Beauchabrol ou le temps des loups
Après manger, les hommes se sont rassemblés…
Après manger, les hommes se sont rassemblés sous le grand chêne de Victor. Ils ont chargé leurs fusils et, pour se donner une contenance, se sont mis à évoquer leurs souvenirs. Ils ont même essayé de raconter des blagues mais personne n’a envie de rire. La neige ne tombe plus et se contente de peser. Il fait un peu plus froid que ce matin. On dirait que le vent veut tourner au nord.
— Ça, dit Granget, ça peut pas tromper ! Il va se mettre à faire sec et peut-être qu’on verra le soleil avant la fin de la semaine !
— Ça changerait un peu ! continue Lebrac qui grelotte, maigre dans ses habits trop grands.
— Moi, fait Charles, ça me rappelle le Sahara où j’étais pendant la dernière guerre !
— Ah bon ? Et il y avait de la neige au Sahara ?
— Non, mais il faisait froid, très froid la nuit et très chaud le jour… T’aurais vu ces hommes habillés comme en plein hiver ! Et ces femmes… On leur cousait le truc quand elles avaient dix ans et on y mettait une crotte de chameau séchée pour le trou du pipi !
Victor se tait. Les sottises de Charles ne l’intéressent pas. Il écoute le vent se lever et pousser des lambeaux de ciel fragiles comme de la glace. Le bruit du torrent arrive jusque-là comme une grêle sur les feuilles nouvelles. Louis grimace comme un singe. La peur lui torture l’estomac. Le vieux a continué de radoter. Il a parlé des derniers loups :
— Le père a dit qu’une fois, mon pauvre grand-père revenait de la foire de Bugeat et en arrivant au tournant des Topinambours, qu’est-ce qu’il voit ? un troupeau de loups qui lui barrait la route. Il n’a pas peur et il passe : les loups étaient en train de manger une vieille qui vivait seule dans une cabane à côté de la Vézère…
Henri ne dit rien. Comme d’habitude. Il ne parle que lorsqu’il est seul. Le silence fait partie de sa personne. Il écoute Blandine qui appelle son chien à côté de l’étable des moutons.
— Elle veut essayer de les faire sortir pour les conduire à la Font Neuve ! explique le meunier. Ce sera mieux que de leur apporter de l’eau.
Au bout des collines, l’air et la neige se mélangent en grasses volutes à peine perceptibles. Victor a de grandes bottes qui lui montent jusqu’aux genoux. Le meunier a le visage aussi rouge qu’un fruit mûr. Ce n’est pas qu’il boive, c’est sa nature. Il ne blêmit que lorsqu’il est en colère. Ses grandes jambes semblent amputées dans cette neige ou elles disparaissent. Ses yeux pleurent des larmes salées qui coulent jusqu’à ses lèvres.
Victor tire nerveusement sur son mégot. Il est tellement petit sous son large chapeau noir que son fusil semble démesuré.
— Et ces femmes, continue Charles, leur homme les dépucelait avec son couteau, la nuit de noces…
— Ah bon ?
— Oui, c’était la preuve qu’elles étaient bien vierges !
— Et tu voudrais qu’on te croie ?
— C’est pourtant aussi vrai que je te vois !
— Bon, arrête tes conneries ! On y va, fait Victor qui s’impatiente.
— C’est aussi vrai que tes histoires de loups ! répond l’ivrogne vexé. D’ailleurs t’as beau dire ; l’Antoine a raison, le loup c’est beaucoup plus qu’une bête ! Tu sais ce qu’on disait de la fille de Bastien qui vivait à Millevaches ? Les vieux racontaient qu’elle avait eu un fils d’un loup. Ouais, un fils qu’elle a caché chez elle toute sa vie ! Il ne sortait que la nuit ! Un jour, on l’a retrouvé mort, ses pattes de loup croisées sur sa poitrine d’homme. Il avait des crocs brillants qui sortaient de sa bouche.
— Tout ça, c’est des conneries ! dit Granget. Des histoires de l’ancien temps. Les gens étaient si bêtes qu’ils auraient cru que l’eau pouvait monter dans les Monédières.
— Fallait bien les tenir par la peur ! fait le meunier. Sans la peur, les curés auraient pu faire un autre métier !
Louis trouve qu’il fait plus froid que d’habitude et marche péniblement derrière Henri. Granget grogne avec une telle insistance que cela en devient agaçant. Les nuages sont arrêtés. Ils semblent suspendus en équilibre sur une lame d’acier. Le vent ne souffle plus, sauf au ras de la neige où il soulève des tourbillons qui s’enroulent autour des arbres. Le meunier marche en se dandinant. Il fend la neige, le corps en avant, têtu, bourré d’une volonté incendiaire et tenace.
