Beauchabrol ou le temps des loups

Gilbert Bordes · Chapitre 20 sur 22

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Beauchabrol ou le temps des loups

Du four en ruines on voit parfaitement…

Du four en ruines on voit parfaitement l’éperon rocheux où le docteur Duraut a mis le cadavre du chien empoisonné. Les gens de Beauchabrol s’y relaient pour surveiller l’arrivée des loups. Ils se retrouvent là comme ils se retrouvaient avant sous le chêne de Victor. Mais personne ne parle de semailles ou de printemps. Ils se regardent en silence, se font des signes et attendent. Depuis deux jours, les loups tournent autour du rocher. On les voit nettement, même sans jumelles. Ils s’avancent timidement, en rampant, le nez sur la neige pour y trouver des odeurs suspectes. Cela, le docteur Duraut a dit que c’était un bon signe. Le froid qui a arrêté la pluie et la fonte de la neige, travaille pour les hommes. Les loups n’ont toujours rien à manger et ils doivent avoir nettoyé depuis longtemps les terriers des alentours de leurs derniers renards.

Le soir, à la tombée de la nuit, le docteur Duraut arrive à son tour, regarde avec les jumelles et redonne espoir aux hommes. Le cinquième jour, Granget est seul à l’observatoire. Il a passé plusieurs fois devant la maison de la meunière, son fusil sur l’épaule, puis il est venu surveiller les loups. Le froid fait naître de l’air des flocons légers qui tourbillonnent un bon moment avant de toucher terre. Les nuages peu épais laissent passer une lumière forte qui surprend.

Les loups sont là, assis sur le cul. Ils regardent cette viande de chien qui les attend et les fait saliver. Ils sont à deux ou trois mètres, en rond, ne bougeant pas, comme s’ils se concertaient avant de prendre une grande décision. Ils ont dû tourner autour du village une bonne partie de la nuit précédente pour découvrir la piste fraîche de l’homme ennemi. Ils sont là à se demander si ce chien oublié par hasard ne pourrait pas leur donner l’occasion d’un bon repas.

Les bêtes se tournent de temps en temps vers le hameau. Pas de doute, pour être aussi rusé, aussi malin, il faut avoir un bout d’âme humaine. L’une d’entre elles se dresse. Le loup fait quelques pas vers la charogne, en boitant légèrement. Ce doit être celui qui a laissé la moitié de son pied dans le piège du meunier, peut-être le moins méfiant. Il flaire le cadavre, en fait le tour. Les autres ne bougent pas. Granget pense qu’il doit être désigné par le groupe pour prendre ce risque. Lorsqu’il a tourné plusieurs fois, il revient à sa place. Un autre loup fait aussitôt la même manœuvre. Seulement, en arrivant à la charogne, il la flaire plus longuement, puis passe la langue sur la blessure du cou. Peut-être reconnaît-il ses propres traces ? Il regarde ses compagnons, reste un long moment à humer l’air.

Le meunier arrive à ce moment-là. Granget lui fait signe de se taire. Il voit le loup qui flaire le cadavre et repart rapidement alerter les autres. Victor qui a oublié son chapeau, Louis, que l’idée d’un départ prochain et d’une nouvelle vie rend joyeux, Henri, sombre, à qui la lumière de la neige fait mal aux yeux.

Enfin le loup se décide. Il mord le cadavre, le traîne par le cou sur plusieurs mètres comme pour s’assurer qu’il ne cache aucun piège. Les autres arrivent et c’est la curée. La joyeuse curée. Les bêtes se disputent les restes de la vieille chienne avec des grondements de satisfaction. Les os craquent et cela fait un bruit sec de bois cassé.

— Pourvu que le toubib ait mis la bonne dose !

On ne cache plus sa joie. On a envie de s’embrasser ! Le printemps va enfin pouvoir venir. Le temps des loups touche à sa fin et la vie tranquille va recommencer.

— Ceux-là ont leur compte, dit Louis que cette bonne nouvelle ne fait pas changer d’avis, mais si ces loups sont venus, il y a une raison et il est fort possible qu’il en viendra d’autres, et d’autres encore, et toujours plus !

— Arrête ton cinéma ! dit Victor. Ceux-là, ils sont venus par hasard, à cause de la neige. Tu crois bien qu’il n’y aura pas des hivers aussi méchants tous les ans !

