Beauchabrol ou le temps des loups
Henri est le premier à les voir…
Cette année, l’hiver n’en finit pas. Il a neigé en novembre, gelé par-dessus et reneigé en janvier. Le soleil est venu avec le vent du sud et a duré jusqu’à la Sainte-Luce. On a cru que c’était fini mais depuis dix jours, il neige de nouveau. C’est arrivé sans avertir, vers les quatre heures de l’après-midi, comme un nuage de passage, par le nord, et ça n’a pas arrêté. Les flocons tombent réguliers, serrés… Ils occupent tout l’espace, naissent de l’air qu’ils rendent opaque. Il n’y a plus de ciel, plus de terre, plus de maison. On se trouve en face de cet écran blanchâtre, presque gris, cendreux, imperméable, face à soi, dans une solitude qui n’en finit pas de peser, indéfinissable, toujours présente. Tout s’arrête d’exister, la route départementale de Saint-Merd-les-Oussines à Millevaches, les collines, le monde entier.
Des hivers comme celui-là, les gens de Beauchabrol en ont perdu l’habitude. Au bout de huit jours d’isolement, Henri doit descendre faire les courses à Saint-Merd-les-Oussines. Forcément : rien n’est comme avant. On faisait tout chez soi, le pain, le miel des ruches, les légumes, le fromage. Depuis l’exode, les gens qui restent se laissent aller à la facilité : le pain vient du boulanger de Saint-Merd qui fait la tournée le samedi matin. Le lundi, c’est le jour de Banitte, l’épicier de Millevaches mais, avec l’augmentation de l’essence, Banitte a dit qu’il ne pourrait pas continuer bien longtemps. Ce n’est plus rentable : il n’y a pas assez de monde et ça fait trop de kilomètres…
La neige ajoute son poids d’angoisse aux landes désertes. La voix ne porte pas à dix pas dans cette pluie de flocons serrés, droits, persistants. On se demande comment le ciel peut être assez grand pour contenir tout ça. Il n’y a plus de détails connus, plus de haies, plus de fossés, plus de chemin, plus de route, plus de limite. On a l’impression d’être très haut, au sommet d’une montagne isolée, perdue dans un désert de sel, mort et infini…
— Et dire que les gens de la ville trouvent ça beau !
Henri est fort, jeune, la trentaine, rouquin comme l’eau rouillée de la Font Neuve. Quelquefois, les autres l’appellent Le Rouge mais ça le vexe. Il pousse ses grandes jambes dans cette neige molle où elles s’enfoncent sans trouver un fond dur et solide à leur mesure. Sobre, silencieux, sa force en impose aux autres. L’année dernière, d’un seul coup de poing entre les cornes, il a assommé le taureau de Louis. Depuis, Victor fait attention lorsqu’il lui parle. Les taciturnes sont toujours les plus redoutables !
Se fiant à son instinct, aux vagues formes écrasées des arbres, il tente de suivre les chemins pour éviter les ornières où il roule tout entier, dans plusieurs mètres de cette saleté blanche qui étouffe comme un duvet gelé.
Les cantonniers n’ont pas passé le chasse-neige sur la départementale entre Saint-Merd-les-Oussines et Millevaches. Cela n’aurait servi à rien : le vent a tôt fait de tout remblayer. Il ne lui faut pas une heure pour effacer cette marque d’obstination des hommes.
C’est l’isolement total pour les hameaux retirés du grand Plateau de Millevaches. Mais tout le monde s’en fout : il y a des trains qui ne circulent plus, des poids lourds bloqués à l’entrée du tunnel du Mont-Blanc. À Orléans, il a fallu transformer en dortoir une cantine pour des automobilistes bloqués sur la Nationale 20. Personne n’est épargné par la rigueur de l’hiver mais de penser que les autres souffrent, cela n’arrange rien à ses propres affaires. Le facteur ne passe plus, il n’y a plus de voitures sur la départementale, plus de nouvelles, plus rien que ce silence immense et gelé des collines qui vomissent un à un leurs hommes et leurs villages.
