Beauchabrol ou le temps des loups
Le jour se lève sur le plateau…
Le jour se lève sur le plateau de Millevaches. Il sort de la neige, blanc, minéral, sans relief, son mur opaque de porcelaine dressé devant le regard. C’est facile de s’y perdre. Plus facile que dans la nuit. Tout est trop propre de neige, trop plat, trop lisse. Le vent hurle sur des étendues désertes, se brise sur les rochers qui par endroit sortent de leur gencive de neige comme des dents cariées. Droits, nets, sombres. Puissants avec des formes bizarres qui font peur. Parfois, des grands tourbillons de neige qui ressemblent vaguement à des chevaux au galop avancent dans cette plaine aussi grande que le ciel et se heurtent au mur des arbres, des forêts, droits et durs comme des montagnes.
Beauchabrol. Cinq maisons habitées sur les cinquante d’autrefois. Il n’y avait pas assez de place pour tout le monde et on vivait par familles entières dans des pièces trop petites. C’était pourtant le bon temps. Maintenant il ne reste rien. Que des ruines, quelques vieux plus ridés que leurs murailles et des célibataires rouquins qui n’ont pas pu se détacher des vieux, toujours plus tranquilles que la jeunesse.
C’est le plateau des ruines, des hameaux engloutis dans la sauvagine, des landes désertes où le vent peut faire des siennes et trouer les toitures. C’est le pays de la mort et de la peur pour ceux qui restent.
À Beauchabrol, la chapelle construite au temps des Anglais n’a même plus de cloche. Les survivants ont retrouvé l’ignorance de ceux qui n’ont ni le courage de s’avouer païens, ni celui de ressembler à des chrétiens. Ils ont d’ailleurs oublié ces choses de la civilisation. On y reçoit mal la radio et la télé. Le hameau est placé entre deux montagnes qui font écran, mais pour si peu d’intéressés, personne n’a jugé bon d’installer un relais supplémentaire. Sur le rocher épais, lourd, puissant et froid, la terre de bruyère donne un blé dont personne ne veut et des pommes de terre qui ont peut-être bon goût mais sont tellement petites qu’elles feraient rire les maraîchers du bas-pays, de Tulle ou de Brive où le printemps arrive toujours deux mois plus tôt.
Le hameau est stérile, comme la femme de Granget, comme la terre de bruyère qui ne convient qu’aux plantations de résineux. Le vent ronge les landes, emporte l’humus vers les basses plaines, pille ces collines où autrefois, à force de patience, les hommes avaient taillé des terrasses qui prenaient en août la couleur des moissons. Le sarrasin poussait sur les pentes, la tête lourde de son grain couleur de plomb.
C’est le pays du vent, des orages qui naissent sur la Vézère, tournent dans la vallée et viennent éclater sur la montagne, méchants, destructeurs. Le vent coule en fleuve incessant. Au ras du sol, il s’engouffre dans les ruines, mord les murailles, arrache les charpentes vermoulues. Il sent la pierre à feu, la terre humide, l’ortie, la ronce, le chemin creux où des flots de boue mettent le roc à nu, luisant comme de l’os froid.
Alors, les loups, il n’y a pas de quoi en faire un plat ! C’est normal. Repoussés de partout, ils reviennent là où les anciens hommes, à force de ténacité, les avaient chassés. La vie est un perpétuel recommencement. Tout ce qui disparaît revient un jour, sauf les sensations de l’adolescence et la force des premiers sentiments.
Depuis plus de huit jours, Jeannot, le fils de Louis Lestang n’est pas allé à la route où l’autocar l’emmène à l’école à Millevaches. Une heure et demie de voyage le matin et autant le soir. L’enfant profite de la neige pour se reposer mais cela ne sert pas les ambitions de son père, bien qu’il ait appris à dédaigner l’école de Millevaches au profit des lycées des grandes villes. N’est pas moderne qui veut ! Chacun sait que les enfants ne font plus rien à l’école si ce n’est se tripoter le nombril. La psychologie, Freud, Marx et le socialisme auraient dû rester au vestiaire. Hélas, ils occupent le bureau et comment s’y reconnaître quand on est fils du plateau dont la rudesse parle un tout autre langage ? Les hommes se réunissent chez Victor. Ils laissent aux femmes le soin des bêtes, la traite, la pâture et la litière. C’est un matin pâteux, gluant. Il ne neige plus, mais le poids des nuages fait redouter quelque catastrophe, une avalanche. Le silence a une drôle de force : les chiens n’aboient pas et les coqs n’ont pas chanté.
— Tiens, c’est vrai ! fait l’Henri qui vient de remarquer cela. Les bêtes ont dû sentir quelque chose !
