Beauchabrol ou le temps des loups
Après manger, on a presque oublié la…
Après manger, on a presque oublié la menace des loups. L’air s’est purifié de sa brume humide et froide. Le soleil a coulé sur les pentes avec sa lumière insoutenable. Louis est toujours dans la grange à réparer des râteaux. Le couteau taille dans le bois sec et fait des copeaux fins, chauds à regarder. Jeannot bricole à côté et taille lui aussi un morceau de hêtre. Le foin a une odeur d’été passé, de chaleur, de bon air. En dessous, les vaches mangent paisiblement les bottes que Louis leur a fait passer par les trous percés au-dessus des mangeoires. Malgré le soleil, les chandelles brillantes de glace ne gouttent pas. Le dégel n’est pas pour bientôt. D’ailleurs le vent du nord, porteur de froid, passe progressivement à l’ouest d’où vient la neige.
Dans la maison, le feu ronronne, mange lentement des restes de bûches. Il fait bon, la cuisinière a chauffé pour préparer le repas. Berthe est en train de terminer la vaisselle. Ses mains trempent dans la bassine d’eau chaude où surnagent des ronds de graisse, et friment, rouges, luisantes. Le vieux s’est assoupi sur ses coussins entre la cuisinière et la cheminée. C’est un des rares moments de paix. Berthe range les assiettes, sort du placard une tasse aux motifs délavés et se verse du café. Le vieux ouvre les yeux. C’est à croire qu’il le fait exprès ! Chaque fois que la femme veut s’asseoir un moment, il a besoin de quelque chose.
— J’ai envie de pisser ! dit-il. Apporte le pot.
Il faut s’occuper de l’Antoine comme d’un enfant. Il faut lui mettre le pot, le torcher, l’habiller, le changer. Et ça, c’est pour la Berthe. Heureusement qu’elle est forte, que ses bras sont aussi puissants que ceux d’un homme et que le vieux n’a pas plus de poids que le petit Jeannot. Mais ce qui plaît, chez un enfant, rebute chez un vieux. C’est sale, repoussant, ridé, puant.
La femme marque sa lassitude mais se lève et va chercher le pot qu’elle glisse sous le vieillard.
— Maintenant vous allez me dire où se trouve l’entrée du souterrain qui va jusqu’à la cave de Victor.
Le vieux ouvre de grands yeux, fait l’étonné, cette entrée, il n’a pas envie d’en parler. Tout le monde l’ignore, alors, autant la laisser dormir. Berthe, qui en connaît l’existence à cause d’une parole en l’air, l’a vainement cherchée pendant longtemps. Elle a remué des rochers, des souches, pioché dans des monticules, sous n’importe quel prétexte, mais toujours rien.
— Qu’est-ce que tu veux en faire ?
— Rien. La connaître.
— Moi, j’peux pas dire une chose pareille. C’est le malheur qui se cache dans ce trou. C’est plein de squelettes, de couteaux rouillés. De salamandres et de serpents. Et puis, tu me fais chier… D’ailleurs, je m’en souviens pas.
Berthe ouvre le placard et sort la bouteille de rhum qu’elle débouche et fait renifler au vieux.
— Je vous en donne un grand plein verre. Mais il faut essayer de vous souvenir.
— Tu m’emmerdes ! L’entrée n’existe plus. Je te dis que je l’ai oubliée. Moi je rigole. C’est tout ce qui me reste à faire. Je suis sourd. J’ai rien entendu… Tiens, tu peux enlever le pot qui me coupe les fesses…
— Sale vieux ! fait Berthe en tirant le pot.
Pour montrer qu’il ne veut plus parler de ça, Antoine se met à radoter, un peu comme si sa démence était volontaire.
— Si tu veux aller voir Victor, dit-il au bout d’un moment, pourquoi que tu passerais pas par la porte, comme tout le monde ?