— Moi, je me souviens de ce qu’a dit le docteur Vigens : « C’est une région idéale pour des loups ! »

— Si tu écoutais ces savants, il y a longtemps qu’on serait tous morts !

La journée se passe joyeusement. Pour la première fois, Henri donne à ses bêtes en y consacrant toute sa pensée, la porte de la grange grande ouverte laissant entrer le soleil. Dans la maison, sa mère est agenouillée sous la statue de la Sainte Vierge qui est au-dessus de la porte du grenier. La dame de plâtre a pardonné puisque les loups s’empoisonnent. Pourvu que la strychnine fasse effet !

Les hommes se relayent à l’observatoire. Les loups ont entièrement mangé la chienne. Ils sont partis vers la forêt, en se passant la langue sur les babines, fiers, ayant peut-être conscience d’avoir remporté une autre victoire sur les hommes.

Très vite, derrière le vieux four abandonné, c’est la consternation. Ou bien le docteur a mis une dose insuffisante ou bien ces animaux résistent aux moyens classiques. Le meunier s’assoit sur une grosse pierre qui sort de la neige comme une dent.

— Et voilà ! dit-il en regardant les autres d’un air abattu. Pas un seul ne semble avoir mal à l’estomac !

— C’était à prévoir ! fait Victor en haussant les épaules et rabattant son chapeau sur ses yeux.

Les autres se taisent. La joie du début d’après-midi fait place au découragement, à l’abattement. Que croyaient-ils ? Que les loups allaient tomber foudroyés ? Ce serait bien trop simple ! Ils reviennent au hameau. Rien n’est changé : les loups restent. L’air est aussi pesant qu’aux premiers jours de l’épidémie.

— Moi, ça m’étonnerait pas qu’on en voie de plus en plus et surtout ici ! Ils se plaisent dans la Monédière ! Je vous dis ; on va en avoir des dizaines, des centaines, partout, et il faudra bien se décider à foutre le camp !

Le meunier donne libre cours à son découragement. En marchant, son grand corps est secoué comme un arbre sous le vent. Il est le plus fragile, le plus sensible aux retournements de situation. Il traîne son fusil, ses bottes raclent la neige. Victor pense qu’il est cocu et que ce serait le moment de le lui dire, mais il se retient, mû par une espèce de bonté qu’il ne se connaissait pas. D’habitude, lorsque cela va mal, Victor se console en faisant souffrir les autres. Mais aujourd’hui, il se contente de la routine, quelques coups de canne à Bernadette, dans l’intimité de son château. Le meunier ne perd rien pour attendre. Pourtant Victor est un peu jaloux. Il a vu, ce matin, Granget ralentir le pas à côté du moulin et la meunière a poussé le rideau de la fenêtre pour lui sourire.

La nuit tombe. Quelques flocons de neige tournoient, annonçant une nouvelle averse. Le docteur Duraut arrive. Les hommes se rassemblent autour de lui, prêts à lui demander des comptes. Il a compris :

— Le poison ne fait pas toujours effet instantanément. Il faut attendre ! N’ayez crainte, j’ai mis la dose !

— Et si ces loups n’étaient pas comme les autres ! S’ils étaient immunisés !

— Impossible ! Rien ne résiste à la strychnine.

Ils reviennent à l’observatoire mais la nuit commence à être trop épaisse pour qu’ils puissent voir nettement ce qui s’y passe.

— On y va. Si les loups ont mangé le chien en début d’après-midi, ils doivent commencer à avoir des crampes d’estomac.

— Et vous croyez que c’est pas dangereux ?

— Pas plus que d’habitude. Pourquoi ?

Le groupe part vers la forêt. Henri est en tête. Il marche puissamment, content d’aller assister à l’agonie de ces bêtes diaboliques qui ont troublé l’ordonnance bien réglée des jours, des saisons et qui font que l’avenir ne pourra plus jamais être semblable au passé.

La nuit n’est pas encore assez épaisse pour qu’on ne voie pas des détails de la campagne environnante. La neige tombe maintenant en petits flocons et Victor, en regardant le sens du vent, se dit que la fonte va recommencer avant le matin. On sent d’ailleurs l’air déjà plus doux qui vient du sud. Ce n’est pas un vent capable de faire frémir la moindre herbe sèche, mais ça vient du midi et c’est bon signe.

