Beauchabrol ou le temps des loups

Gilbert Bordes · Chapitre 14 sur 22

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Beauchabrol ou le temps des loups

En sortant de chez le meunier, Victor…

En sortant de chez le meunier, Victor est légèrement désappointé. Il ne s’attendait pas à la réaction de la fille. Lorsque Jean-Baptiste a dit qu’il ne pouvait rien décider pour Blandine, Victor s’est tourné vers elle. Il lui a rappelé son or, a dit que, bien sûr, c’était pas un vrai mariage, c’était seulement pour qu’elle hérite sans frais de son domaine et de l’or. Il lui ferait une donation aussitôt l’acte signé. Bernadette venant de sa première femme qui n’avait pas de fortune ne pourrait prétendre qu’aux immeubles. Et avec maître Rubin, de Tulle, pas d’histoire : c’est un spécialiste des successions de ce genre ; avec lui on peut être tranquille : Bernadette n’aura pas grand-chose.

La fille a baissé les yeux. Elle a pensé à l’or dans le saloir, à la puissance qu’elle pourrait en tirer, et à des tas d’autres choses. Elle n’a pas répondu directement. Elle a biaisé en disant qu’elle était trop jeune ; qu’elle ne s’était pas préparée à une telle idée et qu’il ne fallait rien précipiter. Même lui, Victor, pourrait le regretter. Et puis, il y a les autres, tout le monde sur le plateau qui ne manquerait pas de condamner ce mariage. Oui, vraiment, il faut réfléchir.

Victor n’aime pas qu’on lui fasse la morale, surtout quand c’est une fille de dix-huit ans :

— C’est à prendre ou à laisser ! dit-il sèchement. Je fais ça pour toi, parce que tu me fais pitié et je sais qu’avec toi mon bien sera en de bonnes mains… Il faut s’attendre à tout. Voilà. En dehors de ça, je te demanderai rien. C’est plus de mon âge !

— Tu sais, fait le meunier qui se range du côté de Blandine, il vaudrait mieux attendre que ces bêtes soient parties. Après, on y verra plus clair. Il ne faut pas se précipiter !

Et Victor est sorti, éconduit par la fille qui s’est permis de lui donner des conseils, de lui faire un brin de morale et un meunier bourré de dettes. Blandine a-t-elle flairé le piège ? Certainement pas Victor est trop malin pour cela, mais elle a peut-être compris que ce n’était pas un homme à donner sans rien demander en compensation.

Victor voit là l’influence du jeune médecin qui vient trop souvent à Beauchabrol, influence néfaste puisqu’elle contrecarre ses projets. Il saura y mettre bon ordre, le moment venu. Victor n’est pas homme à se laisser jouer sur son propre terrain !

Il neige de nouveau. Le vent est brusquement tombé laissant au-dessus du plateau des nuages lourds, sombres, percés comme des greniers aux planches pourries. Les flocons commencent à tournoyer dans ce silence infernal à travers lequel on devine une menace imprécise mais continuellement présente. Très vite les flocons deviennent plus gros et tombent, droits, épais, recouvrant l’ancienne couche, grise de la poussière des jours, souillée par les pas des hommes et des bêtes. Pas un bruit, pas un oiseau qui pousse son piaulement de bête apeurée et affamée. Les poules restent au nid, le coq se tait. Chacun sent la présence d’un péril qu’il ne saurait définir. Un peu comme à l’approche de l’orage, l’air est lourd, irrespirable, on est mal et les moindres mouvements demandent de gros efforts.

Le meunier a décidé de conduire les moutons assoiffés à la Font-Neuve pour s’éviter la corvée de l’eau et des seaux à porter. Henri et Louis se sont proposés pour donner un coup de main. Chacun se postera sur le parcours, autant pour obliger le troupeau à ne pas s’égarer que pour éviter toute attaque des loups. Le fusil sur l’épaule, ils se mettent en place. Louis tire nerveusement sur son mégot. Henri baisse les yeux lorsque Blandine passe à côté de lui. Héloïse a pris un bâton et s’est placée à la sortie de l’étable pour canaliser les animaux dans la bonne direction. Les chiens ont refusé de sortir des maisons. Ils sont restés dans les cheminées, près du feu, en gémissant, comme s’ils flairaient un danger.