Chez Victor, c’est le château de Beauchabrol. Immense, épais, massif, ses murs aussi lourds que des carrières, ses caves en voûtes qui semblent occuper tout le cœur de la colline, ses trois étages de chambres, de salons où le soleil n’a pas promené un rayon depuis des dizaines d’années, des habits des siècles passés, des marques sur les murs, des tableaux d’ancêtres morts depuis deux siècles et tellement présents qu’on s’attend toujours à voir surgir leurs fantômes. Il y a une douzaine de chambres froides et humides, vides depuis si longtemps que personne n’oserait y coucher, des planchers pourris qui craquent en suintant leur poussière antique, un labyrinthe de couloirs peuplés de penderies et de vieux vêtements, de souvenirs. À elle seule, la cuisine est aussi grande que la maison de Granget. Toute en pierre, glaciale, humide, sombre. Il fait toujours froid dans ce caveau, un froid qui rentre jusqu’au cœur et le serre dans ses pinces douloureuses. C’est peuplé de courants d’air car Bernadette oublie souvent de fermer les portes.
Victor règne sur cet héritage. Dernier descendant des Beauchabrol il possède une grande partie du hameau. Il ne le montre pas, trop tortueux pour parler franchement. Il fait semblant de condescendre aux difficultés des autres puisqu’au fond, il mène la même vie, n’ayant pas de domestique, pas de femme, servi seulement par sa fille, un peu demeurée, la grosse Bernadette qui rit pour un rien et montre son cul aux étrangers.
Les hommes s’assoient autour de la grande table. Victor se met en bout, à la place du chef. Le visage complètement caché dans l’ombre de son grand chapeau qu’il ne quitte jamais. Il y a Charles, Henri, Granget, le meunier Lebrac. Louis arrive à son tour. Comme tous les gros, il est essoufflé d’avoir grimpé les dix marches de l’escalier.
— Et ton père ? demande Victor.
— Mon père… C’est que… Avec cette neige, comme il faut le porter… Je pensais que…
— Va chercher ton père ! commande Victor.
Le père de Louis, c’est l’Antoine. Il a quatre-vingt-six ans. Tout maigre, sec, ratatiné, replié sur son cœur qu’il a dur comme une pierre. Le nez en bec d’aigle d’où suinte un liquide incolore, les yeux profonds, comme si la mort se donnait un peu d’avance en montrant ce crâne décharné et ces orbites sombres. Autrefois c’était un homme aux larges épaules. Qui buvait son litre de vin sans broncher, d’une seule rasade, soulevait un essieu sans faire la grimace et pinçait le cul des femmes parties ramasser le bois sec. Pas plus haut qu’une pousse de seigle, il portait ses cent kilos sous le bras ou sur le dos, sans broncher. Il fauchait son hectare de pré en une matinée et ses secrets de sorcellerie lui avaient valu une certaine notoriété. On venait le voir de tout le plateau. Il soignait les crises nerveuses des cochons, rentrait les matrices des vaches, guérissait les fièvres des enfants avec un billet qu’on accrochait au cou. Il enlevait le feu avec de l’huile et du jaune d’œuf et guérissait la stérilité des femmes. Faut dire que pour ça il était plutôt un spécialiste.
Aujourd’hui, il a perdu la tête et raconte n’importe quoi. On le redoute un peu à cause de ses secrets qui donnent pas mal de pouvoir à ses caprices d’enfant.
Paralysé depuis qu’il est tombé de la charrette de foin, il a perdu l’usage de ses jambes mais gardé toute sa méchanceté. Bavard comme tous les vieux, il n’en finit pas de raconter des histoires qui agacent.
Louis arrive avec son père. Il le porte avec les coussins, dans la même brassée. Il pose le tout sur le banc de bois de la cheminée, cale l’Antoine et s’essuie le front. Les autres se taisent et attendent que Victor prenne la parole. Ici, si loin de Paris et de la prise de la Bastille, les « bourgeois » terriens parlent encore les premiers.
Le vieux regarde le feu de ses yeux de reptile. Sa tête sans cheveux tremble sur son cou aux nerfs tendus et son front brille dans la pénombre comme une pomme sur sa tige sèche.
— On le lui dit ? demande Louis.
— Bien sûr. Il a connu le temps des loups, lui ! Il sait peut-être quelque chose…
Louis crie la nouvelle dans les oreilles sèches de l’Antoine qui ouvre de grands yeux et fait tourner ses prunelles dans leurs orbites creuses. Puis il ouvre sa bouche noire sans dents. Il remue ses lèvres comme s’il avait perdu la voix.
À côté, Bernadette fait la vaisselle. Elle fait partie de ces femmes qui ont toujours une vaisselle de retard qui traîne dans l’évier de pierre. Chez elle tout est décalé : Victor a beau se fâcher, il ne mange pas souvent avant une heure et demie de l’après-midi.
