familière, du livre. J'allais écrire, dans la prison du livre, emportée par cette idée commune qui veut qu'il y ait d'un côté la vraie vie et de l'autre les livres, d'un côté l'épreuve certaine du réel et de l'autre sa transcription désincarnée. Je n'ai jamais pensé que le livre pût être une prison, un enfermement, une mort; j'en connais trop la chair féconde. Mais de la maison oui, il a la clôture, l'intériorité, et l'inévitable fixité. En lui demeure, et à tout jamais, ce qui a été dit, mais plus gravement encore tout ce qui n'a pas été dit, aurait voulu être dit, et qui en lui ne sera jamais dit.

Or, ce que Marie voulait faire c'était un livre qui ne soit pas de l'écriture, mais de la parole. Elle voulait l'aventure, le vagabondage, l'incontournable de la parole, mais aussi cette puissance propre de la parole qui fait que par elle on en vient toujours à dire ce qu'on n'avait pas prévu de dire, ce que même on n'aurait jamais pensé si on ne l'avait pas dit. Je la comprenais, j'étais d'accord. Seule la parole qui s'exprime de moi, quand s'ouvre l'écoute de l'autre, m'enseigne ce que je voulais savoir et ne savais pas encore.

 

Nous avons parlé, Marie surtout bien sûr, mais aussi j'ai parlé comme ça me venait au cœur de sa parole; nous avons parlé, beaucoup, parlé et déparlé. Mais quand le moment fut venu de faire livre, Marie retrouva peu à peu, au fil de la parole qui avait été proférée, l'impérieuse nécessité d'écrire; non pas d'écrire ce qui avait été parlé, mais d'écrire de ces terres que la parole avait effleurées puis réveillées, lourdes, pressantes, obscures. Dans le même temps je disais à Marie mon désir d'entrer moi aussi en ce livre par quelques pages d'écriture. Ce livre? C'est aussi parce que ce livre n'en est pas un – mais tout de même si, un peu – que nous sommes si souvent passées, Marie et moi, et pas toujours ensemble, de l'euphorie au malaise, de la grâce à l'anxiété. L'absence de détermination claire de l'entreprise faisait son charme, mais aussi l'inquiétude de son avenir. Très tôt j'ai su qu'il serait injuste, et même faux, d'inciter Marie à se déterminer davantage. La considération vagabonde des choses alentour ou le témoignage? Le «vague», ce vague qui est son vague à l'âme le plus fort, le plus vaste, immense terrain vague des possibles, des audaces, des commencements, ou le «réglé», ce réglé qu'il faut bien pour mettre un terme une fois, un jour, de temps à autre au tourment de la vastitude? La parole ou l'écriture? En Marie, à cause de Marie, l'un et l'autre, l'une et l'autre, devaient être donnés ensemble.

A aucun prix ne défaire ce qui venait de Marie, était comme Marie, Marie elle-même, cette étonnante conjugaison de l'indécis et du décidé, et qui soudain se mettait à me parler au-delà d'elle, de moi, de bien d'autres encore, de tant d'autres, sinon de tous. A travers Marie, je me mettais à penser des choses auxquelles je n'avais jamais pensé.

Ainsi, au début je me disais, c'est drôle tout de même, ce mouvement qui, en la parole engagé, la porte à l'écriture. Ce mouvement était bien le même, à n'en pas douter, que celui qui de l'analyse, parole déployée, abandonnée au tumulte de l'obscurité et de la confusion, l'avait conduite aux Mots pour le dire, écriture de l'analyse, inscription d'un tout autre ordre que l'analyse, tracé multiple mais sûr, dense mais clair, large mais bien tenu.

Comme si l'écriture, d'un tout autre ordre cependant que la parole, ne pouvait plus désormais se faire sans elle. Comme si, également, la parole, telle que nous l'entendions, la pratiquions, devait désormais rejoindre l'écrit pour s'accomplir.

Ne m'avait-elle pas dit elle-même qu'il avait fallu que le livre soit, que cela soit écrit, pour que l'analyse fût enfin, ce qu'elle avait été à coup sûr, réussie.

