Beauchabrol ou le temps des loups

Gilbert Bordes · Chapitre 6 sur 22

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Beauchabrol ou le temps des loups

Le lendemain matin, la neige tombe encore,…

Le lendemain matin, la neige tombe encore, large, serrée. Une nouvelle couche blanche et propre recouvre l’ancienne et efface les graffitis de la veille.

Louis se lève le premier. Il allume le feu avec les brindilles sèches qu’il a ramenées de l’étable et fait chauffer l’eau du café sur la gazinière. La neige fait une blancheur qui semble pousser les vitres. Louis jette un coup d’œil rapide aux deux traverses qu’il a calées derrière la porte. Son fusil est à côté, armé, prêt à servir.

Toute la nuit, l’Antoine a radoté. À cause de la gnole qu’il a réclamée et de sa mauvaise caboche. Bien entendu, la Berthe, sa bru, n’a pas voulu lui donner d’alcool. Le vieillard a menacé de chier au lit et la femme a cédé en pensant aux draps à laver, au grabataire à langer comme un bébé. Une sorte de répulsion lui est venue, pareille à l’envie de vomir après avoir mangé quelque chose de sale, un soulèvement de l’estomac qui lui a mis les larmes aux yeux.

L’Antoine a eu son bol d’eau-de-vie. Souvent ça le fait dormir, mais pas cette nuit. Au contraire, il s’est mis à raconter des choses de l’ancien temps qu’on croyait oubliées.

— … Sur la butte, dans la roncière, il y avait une ville. Ouais, avant, au temps des Romains, une ville toute blanche avec ses murs, ses ardoises, ses cheminées qui fument et ses belles femmes… Un jour, un oiseau a passé. C’est un laboureur qui l’a vu. Un drôle d’oiseau qui avait une tête de loup et des oreilles de loup. Il a crié que la ville disparaîtrait. Et la ville a disparu. Maintenant, tu n’en trouves que les pierres. Rien de plus…

Ça n’a pas arrêté de la nuit. Parfois il semblait s’assoupir. Louis entendait, soulagé, son souffle un peu plus fort, ses bâillements, mais sa voix cassée reprenait vite sa place dans cette petite nuit entourée de neige.

— Il y a un loup sous l’écorce de chaque arbre, comme sous la peau de chaque homme et il y a un homme dans chaque loup ! Quand j’étais petit, il y avait un homme qui vivait dans une grotte près de la Vézère… On disait que c’était le diable. Il avait des yeux qui tuaient ceux qu’il regardait. Un jour, il est mort et on a dit qu’il reviendrait sous la forme d’une fille !…

 

Ce matin, Louis est soulagé du délire du vieux qui dort enfin. Bien sûr, il ne faut pas en croire le moindre mot. Pourtant, on ne sait jamais : il y a les loups, cette fois, c’est sûr. Louis les a vus hier ! Les coqs ne chantent pas au lever du jour ; les poules ne disent rien après l’œuf et les chiens restent sous la table, dans les jambes, à gémir, à trembler de peur.

Et cet hiver rude comme on n’en avait pas vu depuis une génération ! On va arriver à Carnaval et la neige tombe toujours ! La couche dépasse un mètre en rase campagne ; certaines congères sont si profondes qu’on s’y noierait comme dans le puits de Victor !

Louis agite sa casquette devant la flamme qui trébuche sur les brindilles, prend du papier froissé et le glisse sous le bois sec. Le feu grimpe sur les bûches, embrasant d’un seul coup les lichens blancs.

Berthe sort de la chambre qui donne de plain-pied dans la cuisine. Elle est assez forte, l’ossature du visage prononcée, les yeux profonds et sombres. Ses épaules trapues lui permettent de tenir sa place parmi les hommes. Elle va bien avec Louis. Assez autoritaire, elle aime que chacun fasse ce qu’elle dit.