— Tiens, les chiens…
C’est vrai. Ils le remarquent tous en même temps. Les chiens sont restés au village. Sans eux l’air semble plus lourd. Les hommes se taisent et le silence qui les entoure entre jusqu’au fond d’eux comme un termite qui ronge patiemment les plus robustes charpentes. À mesure qu’ils s’éloignent des maisons, qu’apparaît la frondaison blanche des sapins de Victor, le pas est moins assuré. Charles se tait. Henri semble bossu.
Il n’y a qu’une traînée de corbeaux à moitié noyés dans les nuages qui flottent là-haut, passant sans voir le plateau écrasé de neige. Les sapins opposent leur mur compact comme un front, planté là pour cacher aux hommes ce qu’ils ne doivent pas voir.
Henri marche derrière le meunier. Les arbres, les collines, le ciel tournent autour de lui comme un grand plat taché de grisaille. La bretelle de son fusil lui scie l’épaule. Cette nuit, il n’a pas beaucoup dormi. Le chien sous la table de la cuisine a aboyé plusieurs fois. Pas comme il le ferait à un bruit de nuit mais avec une sorte de peur contenue. Parfois, il gémissait et tout ce remue-ménage rappelait au rouquin les silhouettes des loups, leurs yeux fendus en amande, comme des yeux de Chinois. Et il s’est souvenu de ce que lui a dit sa tante de Saint-Merd. Ça l’a laissé les yeux ouverts sur le noir et la bouche sèche.
— Ma mère se souvenait du dernier loup qu’on a tué ici, dit Charles que le silence oppresse. Il était tout blanc, albinos comme disait le louvetier de Chamberet… Paraît que ça arrivait de temps en temps. Il avait plusieurs louves qu’on n’a jamais pu retrouver et qu’on voyait de temps en temps en hiver…
— Tout ça c’est de la sorcellerie ! dit Granget qui refuse tout en bloc, les proverbes de l’ancien temps, les connaissances météorologiques, la religion des curés et les croyances païennes. Ouais, de la sorcellerie et ça n’existe plus !
— Ça n’existe plus ? fait Louis qui souffle déjà entre chaque syllabe. Et mon père alors ? Qu’est-ce que t’en fais ? Il t’a pas soigné de la coqueluche quand tu étais petit ? Et tu n’es jamais venu le chercher pour ta truie étranglée, pour ta vache qui avait la fièvre, l’an passé ?
— Ouais, mais c’est différent !
— Bien sûr ! Ça évitait de payer le vétérinaire de Saint-Merd qui se déplaçait pas pour rien !
Il se gratte la gorge. La querelle butte contre l’air froid et la blancheur sidérale de la campagne. Louis et Granget qui n’ont jamais été particulièrement amis se sentent aujourd’hui unis par une espèce de solidarité spécifique qui rend dérisoires les querelles d’hier.
Un merle sort d’un houx que le vent a curieusement débarrassé de la neige en ne laissant qu’un dôme blanc qui l’écrase. Victor sursaute. Il suit des yeux le vol rapide de l’oiseau, reçoit comme un coup de hachoir son cri rigolard. La troupe traverse maintenant le pré de Granget qui touche celui de Victor et le perce en son milieu d’une espèce d’arête rocheuse hérissée de bruyères, d’ajoncs qui poussent entre les caillasses. Victor marche le dernier, à cause de ses jambes qui sont les plus courtes et de son peu d’empressement à aller courir le loup. Cet après-midi, près de la bergerie du meunier, il a vu la fille. Il a souri sous son chapeau noir et l’a estimée, comme une belle vache.
Ils n’ont pas fait dix pas vers les rochers que le meunier s’arrête. Des traces sont devant lui, entremêlées comme un gribouillage.
— On les suit ?
Le silence de la forêt donne à la nuit tombante une lourdeur sournoise prête à écraser au premier moment d’inattention. Les traces des loups sortent du bois de sapins et se dirigent en biais vers le village. La nuit descend jusqu’à la hauteur des épaules comme un couvercle avec son poids de mystère, ses nuages qui tassent la lumière laiteuse de la neige sans qu’on puisse se voir à travers.
— Je comprends maintenant ce qui faisait peur aux moutons ! dit Henri en armant son fusil. J’ai vu la fille qui pouvait rien en faire ce matin…
Pour se donner une contenance, Louis souffle dans ses mains. Le meunier cherche dans les larges poches de sa veste. Victor ne bouge pas.