Autrefois, c’était peuplé par ici. Les hameaux regorgeaient de monde et on s’entassait à plusieurs familles dans la même maison. C’était vivant, plein de jeunesse. Les champs avaient la propreté d’un tablier neuf et les haies bien taillées donnaient à la campagne l’aspect d’un grand jardin. Les hommes chantaient en poussant la charrue. Des enfants se poursuivaient en criant. Il y avait des bergères et des jeunes pour les faire rouler dans l’herbe tendre. Souvent, en été, les gens se criaient d’une colline à l’autre et se faisaient des signes, pour le plaisir. C’était bon, chaud au cœur comme le chant des grillons à la tombée de la nuit après une journée passée à faucher ou à charger le foin. Il y avait parfois plus de dix hommes assis sous le chêne de Victor, silencieux, contents d’être ensemble et fumant la pipe en reposant leurs membres lourds de fatigue.
Maintenant c’est fini. Il n’y a plus personne, même plus de gibier, plus de perdrix, plus de lièvre, plus de passée de pigeons. Que des hameaux déserts, ruines envahies par les ronces où le vent du nord se brise et crie une espèce de douleur désespérée qui surprend le voyageur nocturne.
En passant à travers champs, il y a à peu près quinze kilomètres pour aller de Beauchabrol à Saint-Merd-les-Oussines. Vingt minutes en voiture à cause des tournants. À pied, dans cette neige, c’est le bout du monde.
Henri est parti ce matin avant le jour, après avoir fait manger les vaches, porté du grain aux poules et quelques raves aux lapins. Il doit rapporter des miches et des tourtes de seigle pour tout le monde. À force de tourner en rond, il éprouve le besoin de se dégourdir les jambes et cette longue marche est la bienvenue.
Il arrive à Saint-Merd vers une heure de l’après-midi, pose son sac chez le boulanger, passe la commande et s’en va se chauffer chez sa tante Clémence, une femme grosse, ronde, avec une fine ceinture qui la cisaille. Elle vit seule dans un petit appartement surchauffé maintenant que son fils Bertrand est dans les postes à Paris. Elle ne monte plus à Beauchabrol depuis que son frère – le père d’Henri – est mort, il y a quatre ans, écrasé par une grume de hêtre.
Henri lui donne les nouvelles « d’en haut ». La mère va bien. Toujours solide. Et Victor ? Il ne change pas, aussi radin. Son or ? Caché quelque part. Une vipère ! De la mauvaise race de bourgeois, même s’il n’en a plus les apparences. Clémence parle à son tour de son Bertrand qui espère bien avoir sa mutation pour Millevaches où le receveur va prendre sa retraite l’année prochaine. Elle a fait le nécessaire auprès de « qui tu sais ». Faut pas en avoir honte ! De nos jours il n’y a que ça qui marche !
— Mon Dieu ! Mais je parle et tu n’as pas mangé !
La tante lève les bras au ciel. Elle fait partie de ces femmes qui se noient dans une tasse de café. Henri n’a pas mangé et on perd du temps en bavardages ! Allez, assieds-toi. Je vais te trousser quelque chose vite fait. Elle sort le pain, le vin, une assiette, un verre et installe Henri près de la cuisinière surchauffée.
La cuisine de la tante Clémence a un goût, une saveur particulière, même dans les plats les plus simples, quelque chose qui plaît à Henri et qu’il ne trouve nulle part ailleurs. Cela lui rappelle son enfance, les dimanches où il descendait avec son père et sa mère, dans la carriole, tirée par le vieil âne qu’il fallait battre jusqu’au sang pour le faire avancer…
Après le café chaud, Henri s’essuie la bouche d’un revers de manche, dit : « c’était bien bon ! » et se lève.
— Va falloir que j’y aille ! C’est que je suis pas encore grimpé là-haut !
