Beauchabrol ou le temps des loups

Gilbert Bordes · Chapitre 3 sur 22

Pages du PDF

Beauchabrol ou le temps des loups

Et maintenant Charles, quelques minutes après Granget…

Charles vit en dehors des coutumes paysannes de Beauchabrol. Non pas qu’il en soit étranger, son père est né ici, mais il en a perdu les habitudes. C’est plus tout à fait un paysan. En dehors du vin et du bricolage, il reste absent de la réalité. Il n’a presque plus de cheveux et sur le galet de sa tête, sa rougeur d’ivrogne lui donne l’aspect assez repoussant d’un reptile en rut. Il vit seul, avec ses pendules anciennes qu’il retape inlassablement dans son atelier. Maintenant que le père est mort, il boit à sa place. Un peu de fromage, un œuf cru encore chaud du cul de la poule, voilà son repas habituel.

Charles passe sa vie dans son atelier. Il bricole des pendules qui peuvent marcher plusieurs mois sans être remontées. Un jour, des gens de Paris sont venus pour les lui acheter. Et il les a renvoyés comme des malpropres, en disant que tout ça ne se vendait pas : c’était son plaisir, son royaume, et les Parisiens n’y entendraient jamais rien.

Il boit.

Le vin l’a vieilli avant l’âge, ce vin râpeux qu’il commande par barriques. Il fait chaque année un tonneau de gnole de prunes sauvages, affreuse piquette qui grille l’estomac et donne une ivresse lourde et maladive.

À Beauchabrol, on le jalouse un peu. Pendant la dernière guerre, déjà ivrogne, il a réussi à attraper la tuberculose et à s’en tirer avec une bonne pension. La chance est toujours du côté des crapules !

Depuis, il a tout le temps pour s’occuper de ses pendules quand les autres suent à rentrer le foin et ne réussissent pas à vendre les veaux qu’ils produisent à grand-peine. La vie est injuste.

— Moi, cré vingt dieux, je vas bientôt terminer une pendule qui s’arrêtera jamais ! C’est la fille de l’Éléonore… Ouais, je leur donne des noms pour qu’elles me tiennent compagnie. Je crois que je vais l’appeler Valentine, du nom de ma mère. Ouais, elle s’arrêtera jamais. Un vrai mouvement perpétuel…

Mais personne n’écoute ce que son vin raconte. C’est qu’il est bavard, qu’il vous accroche dans le chemin et vous tient par la manche pour vous garder. Il n’en finit jamais avec ses idées de pendules…

Ainsi, personne ne connaît vraiment Charles. Le vin a tout voilé chez lui, tout transformé, comme un masque. Il est bien différent au fond de lui et dans sa maisonnette, un taudis humide et troué qui sent la moisissure, la suie, les vêtements sales, le vin sec et le tabac froid. Il dort dans un lit de coin qui n’est jamais refait. Les draps sont couleur de café au lait et sur le traversin on voit l’auréole grasse et sombre de sa tête.

Pourtant Charles a les yeux bleus et profonds. Quand ils ne sont pas brouillés par le vin ou la gnole on y voit jusqu’au fond, les pensées et les cailloux. Tout. On voit sa générosité bafouée et son cœur, grand et hospitalier comme ce lit d’hôtel où il a dormi, l’automne dernier, quand la fantaisie lui a pris d’aller faire un tour au Palais de la Découverte, à Paris.

Victor n’aime pas Charles. Il est quelquefois trop intelligent et le fait d’avoir une pension le met à l’abri du besoin. Avec lui, pas moyen de jouer les grands cœurs et de lui faire des petites gentillesses qu’il rembourserait au centuple d’une autre manière. Charles achète des livres, des beaux livres avec des couvertures glacées et des photos qui montrent des pays lointains, des hommes à la peau de cuivre et des femmes aux seins aussi libres que leur sourire.

Ce matin, en voyant qu’il a encore neigé, il déjeune rapidement d’un bol de gnole. Il est allé faire un tour dans son atelier mais la neige l’attire pour l’instant plus que ses pendules. La neige infinie qui donne à son paysage familier l’allure d’une banquise… Cette blancheur molle l’aveugle et ajoute une dimension cosmique à sa petitesse, sa noirceur d’insecte… Il marche un moment avec de la neige jusqu’au ventre, mouche sur un tas de sucre. Il fait une vaste spirale sur la virginité du pré à Victor.