Je me surprenais moi-même soudain au cœur d'une ambiguïté que je n'avais jamais pris soin d'interroger. Pourquoi avais-je intitulé mon dernier livre Parole de femme, alors qu'il méritait à l'évidence d'être désigné comme Ecrit de femme. Cela avait été écrit, seulement écrit, avec la sueur, les contractions du corps, la folle espérance, ponctuées de désespérances, propres à l'écriture.

Parler. Ecrire. Non vraiment ce n'est pas pareil.

Ça veut parler : respirer, s'avancer, bouger, rire, chanter, pleurer, blablater, bavasser; bruisser partout de la gorge, fleurir de mots, fleurir en mots, advenir...

Il faut écrire : inscrire le savoir envisagé des noires lumières de l'amour, de la jouissance, de la douleur, de ces terres de l'épreuve déchirante du corps au monde élancé, du corps à l'autre de son corps emporté.

Mais encore parler : toucher l'autre, le caresser, l'induire, l'enduire, le séduire, faire la ronde avec lui, ou bien là où il opprime, là où il interdit, l'agresser avec les mots de feu, le mordre, l'écarter, le repousser.

Mais encore écrire : que cela soit marqué au fer rouge dans la chair du réel. Que cela ne puisse être oublié, effacé. Que l'obscur soit à la lumière tracé. Que cela soit, donné.

Parler, naître. Ecrire, faire naître.

Parce que je ne crois pas que notre désir de naître cesse dès l'instant où nous quittons le corps de notre mère, ni que notre désir de faire naître ne puisse trouver que l'enfant où se réaliser. Et ce n'est pas non plus parce que nous n'avons pas encore assez coupé notre lien à la mère, parce que nous ne sommes pas encore assez nées en quelque sorte, que nous empoigne si vif, si émouvant, ce vouloir de parole. Et ce n'est pas en place de ces enfants que nous ne faisons plus, ou pas, que l'urgence d'écrire nous saisit.

Chaque fois qu'une discussion ou qu'un débat s'engage quelque part sur le thème de la création, ou plus particulièrement de l'écriture, féminine, apparaît toujours à un moment ou à un autre, un esprit subtil qui suggère de considérer la création en général comme un substitut de la procréation. Le fin mot de cette proposition ne tarde jamais alors à se découvrir, ce fin mot qui est comme toujours celui d'une invitation à nous taire : laissez donc à ces pauvres hommes qui ne peuvent enfanter l'orgueil compensateur de la création et faites ce pour quoi vous êtes si admirablement, si justement faites, les enfants. Qu'avez-vous donc besoin d'écrire?

On écrit parce qu'il faut que ce soit écrit. Non pas seulement pour que le passé, l'enfance, les odeurs, le choc terrible et doux des premiers corps, accomplissent par le texte leur ultime carnation. Non pas seulement pour que les blessures originelles suturent enfin leurs grands pans de stupeur dans la trame des mots inscrits. Mais pour que ce qui n'était pas inscrit le soit. Pour que le réel soit quelque part modifié, dilaté. Pour qu'un petit espace nouveau soit donné où d'autres trouveront à respirer, à grandir. A parler.

A faire ce livre, qui n'en est pas – mais tout de même un peu – Marie, sans le vouloir sans doute, m'a permis d'envisager plus clairement ce que je veux de mes propres livres. Que ce soient des livres transitifs; faits seulement pour être traversés. Et pour que d'autres voix y trouvent un souffle pour leur propre parole.

Oser dire, se dire tout ce qui ne se dit pas, non plus dans l'oreille du prêtre ou sur le divan de l'analyste, mais à toi, à vous, à tous. Il y a toujours quelque part quelqu'un qui nous empêche de dire, un pouvoir, un dogme, un mépris, une ironie. Marie me dit une fois à la lecture de mon dernier manuscrit : « Parfois, on dirait qu'il y a quelqu'un à l'extérieur de ton texte à qui tu rends des comptes, quelqu'un qui te menace, qui te fait peur quelque part. Il ne faut pas, il ne faut plus. Dis seulement ce que tu as à dire. Parce que c'est seulement ça qui compte, ça qui fait du bien. »

Bien sûr, elle a raison; absolument raison. Mais il faudra tant que nous parlions encore, tant que nous écrivions, ouvrant des terres nouvelles, impudiques, indécentes, impertinentes, pour que nous puissions parler enfin sans avoir auparavant tourné sept fois nos langues au-dedans. Il faut qu'un jour on y arrive à leur dire ce qu'on a à leur dire à nos mères, à nos amants, à nos pères, à nos princes, mais aussi à nos frères, à nos sœurs, ce qu'on a à leur dire, comme ça, comme ça nous vient. Et c'est si loin encore. La peur en nous, la peur de dire, quand sera-t-elle à jamais arrachée? Et il faut. Il faut dire. Parce qu'il faut vivre pour de vrai.