Elle arrive, échevelée, rabattant à la main les boucles grises qui lui tombent sur le front. On voit qu’elle n’a pas suffisamment dormi. Ses lèvres semblent tuméfiées, sa peau est boursouflée. Elle s’approche du feu et tend ses mains violacées. Au bout d’un moment, elle va chercher deux bols dans le placard à côté de la porte et se prend un pied dans le madrier.

— Quand je pense qu’on est obligé de se barricader ! bougonne-t-elle ! Ça peut plus durer comme ça ! Trop, c’est trop !

Henri a compris. Il regarde le feu grignoter les bûches de hêtre. Sa femme n’a jamais accepté de vivre ici. Depuis le début de leur mariage, elle tente de l’entraîner dans une ville, au loin, là où il y a des gens, des trottoirs, des voitures, et pas de ronces, pas de champs stériles, pas de vaches à traire, pas de misère. Le couplet connu recommence :

— Tu crois vraiment que je vais m’enterrer ici ? Tu te trompes, mon Louis ! Tirer sur la ficelle toute l’année, toute la vie, n’avoir pas de quoi acheter un pantalon neuf pour mon fils et lui payer des études ! Non, avec cette neige et ces loups, c’est trop ! Va falloir te décider ou je pars seule avec mon fils ! Tu te débrouilleras avec le vieux…

La colère allume son visage. La pendule sonne sept heures, il fait encore nuit.

— Faut partir ! Tu sais bien que ma sœur me trouvera du travail dans la confection et toi, bon Dieu, tu peux bien gagner ta vie ! Les usines ne manquent pas !

— Henri ne dit toujours rien. La femme s’approche de lui, regarde autour d’elle, puis demande tout bas :

— Tu sais toujours où Victor cache son or ?

Les paupières de Louis papillonnent un moment. Voilà que Berthe exhume cette ancienne envie de tremper les mains dans l’or du bourgeois, d’en prendre assez pour s’installer loin d’ici. C’est parti d’une confidence du vieil Antoine qui a vu cet or un jour qu’il enlevait le mauvais œil dans le château. Et du secret du souterrain…

— Comment tu oses ? dit Louis sans lever les yeux. Voilà que tu t’y remets ! Je te dis qu’il ne faut pas parler de ces choses-là ! D’y penser, ça porte malheur !

Berthe a la tête haute. Ce qu’elle vient de dire ne lui fait pas honte.

— Le vieux est sourd et le petit dort. Et puis, cet or, tu sais comme moi les bruits qui courent dessus ! Ça ne vient pas d’un travail honnête ! Tu sais bien ce qu’en disait ta mère…

— Qu’est-ce que ça peut faire ? Ça n’a rien à voir avec les loups !

— Il faut partir d’ici ! reprend la femme. Si tu m’avais écoutée, il y a dix ans qu’on serait tranquille, installés dans un bon appartement, en ville, avec des habits propres ! Moi j’en ai marre de la bouse, du travail répugnant ! Tu vois bien que les bêtes se vendent de plus en plus mal et qu’on a de moins en moins d’argent ! Ici, c’est fini ! Il n’y a plus rien à faire ! Les loups prennent la place et ils ont raison ! Pense à notre fils, notre petit Jean ! Quel avenir il a ici ? Moi, ça me fait pitié de le voir prendre l’autobus tous les matins avec sa blouse usée et des chaussures qu’il traîne depuis un an ! Seulement, toi, tu t’en fous ! Pourvu que tu aies ton paquet de tabac par semaine…

Louis hausse les épaules. Il ne sait pas quoi répondre. Berthe a sûrement raison, mais comment partir d’une maison où il est né, comment quitter des collines qui sont son seul horizon ? Il lui semble que l’air empoisonné de la ville l’étoufferait en quelques jours !

— Il faut voir si le souterrain est toujours ouvert ! insiste Berthe. Pendant la guerre ton père y a passé avec les maquis. Aucune raison pour qu’il ne soit pas toujours dégagé !

— On ne peut pas faire ça, je te dis ! D’y penser, ça porte malheur ! Surtout en ce moment, avec les loups, tu sais pas d’où ça peut venir ! Et s’ils s’en prenaient à notre Jeannot ?

