Beauchabrol ou le temps des loups

Gilbert Bordes · Chapitre 7 sur 22

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Beauchabrol ou le temps des loups

Le loup, c’est comme la peste, le…

Le loup, c’est comme la peste, le choléra, comme une épidémie. Ça vient d’on ne sait où, grossit rapidement et s’en prend à tout, aux montagnes, à la paix de l’air, aux nuages qui ont maintenant des formes bizarres, au vent qui apporte une drôle d’odeur et des hurlements lugubres. C’est une maladie puissante qui finit toujours par ronger les hommes les mieux charpentés. Les vieux l’avaient parfaitement compris et ils n’ont arrêté leur guerre que lorsque le dernier mâle a été tué. Alors ils ont pu vivre en paix, aller aux champs sans surveiller les moutons, laisser les enfants cueillir les noisettes sans avoir l’œil sur eux. Car le loup, ça sort du bois au moment où personne ne s’y attend. Ça se met au milieu du troupeau, noir comme la sauvagine, ça profite de la panique des moutons pour en prendre un, l’étrangler, le jeter sur le dos comme un homme qui porterait un sac et disparaître. La bergère peut bien crier et les hommes arriver avec les fourches. Rien n’y fait. Le loup sait se cacher dans les pattes des moutons, le temps de choisir le plus gras, le plus dodu et de l’emporter très loin, pour n’en laisser que la laine ou un bout de charogne.

Ce matin, le jour est blanc, épais, couvert de brume froide et molle. La neige ne glisse pas des toits, au contraire, elle y pèse de tout son gel. Les hommes se sont rassemblés sous le grand chêne de Victor. La tête de l’arbre disparaît dans la brume. C’est un peu l’ange gardien du hameau. Depuis plusieurs siècles il est là, toujours aussi fier, remettant des feuilles à chaque printemps. Plusieurs fois, le charron de Saint-Merd est venu le voir. Il en a proposé beaucoup d’argent à Victor qui a refusé. Malgré son goût pour l’argent, Victor veut qu’on respecte l’arbre.

Il écarte la foudre, coupe le vent pour protéger les champs, donne en été une ombre qui fait du bien aux rhumatismes. Autrefois, les filles qui voulaient se marier venaient y planter un clou, les soldats qui partaient à la guerre se frottaient la poitrine contre son écorce rugueuse les nuits de pleine lune. Ils étaient ainsi protégés des balles ennemies.

Les hommes savent parfaitement qu’ils ne risquent rien sous les grosses branches, pas plus des loups que du reste, mais ils ont le fusil, et guettent avec anxiété cette blancheur où ils ne trouvent plus l’horizon.

Victor est frileux. Il s’est plié dans plusieurs tricots avec sa veste sombre par-dessus. Il a enveloppé sa tête dans un cache-nez verdâtre et mal tricoté. Son chapeau fait une tache noire sur la neige.

— Qu’est-ce qu’on fait ? Il y en a partout, cette fois ! dit Granget qui frotte son briquet à essence.

— Faut aller demander du secours à Saint-Merd ! dit Henri. Les gendarmes vont venir avec leurs mitraillettes et l’hélicoptère. On va pas se laisser manger par de la sauvagine, non ?

— Et toi, tu vois ce beau monde ici ! Les journaux, les gens de la ville qui vont piétiner chez nous et nous regarder comme des hommes préhistoriques !

— Moi, je vois les loups ! Et ça, c’est pas une sornette ! Il faut s’en débarrasser comme d’un mauvais mal par tous les moyens !

— Il a raison ! fait Louis qui pense encore au souterrain. Faut faire venir les gendarmes ou les pompiers. Tout leur dire et qu’ils nettoient la campagne de cette peste !

— Ouais ! dit Granget. Avec cette neige qui n’en finit pas, on sera crevé les premiers ! On va aller téléphoner à la route. Tu viens, Henri ?

Victor réfléchit un moment. On voit qu’il n’est pas d’accord à sa manière de piétiner sur place.

— C’est vous qui voyez ! dit-il. Pourvu que le téléphone soit pas coupé. Vous savez bien qu’ils doivent l’installer chez moi, mais ils n’ont pas pu avant l’hiver…

— On sera moins isolé ! dit Henri.

Granget et le meunier sont déjà prêts pour traverser le champ de Victor et rejoindre la grande route où se trouve le téléphone du secours routier.