De Marie qui est allée au fin fond de la peur et qui en est revenue si forte de joyeuse impudeur j'apprends que de la peur rôde encore en moi, mais il me suffit de l'apprendre pour me sentir soudain allégée de quelque noir et obscur souci, rieuse, fraîche, commençante...

 

Alors, il faut que je parle de l'épisode du mur. Parce que c'est le jour où je me suis mise à aimer Marie. Parce que c'est à partir de ce jour que nous avons commencé à être amies, mais aussi celui où nous avons cessé de parler en vue de ce fameux livre, mais enfin parce que c'est à cause de cette histoire du mur, que j'ai voulu, moi aussi, en ce livre, écrire.

Le mur, bien sûr, fait partie de ces épisodes, toujours les plus intenses, les plus troublants, qui, comme par hasard, échappèrent au magnétophone, soit parce que Marie appuyait délibérément sur le bouton qui interrompait l'enregistrement, soit parce qu'elle avait négligé – soi-disant pas fait exprès – d'appuyer sur le bouton d'enregistrement. Ainsi, la découverte terrible et inoubliable pour la petite fille riche, une veille de Noël, de la casbah, où sa mère l'avait conduite pour gratifier les pauvres de quelques sucreries ou vêtements usagés. Ainsi, le désarroi, la détresse, la fade et pesante solitude du jour où elle remit les Mots pour le dire à l'éditeur; ce jour où tout avait été « réglé » (ce fut son mot) : l'angoisse, l'analyse, la fièvre et la peine profonde des mots, le manuscrit... Ainsi, encore, l'épisode que nous désignions par la suite comme celui des mathématiques, où elle m'avait raconté – et je m'en souviens comme d'une matinée particulièrement rieuse, ensoleillée – combien elle se plaisait aux mathématiques quand elle était lycéenne. Extraordinaire comme j'entendais bien ce qu'elle disait ce matin-là, comme je m'y reconnaissais. En douce, et dans un coin bien à elle, comme d'autres de son âge et de son sexe s'abîmaient dans la lecture de Pearl Buck, de Rosamond Lehmann ou de Colette – elle prenait un livre de mathématiques et s'inventait des équations de plus en plus subtiles. Un espace libre, ouvert aux combinaisons illimitées des possibles. Des règles enfin qui n'étaient plus celles de la bienséance, de la contrainte, de l'enfermement, mais celles d'un jeu souverain et innocent. Plaisir de comprendre, de danser, de s'avancer, de découvrir, de relier, d'ajuster, de construire, d'inventer. Plaisir vraiment touché de grâce, sans péché, sans honte, sans menace. Eh bien non. Là aussi, là encore, là surtout peut-être, on voulut qu'elle ait honte, qu'elle se pense coupable. Elle dit après le baccalauréat : je veux faire des mathématiques. Quoi? Pas féminin ça, pas convenable. On ne devient pas cossu colon patriarcal et distingué pour faire des filles qui font des mathématiques. L'indécence de Marie ne date pas d'hier. Mais, lui dit-on, la logique par exemple, c'est pas très loin des mathématiques, non? Tu n'as qu'à faire de la philo. C'est presque pareil; et plus féminin tout de même. Elle fit donc de la philo pour apprendre à son corps défendant que ça n'avait rien à voir. Fini la liberté, la grâce, les possibles. Avec les mathématiques on n'avait de comptes à rendre à personne. Aux mathématiques seulement. En elles, pas de maître, pas d'autorité incarnée. En elles aucune voix ne parle pour commander.