Berthe vide son café et sort. Elle fait quelques pas dans le chemin taillé dans la neige puis se tourne vers le château où fume la grande cheminée carrée. Un château en ruine qui abrite un trésor, avec un vieil avare qui ne sait même pas que les voleurs peuvent aller se servir…
L’ignorance évite de se faire du souci. Victor fume sa pipe devant son feu, dans cette grande cheminée de granit où se sont succédé ses ancêtres. Il se brûle les yeux aux flammes. Il pense. La conspiration est autour de lui. Les arbres, les taillis, la neige, tout conspire contre les hommes de Beauchabrol. Les flammes mordent le bois, le grignotent de leurs dents dorées et s’allongent sous leur chapeau de fumée. Elles conspirent aussi. Quand les collines ont tremblé, il y a deux ans, pareilles à de grosses bêtes agacées dans leur sommeil, Victor avait eu le même sentiment. Et puis les Martiens… C’était pas des blagues pourtant, pas plus que les loups…
Il sent au fond de lui comme une révolte, puissante, lourde, obstinée. Il est fait de ce pays, de ce grand plateau froid et acide où la terre ne donne du blé qu’après un bon chaulage. Il vient d’elle, comme le ver de la pomme. Comme l’arbre qui plante ses racines dans le dur du rocher. Comme son grand chêne.
Ce matin, il est allé se promener, juste après le départ des gendarmes, pendant que les autres mangeaient. Il était seul à côté de son château, avec la neige, le vent qui virait, les murs éventrés, la terre qui en coulait comme du sang. Et la révolte s’est mise à gronder en lui ; l’orage tenace lui a malaxé les tripes.
Il se lève, prend sa veste et son chapeau. Bernadette débarrasse la table. Dehors, Victor reste un long moment sur le perron, sur ces larges pierres usées par les pas de ses ancêtres, les passages quotidiens depuis trois siècles. En regardant son hameau immobile, il a l’impression d’être le dernier reste de quelque chose de très important. Comme un monument qui n’est pas seulement là pour le souvenir. Charles est en train de bricoler ses pendules dans son atelier. Ses coups de marteau font un bruit sourd qui se détend dans l’air.
Le temps un peu éclairci s’assombrit de nouveau. Il va reneiger avant le soir. Le vent s’est arrêté mais il continue de souffler en altitude, juste assez fort pour apporter d’autres nuages, d’autre neige. Victor connaît bien ce vent. On ne vit pas soixante années sur le plateau sans connaître les caprices du temps. Ce soir, au coucher du soleil il se lèvera avec l’averse de neige, sifflant sur les pignons éventrés. Cela, Victor le sent à trois fois rien mais les vieux le lui ont enseigné sans mot, par des attitudes. La connaissance du temps, c’est un instinct qui ne se transmet qu’à des enfants du pays.
C’est là qu’on voit les étrangers ! Des jeunes sont venus s’installer dans un hameau voisin complètement abandonné. Ils sont arrivés avec leurs idées de la ville, en pensant qu’ils allaient réussir là où une multitude de paysans avait échoué. Ils se sont mis à faire de l’élevage parce que c’était la mode, ce retour à la nature, ce snobisme de comblés, mais le plateau ne les a pas acceptés. Ils ont dû repartir vers leur ville où la vie est plus facile en laissant là leurs illusions, leur esprit d’entreprise usé pour rien.
Victor marche un moment sur la route tracée par le chasse-neige. Demain, il n’en restera rien, le vent du soir trouvant un malin plaisir à combler ce qui s’oppose au nivellement.
Il fait demi-tour, passe devant la maison de Granget et arrive à l’étable du meunier. Il entre en poussant la porte. C’est l’heure où Blandine prépare les topinambours des moutons.
— Je te savais là ! dit-il. Je voulais te voir.
La fille ouvre de grands yeux, étonnée que cet homme déjà vieux, repoussant, lointain, ait envie de lui parler.