— Vous savez, insiste Victor, il y a des chances pour qu’il soit coupé ! Avec la neige…

— On verra bien ! fait Henri qui rejoint le groupe.

— Bon, dit Granget qui a d’autres idées en tête, puisque vous y allez tous les deux, moi, je reste ici, j’ai autre chose à faire.

Il retourne chez lui en passant à côté de l’étable à moutons du meunier, il voit la porte ouverte et entre. Il est surpris d’y trouver Blandine.

— Ah ! C’est toi ! Je croyais que… Je voulais…

Il pénètre dans l’espace qui se trouve derrière le râtelier à foin. Il y a des seaux, des bottes de paille entassées, des baquets remplis de topinambours. Blandine est en train de vider de la farine. Les moutons se bousculent contre la balustrade. La fille regarde Granget, un peu étonnée de le voir s’avancer vers elle. Il a l’assurance tranquille des hommes sans âge, un corps tout en rondeur, des bras gros comme des poteaux. La barbe vieille de deux jours lui mange la figure.

— Tu préparais les légumes des moutons ! Je comprends qu’avec cette neige tu peux pas les sortir ! Tu penses qu’il va falloir leur apporter à boire ?

— C’est mon père qui décidera ! dit Blandine.

— Il est allé téléphoner avec Henri. Les gendarmes vont venir tuer les loups. Tu en as peur, toi ?

La fille baisse les yeux et regarde les bottes de paille. Elle hausse les épaules.

— Oui, j’ai peur… Mais pas seulement des loups, j’ai peur de toute cette neige, de ces ruines… Il me semble que les pierres ont peur elles aussi !

Granget s’est approché, tellement près que la fille fait un pas en arrière. L’homme pense à la meunière qu’il a couchée pour la première fois dans cette étable.

— Tu sais que tu es rudement belle ?

Blandine sourit, un peu étonnée comme si c’était la première fois qu’on le lui disait.

Elle recule. Granget a tellement envie de la coucher sur cette paille qu’il a du mal à respirer. Il a comme le sentiment qu’elle se laisserait faire. Mais à côté de cela, cette jeunesse, ces mains fines pleines de farine, ces yeux clairs, purs, cette peau dont la couleur rappelle le blé mûr, ces dix-huit ans l’intimident.

— Ouais, t’es belle ! D’ailleurs, tout le monde s’en est rendu compte ici. Même l’Henri. Hier, il n’a pas osé te regarder en face ! L’Henri est fort, mais il a peur des femmes !

La fille ne répond pas. Pour se donner une contenance, elle mélange la farine et les topinambours dans le baquet. À côté, les moutons se bousculent, se montent dessus pour être les premiers à manger.

— Tu crois qu’on pourrait pas…

C’est vraiment trop difficile à dire. Granget comprend qu’il a eu tort de parler. C’est trop tard.

— Bon, dit-il, je m’en vais…

Le fait de coucher la meunière dans le foin lui donne envie de la fille. Mais c’est plus difficile qu’il n’y paraît. Une fois, Granget était dans son champ de la Bastide, à côté du pâturage du meunier, dans la vallée. La fille était là, au milieu de ses moutons. Elle roulait dans l’herbe et il voyait ses jambes, longues, fines, immaculées d’une espèce de virginité qu’il leur prêtait et qui lui faisait envie. Mais là encore, il n’a pas osé. Cette jeunesse, cette naïveté, la peur de se faire renvoyer, la crainte du scandale, tout cela l’a retenu et depuis, souvent, lorsqu’il caresse la meunière, il pense à la fille.

Charles n’a pas bu. Il est maintenant à son établi, au milieu de ses pendules. Il parle. La porte est ouverte et son grognement plane dans l’air trop blanc comme un radis de vieille marmite.

— Eh bien le Granget, tu te promènes ? Qu’est-ce que t’en dis, toi, de ces loups ?

Granget est en peine de son corps. Il se jure qu’il n’a pas été lâche envers la fille et que la prochaine fois, il la couchera sur la paille. Comme il se trouve en face de la maison de la meunière qu’il n’a pas vue depuis quelques jours, il s’arrête un moment.

— Pas grand-chose, mon pauvre Charles. Pourtant il va bien falloir se défendre. Et tes pendules, ça tourne ?

L’ivrogne se met à rire, ouvrant sa bouche sans dents.