— Qu’est-ce que tu vas inventer là ? Des loups, c’est des bêtes, rien de plus ! Comme le sanglier, comme le chevreuil ! Une bonne battue et ce sera fini ! Mais il en viendra d’autres, toujours plus !

La terre nous vomit ici. Dans quelques années, il n’y aura personne que des taillis, des fourrés… Nous, on est jeunes encore… Tu veux vivre ici ? Tu oublies que je soigne ton père et c’est pas toujours ragoûtant ! J’en ai marre de faire la bonne !

Louis ne répond pas. Il vide le café fumant dans les deux bols, prend le sien, s’y chauffe les mains et boit à petites goulées en regardant la fenêtre. Le jour se lève. Dans la chambre voisine, le vieux se met à tousser. Louis prend son fusil et sort. La chienne rousse refuse de l’accompagner, elle qui d’ordinaire n’attend que ce moment pour s’évanouir dans la nuit et aller aboyer aux branches mortes. La lune passe entre deux nuages. Son jour jaune heurte de front le jour de la neige.

Louis va à l’étable, regarde longuement ses bêtes, leur donne un peu de foin, comme d’habitude et sort de nouveau. Le rite du matin n’est pas changé à cause de la neige et des loups. Il est inscrit dans les habitudes depuis plusieurs générations de paysans, immuable comme la pierre.

Il sort de nouveau et avance péniblement dans la neige qui n’est pas dégagée, son fusil pointé devant lui, prêt à tirer sur tout ce qui bouge. Ce n’est pas le moment de faire du sentiment avec ces loups dont on ne connaît pas les intentions ! Il longe la haie puis le fossé où les noisetiers sont écrasés et s’en va jusqu’à un vallon rempli de bouleaux où autrefois il y avait une prairie. Ce terrain appartient à Victor. Au milieu, un ancien four qui servait à tout le village laisse entrer la neige par son toit crevé. Le paysan entre dans le bâtiment qui n’a plus de porte, une ruine où les jeunes bouleaux poussent là où on mettait autrefois les tourtes chaudes qui craquaient en se refroidissant. La voûte de pierre est encore solide. Il y fait noir et l’homme allume son briquet. Il entre par la gueule sombre et béante, déplace deux pierres plates du fond. L’entrée du souterrain est là, comme son père la lui a montrée et où il a passé pour tirer d’affaire deux maquis pourchassés et aller voler des bouteilles de vin dans la cave du château de Victor qui faisait les yeux doux aux Allemands.

L’histoire de ce tunnel s’est perdue depuis longtemps. Il est probable d’ailleurs que sa construction est liée à un événement que l’on voulait oublier puisque les ancêtres de Victor, qui ne devaient pas l’ignorer, firent construire le four du village juste à l’entrée, comme pour la masquer définitivement. Ils y seraient parvenus si la chute d’un chêne sur le four n’avait pas endommagé la voûte… Ainsi le souterrain resurgit-il de l’histoire ancienne des Beauchabrol…

Louis est accroupi dans la gueule du four lorsque le bruit d’une brique qui tombe le fait sursauter. Si on le voyait ! Que fait-il là ? Voilà qu’il écoute les propos déraisonnables de Berthe ! Comment a-t-il pu penser un instant qu’il pourrait emprunter ce souterrain pour aller dérober le trésor de Victor ?

Il range son briquet, recule à tâtons, replace des planches qui se trouvaient là et sort. Le vent qui s’est levé effacera rapidement ses traces. Il prend sa pelle et revient vers l’étable en suivant le bord du talus, avec de la neige jusqu’au ventre.

Arrivé à l’étable, il pose sa pelle. Les vaches sont brusquement agitées et remuent leurs chaînes, comme si elles avaient peur.

Tout à coup, une série de hurlements montent dans l’air du matin, puissants, lugubres. Louis frémit tout entier et barricade la porte. On dirait qu’il y a des loups partout autour du hameau. Puis, le silence retombe sur la neige, l’écrase, tandis qu’au fond de l’homme, les hurlements trouvent un écho qui n’en finit pas.

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