Il prend son pardessus qui a séché et se dirige vers la porte. Il embrasse sa tante d’un geste machinal et rapide.
— Faudra monter nous voir un de ces jours, quand le Bertrand sera là ! La mère sera contente !
Il sait que ce n’est pas vrai, mais l’invitation fait partie du rite de l’au-revoir. Alors qu’il sort, la tante le retient par la manche :
— Écoute-moi, Henri, t’es un brave petit, toi, courageux, fort et tout. Mon Bertrand t’a toujours préféré à ses autres cousins. Alors, ne reste pas là-haut ! L’air est empoisonné. Tu vois bien que c’est tous des fous ! Fais vite ! Le vent de la montagne leur a porté à la tête ! T’es jeune ! Tu peux encore te marier ! Alors fous le camp, file tant que tu le peux ! Y sont tous fous !
Henri ne répond pas et sort. Il passe prendre son sac de pain, salue maladroitement et part. Le chasse-neige s’est arrêté aux dernières maisons avant les collines. À mesure qu’il s’éloigne, la solitude de la neige l’enveloppe comme s’il grimpait sur les nuages. Il n’y a plus d’horizon, plus de chemin. Les arbres sont écrasés. À côté, la Vézère roule son torrent d’eau froide et verte, coupant la campagne de son trait sombre. Au-dessus du flot, des morceaux de glace s’accrochent aux branches, lourds et tranchants.
Aujourd’hui, Henri n’est pas tranquille. Il a comme un mauvais pressentiment auquel il essaye de ne pas penser tellement ces choses-là sont absurdes. Plusieurs fois, il a roulé dans le fossé, s’est noyé dans les profondeurs de la neige avec le sac plus gros que lui et il s’est débattu à coups de bras, essoufflé, perdu. Sa force ne lui sert pas à grand-chose. Le vent efface ses traces sur ses talons.
La nuit arrive vite. Elle se pose sur la neige, lâche son grand filet sans avertir, puissante, entre les flocons, et ça pèse sur les épaules à ne plus pouvoir avancer. Henri ne sent plus le poids du sac mais il force l’allure en faisant gicler la neige comme un navire perdu dans l’immensité de l’océan. Sa connaissance des lieux ne lui sert à rien. Il ne voit pas à dix pas, comme s’il arrivait au bout du monde et qu’il allait basculer de l’autre côté.
Avec l’ombre, les nuages se renversent, comme des tombereaux, et les flocons se mettent à tomber plus fort, plus vite, drus, serrés, méchants, piquants comme des bogues.
Henri arrive enfin à l’orée du bois de sapins de Victor qui dresse son mur blanc, comme une falaise. Il s’arrête, complètement perdu sur ce versant de colline où il passe tous les jours.
— Voyons, je suis parti à main droite du ruisseau de Menaud. Ça fait bien ses deux kilomètres et je dois tourner à main gauche au coin des sapins pour arriver au pré de Granget…
Il ne fait pas très froid, mais cette nuit blanche déforme et englue la campagne. Il devrait y avoir le vieux four commun de Beauchabrol, juste dans le coin, et plus bas, les châtaigniers du meunier…
— Alors… C’est-y que tu te décides ? Où que tu passes ? Tu vas pas rester là, planté comme une souche ?
Curieuse, cette façon de se parler, comme s’il avait quelqu’un à côté de lui, qu’il tutoie, quelqu’un qui lui ressemble et à qui finalement, il cache pas mal de choses… Ça le prend toujours quand il est en peine.
Les bêtes sont à deux pas de là, au bord du pré de Granget. Du coup d’œil du berger qui dénombre son troupeau sans avoir à compter, Henri en voit huit, assises sur le cul, et qui le regardent avec leurs yeux de feu.
— Nom de Dieu…
Il aurait pu se tromper, les prendre pour des chiens, lui qui n’a jamais vu de loup et pourtant il est sûr de lui. Il reste un moment immobile, face à ces lunes doubles qui brillent comme des bougies. Son sac de pain est blanc de neige, comme la hotte du père Noël.