La philosophie, c'est le règne de la terreur – terreur douce certes, mais ça ne change rien – et de l'ironie – la dure, elle, l'impitoyable. (Mais je vais m'expliquer là-dessus, avec cette histoire de mur que je fais mine d'oublier, mais non.)

Adorables mathématiciens anonymes, fondus, évanouis en leur produit au point que la mathématique m'est offerte comme le ciel bleu, comme la mer, la mer qui est à moi autant qu'aux autres parce qu'elle n'est de personne, à personne. Offerte la mathématique au point que c'est moi qui en fais, même si j'y suis courte et maladroite. Il suffit que je la pratique pour être aussitôt une petite mathématicienne légère, sérieuse et amusée; j'y suis bien. Nul ne me demande des comptes. Mon professeur de mathématiques ne me fait pas peur, même si je me suis trompée dans mon équation, même s'il m'engueule et me met une mauvaise note. C'est simplement qu'il en sait plus que moi, qu'il a l'habitude. Quand je serai grande... moi aussi, si je veux... ce n'est pas difficile.

Mais mon professeur de philo... Mais les philosophes... Quelle est cette hauteur, cette distance, cette menace? Jamais je ne suis, ne serai philosophe. J'apprends que je suis non-philosophe sous le regard philosophique.

La vérité mathématique ne se donne jamais ainsi, de l'extérieur, d'en haut, puisqu'elle n'existe qu'autant qu'elle s'invente, ou se découvre de moi. Tant qu'elle n'est pas cette mienne évidence, elle est nulle. Parce que jamais elle ne peut m'imposer, elle ne saurait non plus m'aliéner.

Et elle est d'un autre ordre la vérité qui se marque en toi, du dehors, au fer rouge dans ta chair; intransgressible loi. Et toi, tu entres dans l'aliénation.

Ainsi, quand sur le tard, Marie me parla de ce mur, je sentis qu'il y avait là quelque chose de terrible, et qui valait pour moi, et que je ne savais pas encore, que je n'avais pas encore voulu savoir.

Un jour donc, pour me dire ce qu'est la folie, l'aliénation (tu emploies ces termes indifféremment), pour me le dire à moi qui en semble toujours si éloignée, tu évoques soudain, et brutalement, comme si c'était le plus dur, le plus impitoyable, ce moment là-bas au cœur de ton temps noir, où, de l'autobus où tu étais, tu vis au-dehors sur un grand mur blanc cette inscription portée, incisive, incisée dans le mur « CECI EST UN MUR BLANC »...

Un instant je vis ton visage nu, absolument nu. En cette nudité soudain je me reconnus. Je n'eus sans doute pour t'accueillir qu'un visage de stupeur où devait se mirer la douleur réveillée du tien. Tu avais ajouté, pauvre, pauvre mur...

Je suis un mur blanc sur lequel est inscrit, ceci est un mur blanc, je ne suis donc pas un mur blanc, mais je ne peux avoir raison de l'inscription – indélébile –, c'est elle qui a raison de moi. Je suis et ne suis pas un mur blanc. Ce que l'atroce inscription me dénie c'est le droit d'exister.

Auprès de cette ironie-là, l'ironie socratique est un jeu, un procédé, une ruse. Mais peut-être était-ce déjà cette ironie-là, et alors ils eurent raison de le tuer...

Je ne parle pas de Marie, sur Marie, je parle de moi, à partir de moi, d'un point obscur que Marie ouvrit en moi lorsqu'elle me parla d'elle. Au-delà, mais je veux dire au fond, des anecdotes, des tracés et des péripéties si distinctes de nos vies, ce qui cherche à se dire le plus impérieusement c'est toi là où tu es moi aussi, moi là où je suis les autres.