L’air pique mais Charles ne le craint pas. La gnole lui tient le cœur au ventre. Il a envie de rire, perdu dans cette grisaille familière comme un bateau fou cherchant sa route dans une immensité sans repère. Le bruit du torrent de Beauchabrol pleut sur lui, anime continuellement l’air et roule, invisible sous la neige comme un tonnerre souterrain, comme une menace infernale qui retiendrait dans ce murmure à peine soutenu une prodigieuse force de destruction.

Plus loin, le ruisseau est rejoint par d’autres et sa puissance augmente. Ses cascades aussi et il saute d’un rocher à l’autre avec une espèce de fureur qui fait des moustaches vertes et glauques aux rochers. Le mystère de cette eau toujours renouvelée étonne l’ivrogne. L’émerveille aussi.

Il marche un moment, contourne un troupeau de rochers enchapeautés d’un dôme de neige, comme des vieillards agenouillés pour une prière muette et pourtant sensibles, s’approche du bois de sapins et rêve un moment devant ce mur, ce gribouillis lunaire, l’œil rond et inexpressif.

Il vient d’apercevoir le grand sapin foudroyé. À côté il y a toute une population de jeunes bouleaux, d’aubépines, d’ajoncs qui forment en été un taillis inextricable où serpente le torrent. Aujourd’hui, tout cela est écrasé, humilié par la neige. Des rochers font des bosses à peine visibles de chaque côté de la longue crevasse où coule le ruisseau. Ici, en été, l’eau séjourne entre deux cascades dans des cuvettes rocheuses bien abritées. Charles vient s’y cacher pour guetter la fille qui s’y baigne parfois toute nue. Quand ses yeux se sont bien brûlés au jeune corps sauvage de Blandine, il rentre chez lui, se saoule avec des rêves incendiaires au fond de lui et se masturbe. Cela fait partie de sa mythologie qui lui donne la force de continuer ses pendules, de mesurer le temps comme s’il en avait peur, de le fractionner, de l’emprisonner sur un cadran, entre les marques.

Il rencontre les loups après le bois de bouleaux, assis en rond, à se regarder, à se parler peut-être…

— Putain de putain !

Le vent de face ne trahit pas sa présence. Il fait rapidement le signe de croix, reste d’une antique superstition. D’invoquer la ribaude quand on est près d’une bande de loups, ça risque d’attirer la malédiction. Une réminiscence de lectures mal choisies et confiées au hasard.

Les loups se tiennent sur une sorte de socle rocheux où ils ont piétiné la neige. Charles a lu quelque part que ces bêtes ont parfois des accès de folie et qu’elles dansent comme des humains, debout, enlacées, loup contre louve, la langue pendante, les crocs apparents.

Bien que la neige ait cessé de tomber, le ciel est bas. Il repose sur les arbres qui le griffent de leurs branches sèches et sans vie. Le bruit du torrent file au ras de la neige et fait penser à quelque chose qui se briserait sans cesse, un mur écroulé par un vent démentiel et aussitôt reconstruit. Des corbeaux glissent sur ce bruit, la tête tendue vers le bas-pays où il reste des pommes sauvages dans les fourrés.

Les loups ont vu Charles et se dressent lentement, avec une espèce de dignité sauvage, une noblesse rude et inaccessible. Ils partent tranquillement vers les sapins de Victor, avec leur démarche souple, sveltes, sans se détourner de l’homme qui ne bouge pas, les yeux fixés sur eux, le visage rempli de larmes d’ivrognes.

— Eh ben…

Enfin, il part vers le hameau, lourd, écrasé par cette nouvelle, aplati sur la neige. Il fait de grands gestes des bras pour aller plus vite, mais décidément les loups pèsent trop dans ce tumulte qui l’envahit. Il tombe, roule, se lève, le visage poudré et reprend sa lutte infernale contre le tas de sucre, soufflant une buée blanche qui le noie.

À côté, le silence hivernal glisse sur la peau des collines. Le plateau tout entier baigne dans ce silence trop lourd, grumeleux, un silence d’air, d’eau gelée et d’immobilisme. Au bout de quelques mètres, Charles titube, hors d’haleine.

— Des loups ? Impossible !

Il reprend sa progression. On dirait une souche, une tache d’encre sur cette feuille vierge où même les arbres n’arrivent pas à écrire leurs caractères chinois.

— Vite ! Faut aller voir Victor !

OceanofPDF.com