Le meunier entre dans l’étable dont les portes sont largement ouvertes et, frappant sur les toisons, il force les animaux à sortir. Mais les bêtes sont inquiètes : elles se serrent les unes près des autres, n’avancent qu’à coups de bâton et rentrent la tête entre leurs pattes.

— C’est sûrement la neige qui leur fait peur ! dit le meunier. Ces bêtes-là, un rien leur suffit…

Malgré cela, le troupeau arrive sans histoire jusqu’à la mare qui se découpe, sombre dans la neige, effrayante.

— C’est quand même mieux que de porter les seaux ! constate le meunier.

Les moutons sont visiblement inquiets. Ils restent serrés, la tête basse.

C’est au retour que les loups passent à l’attaque. Ils surgissent tous en même temps du bois de hêtres, dégringolant de la colline avec une avalanche de neige, en hurlant. Ils entrent dans le troupeau avec une telle rapidité que les hommes n’ont pas le temps de s’interposer.

Henri se met à crier, lève son fusil mais ne tire pas. Pris de panique, le troupeau éclate, se morcelle en animaux affolés qui bêlent de terreur et s’en vont au hasard s’embourber dans la neige. Ils roulent à leur tour dans la pente, mélangés à la blancheur de la campagne où ils se confondent.

— Tant pis pour les moutons ! Tirons ! crie le meunier.

Et les coups de fusil résonnent, puissants, bousculant la paix de la neige qui tombe toujours, bouchant l’air et faisant cligner des yeux. Les loups ont disparu, leur attaque est manquée. Il ne reste plus qu’à rassembler les moutons tremblants de terreur. Au bout du compte, seulement deux agneaux ont disparu.

— Faut les rassembler et les rentrer à l’étable ! dit Henri, blême de colère. Et ensuite on va téléphoner aux gendarmes. Ça commence à durer, cette comédie !

— Vous avez vu ? crie le meunier en proie à un tremblement qu’il ne peut maîtriser. Ils viennent chercher les moutons devant nous, en plein village. Bientôt, ils rentreront dans les étables et dans les maisons. Et c’est nous qu’ils attaqueront, pas les bêtes !

Blandine tremble à ne plus pouvoir marcher. La meunière lui donne le bras.

— J’ai très peur ! finit-elle par dire.

— T’en fais pas ! dit Henri en rechargeant son fusil. Qu’ils reviennent et cette fois, je les manquerai pas !

Il faut beaucoup de temps pour ramener les moutons à l’étable. Henri les rassemble. On doit les porter un à un, sacs remplis de peur, mous, incapables de bouger. Ils restent en tas et refusent de marcher. Le meunier exaspéré se met en colère et frappe sur les dos avec la crosse de son fusil. Henri et le meunier les poussent, les tirent et réussissent enfin à les traîner.

— Maintenant, faut appeler les gendarmes ! dit le meunier en bouclant la porte avec un madrier.

Tout à coup un cri aigu vient du château, pointu, strident, un hurlement de bête blessée. C’est Victor :

— Au voleur ! Au voleur ! On vient de me voler ! Que personne ne bouge ! Vite, appelez les gendarmes !

Il descend, sort du parc, son fusil à la main, le doigt sur la détente, le visage blanc. Il n’a pas son chapeau et son crâne dégarni montre ses cheveux blancs, secs, mal peignés qui s’en vont dans tous les sens. Les yeux exorbités, il roule autour de lui un regard de fou.

— On vient de me voler ! Vite, il faut fouiller tout le monde. Je crois que je vais tuer quelqu’un !

— Et qu’est-ce qu’on t’a volé ?

C’est Henri que ce micmac commence à agacer. Le rouquin est plutôt cabochard et tout cela lui tape sur les nerfs, surtout venant de Victor, cet infâme vieillard qui veut profiter de sa fortune pour épouser la fille.