— Celle-là, c’est la Valentine que je vais l’appeler… Une pendule qui ne s’arrêtera jamais. Le vrai mouvement perpétuel. Tu vois, elle aura pour elle l’éternité qu’elle comptera sur son cadran… Peut-être que je l’enfermerai dans un socle en ciment pour la protéger des tremblements de terre et des mouvements du sol… L’éternité… Tu te rends compte, Granget ! Tout ce temps à mettre en minutes… Mais qu’est-ce que tu crois qu’ils vont faire, les gendarmes ?

Granget hausse les épaules. Il ne sait pas trop. Henri et le meunier reviennent de la route. Les gendarmes n’ont pas voulu les croire. Mais ils vont faire passer le chasse-neige et ils vont monter faire un tour dans la soirée. En attendant, ils demandent que les hommes ne sortent pas avec leurs fusils.

— Ils disent que c’est probablement des chiens errants que la faim a rapprochés du village. Alors, bien sûr, il y a un risque pour les poulaillers et les clapiers. Ils vont venir les capturer avec des flèches qui endorment. On va enfin être tranquilles !

— Dans le fond, dit Granget, c’est vrai que c’est peut-être des chiens errants. Nous, on a dit d’emblée que c’était des loups, comme ça, sans en avoir jamais vu ! Moi, ce que je peux dire, c’est que ces bêtes sont bien grosses pour des chiens. Il y a maintenant des races comme ça ! On aura peut-être eu peur pour rien !

Granget allume une cigarette. Henri farfouille dans ses poches pour se donner une contenance. Victor arrive à son tour, tout encapuchonné.

— Moi, je vous dis que c’est pas des chiens, fait Charles. J’ai vu des loups quand j’étais dans la Forêt Noire, pendant la dernière guerre. Et je sais ce que c’est !

— On peut se tromper ! Ça ressemble tellement à des Bergers allemands !

— Non ! reprend l’ivrogne. Moi je me trompe pas. Je dis que c’est des loups parce que c’est vrai. Tout le monde sait qu’il reste des loups en France. Le reste du temps on les voit pas parce qu’ils sont ailleurs mais là, ils étaient de passage et ils se sont rassemblés autour du village parce qu’ils ont faim.

Charles est bossu, tordu, vieilli avant l’âge. Sa barbe de plusieurs jours ressemble à une éteule irrégulière. Il n’a pas froid. Par le col de sa chemise largement ouvert, on voit sa peau de poule déplumée. À jeun, ses yeux ont quelque chose de profond qui déroute.

Chacun rentre chez soi en attendant le chasse-neige et les gendarmes. Ils ont dit qu’ils seraient là avant la tombée de la nuit. Sur ses coussins, l’Antoine continue de radoter, de se raconter des histoires insensées, de parler des loups. Berthe se force à ne pas entendre le vieux. Elle va et vient, sort, va à l’étable mais la voix la poursuit, obsédante.

— Des loups… Laissez-moi rire ! Vous êtes tous des cons ! Moi, je vous le dis, des cons ! Vous restez le nez dans le vent, à écouter ce qui se passe. Mais vous ne comprenez pas que vous êtes influençables comme des enfants ! Vous me faites rigoler !

Le petit Jean a fui le bruit de cette voix d’outre-tombe qui n’en finit pas de lui faire peur. Il a suivi son père dans la grange où il répare des râteaux, puis il est allé voir Blandine dans l’étable. Enfin, sa promenade l’a conduit dans l’atelier de Charles. L’ivrogne attire les enfants. Maintenant, c’est à Jean qu’il rapporte des bonbons quand le taxi de Saint-Merd vient le prendre pour l’emmener à la ville.

— T’en as peur, toi, des loups ?

— Seulement quand la lumière est éteinte ! dit l’enfant.

Quelques temps plus tard, le chasse-neige arrive en poussant comme une bête obstinée son monticule de neige. Derrière lui, entre deux murs de glace, la route retrouve son tracé. Le car des gendarmes arrive à son tour. Ils sont deux, le brigadier et un subordonné. Victor va à leur rencontre. La vue des uniformes rassure tout le monde. Les gendarmes ont des fusils bizarrement emmanchés de fléchettes.

— Alors, ces chiens ? demande le brigadier à qui les tempes grises apportent un air de bonté qui rassure.