À l’endroit où ils ont mangé le chien, il reste des os rongés et la neige a pris une teinte rosée comme de la confiture. Les traces des bêtes sont faciles à suivre. Elles s’en vont, rectilignes, dans le bois de sapins. Les hommes les suivent, silencieux. Au bout de ces traces sombres se trouvent leurs ennemis.

— Faut pas s’étonner si on les trouve pas ! dit Duraut. Il arrive que les loups fassent des dizaines de kilomètres avant de crever. Ces bêtes-là, ça a de la pudeur et ça ne veut pas montrer sa mort.

Après les sapins de Victor, les traces franchissent une lande de bruyères et d’ajoncs où poussent par endroit des bouleaux rabougris. C’était autrefois une prairie qui donnait du bon foin. Maintenant que les multiples sources du val ne sont plus drainées, le sol est spongieux et le pied n’y trouve pas un appui solide. La neige fondue laisse une bande sombre. Les traces reprennent en biais, passant par-dessus les collines. Elles descendent jusqu’à la rivière qui saute de rocher en rocher au creux d’une vallée encaissée d’un chaos titanesque, de rocs brisés. De l’autre côté, les traces continuent, toujours aussi régulières.

— Pas de doute, dit Duraut, ils sont malades. Voilà pourquoi ils s’en vont ainsi, très loin. On ne va pas tarder à trouver le premier cadavre !

La marche reprend. Les landes sont immenses, infinies dans cette pénombre et il semble que les loups évitent les hameaux.

Louis souffle bruyamment. Comme il a décidé de partir, les loups ne l’intéressent plus. Il serait content qu’il en reste quelques-uns pour embêter Victor. Une vague pensée à cet or qu’il a eu dans sa poche, un petit regret et la promesse muette qu’il reviendra un jour le voler, puis une autre pensée pour la prison et le déshonneur. Il soupire. Mieux vaut partir comme ça, net, propre, changer de vie, changer de peau, et devenir quelqu’un d’autre…

Le premier loup se trouve dans une forêt de petits bouleaux. Il est couché sur le flanc à côté d’un filet d’eau qui a fondu la neige à côté de lui. La bête assoiffée a dû s’arrêter là et n’a pas pu repartir. La lampe d’Henri se braque sur lui. Il tente de se mettre sur ses pattes mais il ne réussit pas à garder son équilibre. Il tombe, roule dans la pente jusqu’à la neige qui découpe plus nettement sa forme. Ses flancs battent rapidement. Il regarde les hommes de ses yeux où la lueur jaune de l’enfer est encore allumée.

— La charogne ! Nom de Dieu de nom de Dieu ! crie le meunier en pointant son fusil.

— Arrête ! dit Victor avec un sourire cruel. Ça serait trop bien pour lui !

Et le petit homme, sombre sous son chapeau qui lui colle aux cheveux, prend son arme par le canon, et se met à frapper le loup de toutes ses forces, comme s’il battait le blé, avec une rage qui se libère soudain. Les autres en font autant, sauf Henri qui reste en retrait et assiste à cette curée qui lui rappelle les loups sur la vieille chienne sans défense.

Le loup n’a pas poussé un cri. Il a tenu sa tête droite jusqu’à ce qu’un coup lui fracasse le crâne. La dignité de cet animal devant sa mort n’est apparue à personne. Les hommes se regardent : ils sourient, contents. L’épidémie est arrêtée.

— Les autres n’iront pas loin, dit Duraut. On peut retourner à Beauchabrol.

Ils rentrent. Le cadavre du loup est abandonné à la nuit. Ils rient, racontent des histoires drôles et se sentent bien ensemble.

— Et s’il fait comme l’autre ! questionne le meunier dont l’anxiété reste toujours à fleur de peau. S’il se met à revivre comme celui d’Henri ?

— Après ce que vous lui avez foutu ! dit Henri, ce serait bien étonnant !

En arrivant au village, ils comprennent tout de suite que les loups sont partis. Le chien d’Henri qui n’était pas sorti depuis plusieurs jours est au bout du chemin à l’attendre, en frétillant de la queue. Ça, c’est une preuve. Henri lui pose la main sur le crâne et rentre ainsi chez lui, sans rien dire aux autres, la paume réchauffée par ce poil doux et lisse sous lequel il sent un frémissement dévoué.

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