— Oui, insiste Victor, j’ai quelque chose à te montrer. Avec ces loups, on ne sait jamais ce qui peut arriver et, mine de rien, je t’ai vue à l’œuvre. Tu me donnes confiance…
Victor enfonce son large chapeau sur son visage. De cette ombre ne passe que le menton mal rase et la moustache qui couvre les lèvres.
La fille hésite. C’est la première fois que Victor lui adresse la parole. D’habitude, il ignore tout ce qui est jeune, les femmes et les enfants.
— Allons, viens, tu ne le regretteras pas !
Il sort. Blandine hésite un moment puis le suit, sans un mot. Attirée par quelque chose qu’elle pressent vaguement. La fille a sa cape de bergère qui est à la mode à Limoges et dans les grandes villes. Elle suit le petit homme sombre, tassé sous son chapeau et il y a dans la compagnie de ces deux êtres, elle jeune, belle, légère, effleurant la neige, lui vieux, lourd, retors, une telle opposition que ça devient étonnant. Victor qui le sait recherche peut-être cet étonnement. Il passe au milieu du hameau, devant la maison de Granget, traverse son jardin et monte le grand escalier du château sans se dissimuler, en prenant son temps, comme s’il cherchait à se faire voir.
— C’est vrai que votre cave est pleine d’or ?
— Viens, tu vas voir…
La neige aveugle malgré les nuages, la grisaille qui revient. La fille marche les yeux à moitié fermés, tournés au fond d’elle. Ici, personne ne sait vraiment ce qu’elle pense, pas même sa mère. Secrète, elle ne dit rien de ses projets. À seize ans, quand elle a quitté l’école, des assistantes sociales sont venues voir son père pour qu’il la laisse continuer. Le meunier a refusé, obstiné, comme s’il se vengeait par ce travers de cette naissance qu’il n’a pas engendrée et des enfants qu’il n’a pas eus. Blandine n’a rien dit, pas plus sa désapprobation que le reste. Elle a seulement murmuré qu’elle ferait ce que son père voudrait… Alors, elle s’est retrouvée derrière les moutons, dernière bergère que la modeste condition et l’incertitude de l’avenir n’effarouchent pas. Pourtant, sous son regard clair, au-delà de cette soumission, ce silence qui n’est plus celui d’un enfant, on pressent qu’il y a toute une série de calculs prêts à servir.
Victor entre chez lui et fait signe à Blandine de le suivre. Il paraît tout guilleret. Lorsqu’ils arrivent à l’escalier de la cave, la fille a un geste d’hésitation.
— Viens, je suis pas méchant. Les autres sont jaloux, alors ils m’inventent des défauts. Ton père n’a pas été très gentil avec toi. Quand je pense qu’il a refusé de te laisser aller au lycée ! Fallait venir me voir, j’aurais payé tes études !
Il sourit. Il sait très bien qu’il ne les aurait pas payées mais ça ne coûte rien de le dire. Blandine hésite toujours. Elle ne comprend pas où le vieux veut en venir. Elle se sent mal à l’aise.
— Tu ne le regretteras pas ! dit Victor en fermant la porte de la cuisine où Bernadette s’est de nouveau mise à faire la vaisselle. Ce que je vais te montrer, personne ici ne l’a vu. Pour en entendre parler, tu as dû en entendre parler ! L’envie et la jalousie, ça fait dire n’importe quoi ! Je vois bien les autres, quand ils me parlent leurs yeux fouillent les murs du château comme s’ils s’attendaient à y trouver une cachette. Mais l’araignée veille au centre de sa toile ! Allons, viens. Ça va t’éblouir, te rentrer au fond des yeux et t’y laisser une lumière que tu ne pourras pas oublier. Une lumière qui te fera du bien. Il te suffira d’y penser…
Victor ouvre le lourd cadenas de la cave qui se trouve au fond du premier couloir, à côté d’une penderie.
— Au fait, as-tu peur des loups ?