— Mon or ! Mes louis, mes napoléons ! On me les a volés ! Vite, faut appeler les gendarmes !

Personne ne bouge, alors il s’en va lui-même téléphoner. Il avance péniblement dans cette neige qui monte à mi-cuisse en s’aidant de son fusil comme d’une rame. Les autres ne comprennent pas et regardent s’éloigner ce châtelain déchu, fou de douleur pour quelques pièces d’or. Personne ne le plaint vraiment. C’est bien fait pour lui !

Louis est parti chez lui. Il n’aurait pas pu soutenir le regard de Victor. Il comprend que tout cela va se gâter. Les gendarmes vont venir, faire une enquête, fouiller partout et découvrir que c’est lui le voleur. Il sera traîné au tribunal, fermé en prison, son nom sali à jamais, ce nom que porte son fils. Plus tard, Jeannot devra courber la tête, honteux de ses origines. Comment a-t-il pu croire que Victor ne s’en apercevrait pas ? À force d’écouter Berthe, à force de vivre sur le qui-vive avec ces loups, cette peur aux tripes, cette évidence qu’il faudra bien partir un jour l’ont aveuglé. Et il a cru à la facilité. Maintenant, un rien va le dénoncer, son attitude, sa peur… Si les gendarmes découvrent le souterrain c’est bien fini… Et si Victor le connaissait ?

Alors tant pis pour le permis de conduire, pour la belle voiture et le commerce qu’il n’achètera pas dans un pays où l’hiver ne fait que passer. Jeannot a plus besoin d’un nom sans tache que d’une bonne provision d’or. C’est trop risqué : l’enfant doit aller à l’école et se faire une place honorable. Pour qu’il puisse vivre la tête haute, il faut qu’il soit fier de son père.

Louis arrive chez lui en courant, va directement au poulailler, prend les pièces en semant la panique chez les poules qui volent dans tous les sens en caquetant comme si le renard était là. Dans le chemin creux qui va au four, il rencontre Henri qui est bizarre depuis quelque temps.

— Eh bé, le Louis, où que tu cours comme ça ?

— M’en parle pas ! Je sais pas si c’est ce sanglier, mais j’ai attrapé une de ces chiasses…

Et Louis continue de courir vers le four en serrant ses poches avec ses coudes pour qu’Henri ne s’aperçoive de rien. Au four, quand le rouquin a tourné entre les bâtiments, il entre, monte dans la gueule, allume sa lampe de poche, ouvre le passage. Dans la cave, il se précipite sur le saloir qui est resté ouvert. Il y a encore quelques pièces. Il vide ses poches, très vite, referme le saloir et s’en va par où il est venu. La dalle pivote en grinçant. La tige de fer se met en place. Heureusement que cette mécanique vieille de deux ou trois siècles fonctionne encore parfaitement. Louis arrive au four, s’essuie le front, secoue les toiles d’araignée accrochées à ses vêtements et remonte à son étable, soulagé, comme s’il avait vraiment la chiasse.

Victor est rentré de téléphoner. Il fait les cent pas sous le chêne en guettant la route. Il s’étonne du peu de diligence des gendarmes et s’emporte contre le laisser-aller des fonctionnaires. C’est tout juste s’il ne s’est pas fait engueuler ! On n’a pas voulu le croire. Gare si c’est encore un dérangement pour rien !

Quelques minutes plus tard, le fourgon est là. Victor qui a pleuré accueille les gendarmes comme des sauveteurs.

— Venez vite, messieurs ! Il y a du crime dans l’air et je crois pouvoir désigner rapidement la coupable !

— Qu’est-ce que c’est encore cette nouvelle histoire ? Ce matin les loups, et maintenant les voleurs !

— Oui, des voleurs ! Ils ont pris presque toutes mes pièces d’or !

— Et vous en aviez beaucoup ?