— Alors, qu’est-ce qu’on fait ?
— La belle affaire, tiens ! Faut suivre !
Henri passe le premier. L’inaction des jours passés lui pèse. Il garde en lui une colère sourde, puissante comme son corps, une colère contre ces nuages qui apportent la neige, contre cet hiver qui n’en finit pas, contre lui, contre tout. Une colère de la taille de celles qui font faire les bêtises.
La marche reprend, parallèle aux traces des bêtes. Les hommes ne parlent pas et retiennent leur souffle, serrant leur fusil comme à l’approche de l’ennemi. Au bout de quelques minutes ils ont fait le tour du mamelon rocheux. Les loups sont là, assis en rond sur la neige.
Leurs yeux qu’allume la pénombre sont fixés sur les hommes. Louis tremble comme une aubépine sous le vent. Victor serre la crosse de son fusil. Les loups semblent les attendre, comme s’ils avaient décidé que la première rencontre se passerait ici, loin du hameau, en terrain découvert.
Henri craque le premier. Parfois, le colosse est vulnérable comme un enfant. Devant ces bêtes, la colère lui brûle les poumons. Il faut qu’il fasse quelque chose contre ce silence qui dure, tombe des arbres, cette nuit qui enveloppe les formes et empêche de voir nettement, ce vent, juste réveillé qui passe au-dessus des collines en longues enjambées… Il pousse un cri sauvage qui le libère d’un seul coup, lève son fusil, tire vers les loups, sans viser. Les deux chevrotines font une raie lumineuse dans la nuit. Le bruit s’en va d’une colline à l’autre, formidable de puissance.
— T’es fou ou quoi ?
Le meunier s’est planté devant le rouquin.
— C’est la guerre que tu veux avec ces bestiaux ?
Les loups se lèvent les uns après les autres, comme s’ils respectaient une règle de préséance, puis disparaissent dans le bois de sapins.
— Vous avez vu ? hurle Henri, c’est pas possible que je les aie tous manqués !
— Bien drôles ces loups ! constate Charles. Des loups normaux, ça aurait eu peur, ça aurait fui plus vite ! Ceux-là ont une de ces façons de te regarder ! Avec le lièvre ou le sanglier, pas d’histoire : ça détale devant toi et tu lèves le canon parce que tu es vraiment le chasseur et la bête le gibier, mais là, hein ?
— Tu l’auras manqué, voilà tout ! dit Victor en rebroussant chemin.
Les autres suivent. Un hibou passe près d’eux. Le bruit soyeux de ses ailes a une intensité peu ordinaire. Il se perche sur un arbre mort à la lisière de la forêt de sapins et pousse son cri lugubre qui pénètre jusqu’au fond des chasseurs. La neige freine leurs pas, entre dans leurs bottes et durcit leurs pieds qu’ils ne sentent plus.
Au hameau, la meunière les attend. Elle a passé un fichu sur ses grands cheveux bouclés de gitane. Ses yeux clairs semblent percer la nuit. Elle regarde son homme, le grand Lebrac et puis les autres en passant très vite sur l’ombre ratatinée de Victor.
— Venez vite ! Les moutons…
Ils se précipitent, Henri le premier, content de pouvoir satisfaire le besoin de mouvement de son corps taillé pour ça.
Blandine est là, à côté de sa mère. La fille, comme on l’appelle ici. La lampe de l’étable éclaire sa silhouette un peu plus grêle que celle de la meunière. Victor recule son chapeau, Henri, le rouquin, baisse les yeux.
Blandine a dix-huit ans. C’est la fille de la meunière née d’une aventure avec un rémouleur du bas pays qui passe les hivers pour aiguiser les couteaux et les ciseaux. Quand Blandine est née, Héloïse s’en est prise au rémouleur qui n’a rien voulu savoir. La fille aurait pu avoir cinquante pères, alors comment trouver le véritable ? Comme la mère du meunier venait de mourir et qu’on manquait de femme au moulin, Lebrac a pris la fille-mère, cette femme de tout le monde et il s’est mis à la regarder avec les yeux du propriétaire en exigeant l’exclusivité de ses charmes.
La fille a grandi dans cette maison, avec un vieillard méchant qui lui reprochait de vivre, un meunier bossu et son pseudo-père qui ne lui adresse presque jamais la parole. Elle a grandi toute seule, au hasard, allant parfois confier ses peines de petite fille à Charles, l’ivrogne qui lui rapportait des bonbons de Millevaches.