Qui n'a pas eu un jour un instant dans la crainte de l'enfance, dans la honte de l'adolescence, ce visage défait, ce regard noyé chaviré de détresse, et qui est celui de Marie quand elle évoque le mur... Tous les jours, dans des milliers et des milliers d'écoles, un maître prend l'enfant en faute et s'avance vers lui et silencieux le fixe, et l'enfant, oh mon amour, mon inconsolable amour, lève sur lui ce visage égaré de panique; insondable panique où tout mon être se trouve pétrifié. Tous les jours à la station Montparnasse des policiers interpellent un Nord-Africain, l'entourent calmement, lui demandent ses papiers, et lui qui n'a commis d'autre faute que celle d'être misérable, mais elle est inexpiable, lève, mais c'est plutôt recule, ce visage, ce même visage, exactement, et tous les jours encore un accusé devant ses juges, une jeune fille devant un homme, un malade devant son médecin, un étudiant devant son examinateur, un homme que l'on va tuer... Parce que Marie n'a pas oublié, ne veut pas oublier, je me souviens. Infini tremblement et pourtant immobile, pétrifié de l'oiseau que la main a osé saisir.

Enfant que la mère déserte. Enfant que le père raille, que les plus grands, les plus audacieux raillent...

Cet enfant est au fond de moi, au fond de toi, au fond de tous; je l'ai consolé, baratiné, flatté, aguerri tant que j'ai pu. Mais je sens bien que sa peur, son intime peur du maître qui sait, du maître qui juge, ne cessera jamais tout à fait de battre de l'aile.

A cette peur celui qui sait – celui qui fait mine de savoir pour que je croie qu'il sait – s'est adressé. Quand la vérité vient d'ailleurs, d'en haut, pour s'inscrire impérieusement en moi, j'en suis toute paralysée, séduite tout entière, ALIENEE... Le regard philosophique ne veut plus voir la crainte et le tremblement de l'enfant, mais c'est à lui seul cependant qu'il s'adresse, sur lui qu'il constitue son pouvoir.

Au cours de l'analyse, l'analyste, n'est-ce pas, se trouve derrière le patient, l'analysant, comme vous voulez (moi, ça ne me gênerait pas de dire l'aliéné, vu que nous le sommes tous bien sûr au fin fond de nos épreuves d'enfant en nous demeurées) ; pourquoi, derrière? Quel est celui qui ne doit pas, qui ne saurait voir l'autre? L'analyste entendra jusqu'au bout de ce qui peut être parlé, mais ce visage-là, ce regard-là, quand dans la nudité absolue du cauchemar la voix est muette, le son coupé, le corps brisé, rompu, écrasé, ce regard, ce seul regard, il ne le voit jamais. Parce que ça, qui est la seule chose qui mériterait d'être vue, il ne peut pas le voir, sans ouvrir les bras, sans se mettre à sangloter, sans appeler maman, sans se souvenir de cette panique au fond de lui et qui jamais peut-être n'a cessé de demander grâce.

Ton visage, ton regard, tu me les livras de face, mais déjà ce n'était plus les tiens; c'était nous, là où nous avons été ensemble, là où nous sommes ensemble, tous, plus ou moins, et nous petites filles, adolescentes, femmes, plus que les autres, là où c'est enfant en nous, si frêle encore, si fragile, et peut-être à jamais inconsolable. Et puis comment dis-moi se consolerait-on quand tous les jours dans des milliers d'écoles, dans des milliers de maisons...

Quand s'arrêtera-t-on de faire ce mal, dont il faut parfois mourir?

Mais nous ne sommes pas mortes. Sous l'inscription qui le dénie, j'entends, tu entends la plainte douce, insinuante, du mur qui vit, et qui veut, qui demande à voix basse l'espace ouvert, la place de vivre.

Parler. Il faut parler. Fort, vite, n'importe comment. Il faut vaguer, oser le vague, respirer à la limite de nos poumons, germer multiples, indéfinies, flotter, errer, indéfinir nos vastes corps, permettre leur générosité.

Nous voguons, nous volons... VOLEUSES! La voix qui vient d'ailleurs, d'en haut, qui nous juge et nous méjuge, soudain nous saisit, nous gèle, nous arrache la gorge et pétrifie nos membres.

Alors il faut. Il faut écrire. Tracer jour après jour notre propre texte en lettres de sang, de lumière, d'amour. Subvertir jour après jour l'autre texte qui nous empêche. Que jour après jour nous le minions, nous le sapions, nous le forcions peu à peu à défaillir.

Un jour, je te le promets, nous serons vagues. Un jour peut-être, plus personne jamais, ni aucun enfant, n'aura ce visage, ce regard-là...

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