— Oui, beaucoup ! Venez voir. Je sais qu’ils en ont pris la moitié ou plus et que je n’ai plus rien. Je suis nu comme un morceau de bois, j’ai froid sans mes pièces… Je suis malade, mourant !

Les gendarmes se regardent. Le brigadier aux tempes grises est certainement très patient, mais cette fois, cela dépasse les limites.

— Attention ! Si c’est encore une farce, je vous ferme en prison !

— Mais ce n’est pas une farce ! Qui oserait faire des farces avec de l’or ?

— Et où était-il ?

— Un fond de saloir, dans ma cave !

— La cave était fermée comment ?

— À clef ! Avec un cadenas !

— Et ils avaient forcé le cadenas ?

— Non ! Le cadenas était fermé à clef et la clef dans ma petite poche, comme toujours. D’ailleurs, ils n’ont pas pu passer par le rez-de-chaussée, on ne peut pas entrer dans la cave sans passer par la cuisine où j’étais…

— Et ils pouvaient entrer par ailleurs ?

— Non !

— Attention, si vous vous foutez de moi !

— Je vous jure que non, monsieur le gendarme !

On arrive au château. On va à la cave. Le cadenas est fermé. Victor l’ouvre et fait de la lumière pour que les gendarmes descendent l’escalier humide sans se cogner. Au saloir, Victor ôte le couvercle et là, la lampe braquée sur son trésor, il reste immobile, sans voix.

— Mes pièces sont revenues ! fait-il aux gendarmes qui s’étonnent de la cachette d’une telle fortune.

— C’est mieux que les banques ! dit encore l’avare en sautant de joie. Les banques ça se fait toujours cambrioler. Pas mon saloir ! Messieurs, excusez-moi, j’avais mal vu. Tout est là !

— Vous en êtes bien sûr ?

— Absolument. J’ai l’habitude. Un coup d’œil me suffit pour savoir qu’il ne manque pas une seule pièce !

— Vous trouvez pas que ça sent la crotte de poule ? demande le gendarme en reniflant.

— Ce coup-ci, ne croyez pas que vous allez vous en tirer comme ça ! dit le brigadier en enlevant les toiles d’araignée de son képi et en montant la voix.

Dehors, Louis se sent tellement léger, qu’il en sourit tout seul. Sa conscience dégagée, il a envie de chanter, de siffler, de raconter des bêtises. Il est là, avec Henri et le meunier qui s’étonnent sans le dire de son odeur de crotte de poule. Les gendarmes arrivent. Victor a repris son chapeau et se laisse engueuler par le brigadier en souriant. Et s’il ouvrait une bonne bouteille ? Le brigadier n’a probablement jamais bu de vin de Bordeaux de 1904 ! C’est dit : il va faire sauter la vieille cire. Bernadette va préparer un fromage sec !…

Les autres sont là, avec leur nouvelle qui fait exploser le brigadier :

— Vos loups, toujours vos loups ! Vous me faites chier ! Il vous faudrait une brigade pour vous seuls ! C’est comme le vol des louis d’or ! Dès qu’on arrive, plus de vol, plus de loups ! Alors, moi, je vous avertis, la prochaine fois qu’on me dérange pour rien, j’emmène quelqu’un en prison ! J’ai autre chose à faire que de venir rassurer des paumés !

— Mais les loups ont vraiment attaqué le troupeau de moutons ! dit Henri dont la nervosité se voit aux tics qui animent son visage.

— Et qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse, moi ?

Il se tourne vers le gendarme qui ne dit rien :

— Bon, puisqu’il faut être gentil à toutes forces, je vous fais venir l’hélicoptère de Limoges. Il tournera au-dessus du village et dans la campagne. Avec cette neige, vos bêtes pourront pas lui échapper, mais si c’est encore pour rien, gare !

Il remonte dans le fourgon et, avant de claquer nerveusement la porte, il crie :

— Vous pouvez dire qu’avec vous, j’en ai de la patience !

L’estafette bleue démarre, fait voler la neige derrière elle et disparaît dans le chemin.

Content, Victor s’en va donner du bâton à sa fille.

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