Le carillon se met à sonner et ses trois notes sautillent dans l’air froid et humide. Le vieux ouvre ses mains crochues. Il inspire et ça fait un bruit de poche en papier qu’on gonfle pour s’amuser.
— Ça, vous l’avez bien voulu ! dit-il. La sauvagine vient de la sauvagine ! Un arbre qui pourrit sous la mousse vous donne un loup ! Un taillis qui n’est pas coupé et qui pousse là où les vieux avaient un champ de blé donne des loups… Toute une horde de loups ! C’est comme le ver qui se met sur une charogne. Votre terre, c’est une charogne ! Nous, on l’avait nettoyée, mise propre comme un parterre de fleurs… On avait réussi à faire partir les loups à coups de serpe et qu’est-ce que vous avez fait ? J’en ai honte pour vous. Alors, les loups, c’est tant mieux !
Les hommes se taisent. Victor disparaît tout entier dans l’ombre de son chapeau, Henri tripote machinalement son gros mouchoir rouge à carreaux blancs, Louis regarde au plafond comme s’il pensait à autre chose. Le meunier suit des yeux les mouvements de Bernadette. Granget écoute le tic-tac du carillon. Le silence du château est brusquement menaçant. En grinçant, la chaise de Victor fait un bruit de fer rouillé. Le chien, sous la table, à la hauteur des bottes, gronde sourdement, le poil hérissé.
— Y fait comme ça depuis hier au soir ! confesse Victor.
— Les moutons ont pas voulu sortir ce matin pour aller boire à la Font Neuve ! ajoute le meunier. On a eu beau les tabasser, et mettre le chien derrière…
— La sauvagine va venir vous bouffer dans votre lit ! continue l’Antoine qui paraît heureux. Tu verras, Victor, tu te lèveras avec un loup à côté de toi et si tu marches les pieds nus sur ton plancher, fais attention aux vipères ! Tout ça c’est de ta faute, Victor. Et tout le monde va payer ! Oui, de ta faute. Quand ta femme est morte, tu as refusé de louer un morceau de tes fermes au jeune gars de Saint-Merd. Aujourd’hui, c’est trop tard. T’es le seul patron, moi je m’en fous !
— Il a plus toute sa tête ! dit Louis, la bouche mielleuse. Et puis, il a beaucoup baissé depuis quelques jours.
— Ouais, continue le vieillard. Ma pauvre mère le disait toujours, quand le loup se met dans le troupeau, c’est que le berger fait pas son travail. Tiens, heureusement qu’il est mort ton père à toi, le Jean-Victor de Beauchabrol, sinon, il deviendrait fou de rage.
Il rit. Un bout de bois sec qu’on casse, qu’on brise entre ses doigts.
— Et puis, les loups, c’est pas seulement des bêtes ! C’est des diables. Ils te regardent avec leurs yeux jaunes, te percent jusqu’au fond d’un seul coup et te poussent à faire des choses que tu voudrais pas ! Ils te rongent le ventre, ces diables, et tu te trouves tout différent de ce que tu croyais ! Moi, je vas bien rigoler !
— Le louvetier de Meymac est mort ! dit Henri. Faut avertir les gendarmes et faire une battue…
— Faire une battue ? s’écrie Victor. T’y penses pas ! Les gens de Saint-Merd ou de Millevaches vont bien se moquer de nous… Et puis d’ailleurs, on discute là mais il faut être sûr que c’est bien des loups !
Louis reprend son vieux qui profère des menaces à l’invisible et repart chez lui avec ses coussins, sa sueur, ses peurs. Victor accompagne les autres jusqu’au perron, son grand chien à côté de lui. La neige pèse plus qu’au lever du jour ; chargée de lumière, elle écrase les collines. Cette blancheur envahit le regard et pénètre au fond de chacun. On voudrait se débarrasser de cette torpeur qui submerge, regarder quelque chose de noir, de sombre comme la boue, comme l’eau du torrent après l’orage. L’air n’est plus tout à fait le même qu’hier. Il y a, par-delà cette blancheur qui ferme les yeux, la présence de l’intrus, de la menace, des loups. Victor s’étonne un moment de ses pommiers qui supportent autant de neige sans plier. Tandis qu’il revient chez lui, Henri sursaute au bruit d’une branche cassée qui tombe sous son fardeau poudreux. Ce n’est pas de peur, bien sûr, mais d’une sorte d’appréhension pas plus épaisse qu’un foulard de soie qui emprisonne et serre à étouffer.
Charles va dans son atelier et décroche son fusil, il prend un chiffon et se met à le graisser méthodiquement. Ses pendules, ses rouages patiemment taillés dans le métal attendent d’être assemblés. Il n’a même plus soif et se surprend à épier le moindre mouvement de toile d’araignée qu’un peu d’air courant au ras des ardoises fait frissonner.
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