— Alors ils avaient raison à la télé et sur le journal… Paraît que l’hiver dernier, il a passé des loups en Creuse…
Henri n’a pas peur. Une bête, même tout un troupeau ne l’ont jamais fait trembler. Chien hargneux, vache furieuse, il ne recule pas, faisant confiance à sa force, à son agilité, à sa jeunesse. Pourtant, un frisson de répulsion le suit partout.
— Saleté, va ! Si j’avais mon fusil, je te ferais voir…
Il ne s’avance pas et n’adopte pas cette attitude de défi qu’il aurait en face d’un taureau en furie. Il fait même un détour pour éviter la proximité des bêtes. On a beau savoir que les loups ne s’attaquent jamais à l’homme debout, pourquoi tenter le diable ?…
— Mais tu peux toucher mon cœur ! dit-il à haute voix en prenant la nuit à témoin, en face du chêne de Victor. Ça ne tape pas là-dedans ! J’ai pas peur ! Pas un brin ! Le détour, c’est pour éviter des histoires au pain. Rien de plus. Attends demain, et tu vas voir…
Victor a laissé la lampe allumée dans la cour de son château. Une bonne intention due au pain. En voyant le moulin mort de Lebrac, Henri pense à Blandine… Elle a dix-huit ans, belle, jeune, avec des yeux clairs qui remplissent son visage, profonds comme un gouffre, transparents comme l’air, purs comme le vent large et puissant du Plateau…
— Tu peux dire ce que tu veux, c’est pas pour le mal que j’y pense ! J’y aiderai, moi ! Y a des jours où elle me fait de la peine, la fille ! Non, c’est pas pour le mal !
Il ne sent plus la fatigue et marche plus vite. Il s’est retourné plusieurs fois, comme si les loups étaient à ses trousses. Chez lui, il pousse la petite porte sombre, cligne des yeux en face de la lampe électrique et pose son sac sur la table de hêtre, où la neige poudreuse coule et se met à fondre.
C’est une petite maison construite à l’ancienne, comme toutes celles d’ici. Contre le pignon, le feu consume les derniers tisons de hêtre que sa mère vient d’y mettre. Il ne fait pas très chaud à cause des courants d’air mais c’est l’habitude. Sur la cuisinière, deux casseroles et une marmite ronronnent doucement. Ça sent la fumée de bois, la suie, le linge sec dans la cheminée. Noellie, la mère d’Henri, règne sur cet intérieur. C’est une femme charpentée, grande, rousse comme lui. Son visage est ridé, tache claire posée sur la masse sombre de son corps vêtu de noir jusqu’aux pieds et d’un silence de pierre collé à son tablier, à ses bas de laine, épais comme la nuit.
— Enfin ! dit-elle. Te voilà ! Je commençais à trouver le temps long !
Henri pose son pardessus mouillé et s’assoit devant le feu sans rien dire. Il présente ses mains aux flammes et goûte la chaleur qui ravive ses membres engourdis.
— J’ai vu des bêtes qui ressemblaient à des loups ou à des espèces de chiens sauvages !
— T’es sûr ?
— Je crois bien que c’étaient des loups !
Noellie reste un moment immobile, oubliant d’essorer l’éponge dont elle s’est servie pour essuyer la table. Ici, même si on ne l’a pas vécu, on se souvient du temps des loups. L’Antoine qui est né en 1893 en a assez parlé. Quand le louvetier de Chamberet est venu avec sa meute pour tuer les derniers, un grand loup gris et sa femelle se sont échappés. Depuis, tout le monde pense qu’il en reste, même si on ne les voit pas, même si les gens d’ailleurs ne veulent pas le croire…
Le feu pète et fait voler une braise sur le banc massif.
— Faut en parler à Victor ! dit-elle. Avec cette neige, on a besoin de se défendre.
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