Elle a poussé comme une touffe d’herbes dans le fossé, comme un coquelicot au milieu du blé, sans que personne ne s’en aperçoive, en menant son troupeau de moutons au pré. Charles n’ose plus la regarder. L’air des collines lui a donné quelque chose de différent des autres jeunes. Sa peau a la fraîcheur de l’adolescence et réveille le désir. Ses cheveux font plaisir à regarder. Les mêmes que sa mère, cela, Granget l’a remarqué de nombreuses fois bien qu’il n’ait jamais osé s’en approcher.
La fille parle peu. Personne ici ne se souvient du son de sa voix, toujours très basse, comme retenue par une pudeur excessive. Elle marche derrière ses moutons et personne ne sait exactement ce qu’elle pense. Sa beauté attire. Des jeunes, surtout l’été, viennent rôder autour, et elle les repousse avec un sourire amusé…
Apeurés, les moutons se tassent devant l’étable. La tête sur le sol, ils ne bougent pas, masse informe, dure, compacte, tas de laine sale qui sent le purin.
— J’ai voulu les emmener boire à la fontaine, explique Blandine. Et puis, plus moyen de les faire avancer…
Le meunier qu’un rien emporte se met à taper dans la laine à grands coups de pied. Il commande les chiens qui font le tour en grognant mais refusent d’obéir. Les moutons c’est bien pratique : on peut taper dessus, ça ne se plaint jamais. Louis y va à cœur joie : comme pour se décharger d’une colère trop lourde, il profite de cette occasion inespérée.
— Laissez ! dit Henri. Vous n’arriverez à rien. On va les porter un à un dans l’étable…
Sans attendre, il prend le premier animal qui se présente à lui, le soulève à bout de bras comme un tas de chiffons et le porte à l’étable. Granget lui donne un coup de main. Au bout de cinq minutes, le troupeau est à l’abri. Blandine s’approche d’Henri :
— Tu es fort ! dit-elle, admirative.
Le rouquin sent le feu de ses taches de rousseur lui monter au visage. Il baisse les yeux, vaincu par ce regard de jeune fille, lui qui a assommé un bœuf.
La nuit pèse sur les épaules comme si on portait un sac de plomb. Au moindre bruit, on s’étonne de ne pas voir surgir les abominables bêtes. La présence des voisins hérisse. Blandine prend le bras de sa mère et rentre chez elle. Les hommes en font autant. L’ombre est maintenant menaçante. La neige tombe de nouveau, fine et serrée. Elle papillonne dans le carré de lumière de l’étable et fait comme un bruit d’insecte, un cliquetis à peine audible. Granget a suivi la meunière des yeux. Il soupire, serre les dents en donnant un coup de pied à un monticule de neige et rentre chez lui à son tour.
En s’installant près de la cuisinière, à sa place habituelle, Henri pense encore à ce que la fille lui a dit. Il a sorti la grosse boîte de poudre, les plombs et fabrique des cartouches :
— Je vais mettre double dose ! dit-il à sa mère. On verra bien qui aura le dernier mot.
Noellie s’assoit en face de lui et le regarde longuement. Sa peau est aussi blanche que ses cheveux. Les rides y creusent tout un réseau de vallées.
— T’en fais pas ! dit-elle à son fils dont elle a remarqué la nervosité excessive. La neige fondra bien un jour et les loups ne peuvent pas nous faire grand mal dans la maison !
Henri poursuit fébrilement son travail, comme si l’espérance des jours futurs passait par ces cartouches qu’il aligne sur la table, par la violence de mort qu’elles contiennent.
— Tu sais ce que la tante Clémence m’a dit, hier, quand je suis allé chercher le pain ?
— Non. Mais sûrement du mal des gens. La tante Clémence ne sait que faire ça ! Elle ne pouvait même pas s’entendre avec ton pauvre père !
— Elle m’a dit de me marier et de foutre le camp !
— Qu’est-ce que ça peut lui faire à elle ? Tu peux bien faire comme tu l’entends et si le mariage c’est pas à ton goût ? On croirait que ça la regarde ! Comme si on n’était pas bien tous les deux, hein, mon Henri, qu’est-ce que t’en penses ? Elle se plaît de semer la brouille… Qu’est-ce qu’ils avaient les moutons de la fille ?
— Peur. Il a fallu les porter un à un dans l’étable !
— Bien gentille, la Blandine ! Mais tu peux dire qu’elle prend tout droit le chemin de sa mère… De la race de ribaude, et la mauvaise graine ne se perd pas !
Henri donne un violent coup de manivelle à sa machine à sertir les cartouches et ne répond pas.
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