Personne n’ose parler des loups. Le meunier qui a téléphoné tend le bras vers la colline et la forêt de sapins.

— On les a vu là-bas, hier au soir et ce matin, ça hurlait au pied du puy. Les moutons de Lebrac ne veulent plus sortir et les poules ne chantent plus… C’est tout juste si les chiens nous font pas tomber en restant dans nos jambes !

— Bon, on va voir ça ! fait le brigadier.

Henri passe devant pour leur montrer le chemin. Dans son atelier, Charles chante une vieille romance en patois. Blandine regarde partir la troupe hérissée de fusils.

Le soir arrive avec un vent aigrelet qui court au ras de la neige. Il fait plus froid et le ciel est un peu plus haut. Des tourbillons galopent sur le flanc de la colline. Il n’y a que cette immensité froide où les arbres sombres marquent leurs reliefs. Les taillis sont écrasés, les haies n’existent plus. On ne sait jamais où on se trouve exactement. Les gendarmes ne parlent pas. Il ont l’habitude de ce genre d’expédition. Avec les parcs à moutons, il arrive souvent que des chiens fassent des dégâts. Il faut les neutraliser, soit les abattre (alors il faut être très discret pour ne pas s’attirer les foudres des protecteurs en tous genres), soit les endormir et les conduire dans un refuge, ce qui est une solution fort coûteuse mais fait de temps en temps du bien à l’image de marque du gentil gendarme.

— C’est là qu’on les a vus hier au soir ! dit le meunier en cherchant sur le sol des traces de pas.

— Ils ont peut-être changé de place, fait le brigadier. On va se séparer en plusieurs groupes.

Ils se séparent. Henri et le meunier continuent avec le brigadier, Victor et Granget avec le gendarme. Au bout d’une heure, tandis que la nuit tombe rapidement avec un crachin gelé, les groupes se retrouvent au hameau. Ils reviennent bredouilles.

— Bon, dit le brigadier. On avait prévu ça. Mais c’est tout de même bizarre qu’on n’ait rien trouvé. Les bêtes sont peut-être parties plus loin. Faut leur tendre un piège.

Il ouvre la camionnette et sort une caisse dans laquelle se trouve de la viande.

— Elle contient un somnifère. On va la porter là où vous les avez vus. Et on verra ça demain matin.

Il fait froid. Tout le monde est gelé. La nuit mord dans le gras du ventre. On porte la viande à l’éperon rocheux et les gendarmes remontent dans leur fourgonnette. Ils reviendront demain dans la matinée. Faudra pas toucher aux chiens endormis.

La voiture démarre, reprend le chemin taillé par le chasse-neige que le vent comble rapidement avec une obstination qui rend dérisoire la lutte humaine.

Le bruit du moteur disparaît, englouti par la neige et par le silence de l’ombre. Les hommes restent un moment silencieux. Victor qui n’aime pas ces bricolages des gens de la ville montre le premier son scepticisme.

Alors ? demande-t-il simplement.

— Faut espérer que ça va marcher !

Et tandis que la nuit s’épaissit, les hurlements reprennent, puissants, tranchants, agressifs contre la frondaison de l’ombre, impossibles à localiser. C’est comme s’il y avait cent loups autour de Beauchabrol.

— Il y aura pas assez de viande !

— Laisse ! Les gendarmes vont en avoir des surprises !

Le petit Jean se met à pleurer en se serrant contre son père qui fait son possible pour ne pas montrer son angoisse.

— T’as beau dire, fait le meunier, les loups, c’est des drôles de bestiaux. Tout à l’heure, quand les gendarmes étaient là, tu aurais dit qu’ils étaient partis et maintenant…

— C’est qu’ils nous en veulent à nous ! fait Louis en écrasant son fils contre son estomac qu’il a aussi bombé qu’un tonneau.

— Bon, dit Victor, tous ces chichis avec les gendarmes commencent à m’ennuyer. Maintenant il va falloir qu’on s’organise nous-mêmes !

Tout le monde rentre chez soi, barricade portes et fenêtres et pose le fusil armé à côté du lit. Jeannot n’a pas voulu dormir dans son lit et s’est mis entre son père et sa mère. Là, dans la chaleur du grand lit, il supporte mieux les divagations de son grand-père. Le vieil homme en est aux serpents :

— Tu verras, ils viendront après les loups. Une armée de serpents, partout dans les collines. Ça coulera comme un torrent de boue et ça mangera tout sur son passage…

Le lendemain matin, il faut de nouveau passer le chasse-neige pour que le fourgon des gendarmes puisse arriver jusqu’au hameau. Il stationne derrière le château de Victor. Le froid est un peu plus vif que la veille et la neige ne tombe plus. On dirait que le vent va tourner au nord.