— Oui. J’ai peur des gens aussi. Des fourbes, des maisons abandonnées, des fantômes qui vivent sur la bruyère… Du vent !
Pourquoi dit-elle tout cela ? Elle le regrette brusquement et fait un pas de recul.
— Allons, viens. Après tu n’auras plus peur de rien.
Elle suit Victor dans l’escalier de pierre. D’avoir parlé comme ça sans penser précisément à ce qu’elle disait, ça lui a fait du bien. Dans la cave, la douceur de l’air la surprend.
— C’est toujours comme ça ! explique Victor. En été, il fait frais, et en hiver, tu trouves l’air doux. Une bonne cave pour le vin et pour le reste…
À côté d’une pile de bouteilles vides, il y a des saloirs alignés. Le couloir et les deux pièces sont en voûte construites en pierres taillées qui ne laissent suinter aucune humidité. Victor soulève un couvercle.
— Regarde, fille.
Blandine baisse les yeux. Elle pousse un petit cri d’étonnement. Le souffle coupé, elle regarde ces pièces d’or, d’argent, ces bagues, ces colliers étincelants. Le saloir est aux trois quarts rempli.
— Le trésor de ma famille, dit Victor. L’effort d’une dizaine de générations et peut-être plus. Un travail lent et obstiné. Un désir de fourmi avec la maladie du collectionneur. Pendant la guerre, il a fallu l’enterrer. Maintenant ça dort là en attendant que ça fasse besoin.
— Et les voleurs ?
— Tout le monde parle de cet or mais personne ne sait exactement ce qu’il en est. De nos jours, on ne cache pas son or dans un saloir. Tu peux y mettre les mains. C’est plus doux et plus chaud que la peau d’un homme.
Elle le fait. Elle prend des poignées de pièces d’or, comme elle le ferait avec des fèves ou des haricots secs et les laisse tomber, charmée par le bruit du métal. Une pluie qui fait perdre la tête.
— Bon, maintenant, tu retournes à ton travail !
Victor a ses petits yeux qui brillent. Un léger sourire écarte un moment sa moustache. Devant lui, éblouie jusqu’au fond d’elle-même, Blandine ne peut se détacher de la vue du trésor. L’araignée se tasse sous son chapeau ; la proie a mordu au piège. Enfin, l’homme couvre le saloir et tourne le bouton de la lumière. Blandine se trouve un moment dans le noir, elle grimpe les escaliers à tâtons. Victor pousse la trappe et la fille sort à côté de la penderie. Par la porte ouverte, elle voit le hameau, la neige, les collines, les ruines et enfin la maison du meunier.
— Retourne à ton travail ! dit Victor.
— Pourquoi m’avez-vous montré ça ?
— Pour rien. Il faut que je voie ton père un de ces jours…
Victor regarde s’éloigner la fille. Il rit. Un rire sec, presque intérieur, une grêle de rire qu’il garde en lui depuis la mort de sa femme, depuis toujours. Ça le libère et il se sent léger, gai comme un papillon. Tant pis pour les loups, tant pis pour la neige. Sans eux, il n’aurait pas osé entreprendre ce à quoi il pense depuis longtemps. La vieillesse se régénère toujours au contact de la jeunesse.
À la Font Neuve, le bruit souterrain de la rigole est étouffé par la neige. Une rigole à peine visible entre les herbes. Ça n’a presque pas d’eau d’un bout à l’autre de l’année mais ça coule régulièrement, même au plus sec du mois d’août. Froide en été, chaude en hiver. Il ne faut pas s’y pencher en pleine sueur, après le travail. La douceur de cette eau est un poison. Combien de jeunes y ont laissé leur santé ?
Deux merles continuent de se disputer et sautillent sur la neige, battent des ailes et ressemblent à un chiffon noir que le vent secoue. Ils ne savent pas que Victor est heureux. Alors, le petit homme tasse une boule de neige et la lance aux oiseaux qui s’envolent sur les noisetiers.
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