— Ça, c’est bon signe, constate Granget. Ça s’arrange !

Par moment, le soleil sort entre des lambeaux de brume et la neige se met à étinceler. Il faut se mettre la main devant les yeux pour se protéger de cette lueur aveuglante qui fait mal. Les loups n’ont pas hurlé de la matinée.

La viande n’a pas été touchée non plus… Il n’y a pas un souffle d’air au ras de la neige et les traces de la nuit restent parfaitement visibles. Les gendarmes s’étonnent de ces soi-disant loups qui se mettent à hurler dès qu’ils ont tourné les talons et qui ne laissent aucune trace de leur passage sur une neige molle et parfaitement blanche.

— Il n’a pas neigé et il n’y a pas eu de vent. On devrait trouver des traces ! dit le brigadier qui a l’impression d’être joué par ces paysans d’un autre âge.

Les recherches durent une partie de la matinée avec les hommes de Beauchabrol qui ont insisté pour garder leur fusil.

— Mais attention ! a dit le brigadier. Pas de bêtises…

Et se tournant vers le gendarme :

— Ils sont tellement énervés qu’ils vont tirer sur tout ce qui bouge. Faudrait pas qu’ils fassent une connerie…

À midi, personne n’a trouvé la moindre trace des bêtes. Les gendarmes remballent leur viande. Le brigadier est visiblement agacé par cette histoire. Il rentre boire le café chez Victor et ne cache pas sa mauvaise humeur. Il s’est gelé ici avec son collègue et a dû faire passer le chasse-neige pour rien du tout. Après s’être restauré un peu, il tente une nouvelle expérience.

— Bon, vous allez faire sortir les moutons. Ces bêtes-là ont un instinct infaillible. On va bien voir s’ils vont aller boire à la fontaine.

Tout le monde s’en va à l’étable du meunier qui n’est pas tellement d’accord pour cette expérience mais ne le montre pas. Blandine pousse la porte. Les moutons sortent en se bousculant, un moment perdus dans la clarté aveuglante de la neige, puis s’en vont dans le chemin taillé à la pelle jusqu’à la Font Neuve, sans marquer la moindre appréhension.

— Bon ! dit le brigadier. Voilà la meilleure preuve que vos bêtes sont parties. Vous voilà rassurés ? Allez, on a assez perdu de temps comme ça !

Dès que le fourgon a disparu, Victor triomphe :

— Qu’est-ce que je disais, hein ? Ils se sont bien moqués de nous ! Et c’est pas fini ! Je vous dis qu’ils nous prennent pour des paumés, nous, les pauvres rescapés de Beauchabrol ! On va passer pour des minables. Je vous parie que demain, ça sera dans le journal ! J’en ai honte ! Vous vous rappelez, au moment des soucoupes volantes ? Tout le monde en voyait partout. Le journal en était plein jusqu’au bord. Eh bien, nous, est-ce qu’on les avait pas vus, ces petits hommes gris, près de la Vézère ? Hein, Lebrac, Louis, dites, on les avait pas vus ? Ils étaient descendus d’une soucoupe faite comme une assiette et toute brillante. Ah ! Ils ont bien rigolé ! Si vous voulez mon idée, ils vont encore rigoler de cette histoire de loups. D’ailleurs, d’emblée, ils ne l’ont pas crue puisqu’ils ont parlé de chiens.

Ce que vient de dire Victor est juste. Tout le monde se souvient des Martiens, même Charles qui prétend leur avoir donné à boire. On voyait des soucoupes volantes un peu partout sur le plateau, et même sur les villes. Mais, quant à Beauchabrol on a voulu voir des Martiens, les autres se sont mis à rigoler, comme si c’était un coup monté.

Maintenant, le vent du nord rabat la brume qui devient de plus en plus épaisse, grise, et refait la chape du ciel. Sur le sol, pas un souffle d’air, pas la moindre érosion qui pourrait faire disparaître des traces de loups. Ils sont peut-être partis vers d’autres contrées, d’autres hameaux isolés, d’autres solitudes…

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