Beauchabrol ou le temps des loups
Granget est le deuxième…
Tout à fait par hasard. Il n’y a pas de logique dans cette histoire. Avec des loups, comment trouver une explication à des faits qui se suivent ?
Granget habite à côté du chemin qui descend en lacets mous au flanc de la colline entre les bruyères, les ajoncs toujours fleuris, les genêts, les bouleaux, jusqu’à la route départementale de Millevaches. Gros, rond comme un tonneau, fort comme un bœuf, sanguin, sa chevelure prolonge une épaisse toison de poils qui lui couvrent le corps, le dessus des bras et des mains. Ses pommettes saillantes, son nez plat lui donnent l’aspect d’une statue à peine dégauchie dans le roc mais ses yeux ont quelque chose d’inexprimable, de lointain, de nuancé.
Ce matin, il est allé chercher le pain chez Henri. Il a payé et a remarqué que quelque chose n’allait pas. Henri avait l’air fatigué et ses taches de rousseur étaient aussi grosses que des boutons. Sa mère était plus ridée que d’habitude. Ses cheveux volaient en mèches autour de sa tête. Mais Granget n’a rien dit : il est trop discret pour se mêler des affaires des autres. Il a imaginé une quelconque dispute, peut-être au sujet d’une femme, puis il est parti donner du foin à ses bêtes.
La neige tombe toujours. La nuit est claire comme une aube prématurée qui ne finit pas d’arriver. Granget allume dans la grange, reste un moment immobile entre les meules de foin, comme si son arrivée allait faire déguerpir quelque bête de nuit, animal sombre et méchant. Sous les ardoises, des toiles d’araignées poussiéreuses ondulent lentement comme des algues géantes. En dessous, les vaches s’impatientent et font tinter les chaînes. Le bois craque, probablement fatigué d’être toujours dans la même position. Souvent Granget regarde les poutres pendant de longues minutes et se demande comment elles peuvent rester ainsi, toujours solides et capables de retenir cette masse de foin de plusieurs tonnes. Le bois, c’est vivant comme un membre, plein de fibres, comme un muscle. Franchement, s’il arrivait un matin que les vaches soient écrasées par un éboulement de ces poutres fatiguées, Granget n’en serait pas étonné.
Il plie le foin dans ses bras, renifle cette forte odeur d’été que l’air froid ravive et glisse la boule tassée dans les trous du plancher qui correspondent aux crèches en dessous. Le bruit des mâchoires monte alors de l’étable avec une puissante chaleur, aussi forte que l’odeur du purin chaud. Le paysan pense avec une certaine émotion à son père qui faisait les mêmes gestes, à la même place.
La famille Granget est ici depuis que son grand-père, Joseph Granget, après le départ au front de ses deux fils, a vendu sa propriété dans la région de Tulle et acheté ici ce petit bien qui venait d’un oncle de sa femme…
Ce matin, après avoir donné à ses vaches, il reste quelques instants à regarder la nuit et la neige. Le ciel crémeux cisèle les maisons avec une netteté parfaite, la sienne en contrebas, celle de Louis Lestang tout au fond, celle d’Henri Combressol un peu à côté, le château de Victor sur son promontoire naturel et, à peine visible, derrière le grand buis, le moulin de Jean-Baptiste Lebrac.
De penser à la meunière, à la belle Héloïse comme ça, directement, on pourrait y trouver quelque chose à redire. Le naturel s’enfuit dès qu’on veut l’installer, comme les images du cinéma. Il ne supporte pas le réel. Le meunier Lebrac, un grand gaillard sec comme une poussée de bouleau, rouge comme du fer oublié sous le charbon, avec ses habits de velours et son odeur de mouton qui le suit partout, est jaloux comme un coq. Dès qu’un homme porte les yeux sur sa femme il voit rouge, sort le fusil et menace. À part ça, c’est un brave voisin, serviable et de bon conseil.
Granget se sent un peu coupable à son égard. Personne ne s’en rend compte, c’est dans le détail. Ce n’est pas un homme à femmes. Sauf au régiment où il était entraîné par les copains, il ne s’en est jamais préoccupé. Et la meunière était bien à Beauchabrol depuis dix ans qu’il n’y avait pas pris garde. Le hasard voulut qu’un jour Lebrac s’en aille à Saint-Merd et que Granget vienne aider Héloïse à rentrer les moutons. C’était le printemps. Il y avait des odeurs partout, dans les chemins, dans les champs, sur la bruyère. Arrivés dans l’étable, entre les brebis, sur la paille qui sentait fort l’urine, Granget s’était senti pris d’une vague de chaleur qui lui montait à travers le corps. La meunière s’était laissée renverser sans protester. Il l’avait prise sans parler, comme une bête. Très vite, parce qu’il avait peur que Blandine arrive d’un moment à l’autre. Et il était parti, comme un voleur, sans se tourner vers la femme qui arrangeait ses robes, comme s’il avait eu honte de son acte, en se jurant qu’il ne recommencerait pas. Mais comment échapper au mauvais penchant ?
Depuis, Granget et la meunière se voient à l’occasion. Personne ne s’en est rendu compte. À moins que Victor ne les ait surpris. Avec lui on ne sait jamais…
La neige contrarie ces habitudes inavouables. Tout le monde tourne en rond autour des maisons, les bras ballants, les yeux partout…
Alors qu’est-ce qu’il attend, ce matin, à la porte de sa grange qui donne sa lumière chaude sur la neige blanche et froide, en face du moulin ? La meunière n’est pas assez folle pour venir ici ! Espère-t-il un signe ? Un message ou quelque chose d’autre ? On a beau avoir la cinquantaine, le comportement amoureux ne change pas beaucoup de celui de l’adolescent. Dans le fond, c’est une bonne chose : l’attente fait partie de la joie.
Chez lui, Marinette s’est levée. Elle doit faire le café après avoir allumé le feu de la cheminée et mis à chauffer le chaudron du cochon. L’odeur du café donne quelque chose de rassurant à la nuit qui s’achève. La neige a été dégagée à la pelle entre les chemins et les bâtiments et il y en a des tas de deux mètres qui montent jusqu’aux toits. Granget marche dans ces tranchées sans rien voir autour, comme si le sol s’était surélevé. Il prend une pelle dans l’ancien four qui sert maintenant de remise et s’en va dégager l’étable du bas, juste en face du moulin qui n’est plus qu’une ferme comme les autres. Depuis dix ans, la grande roue de bois sombre ne gémit plus sous le poids du torrent enchaîné. Il n’y a plus dans l’air cette odeur de grains écrasés qui ressemble un peu à celle de la bruyère en fleur sous le soleil de midi. Les gens ne font plus de seigle, plus de sarrasin, plus de porcs et les boulangers se servent dans les grandes minoteries qui ont des prix avantageux. Alors, l’année de son mariage tardif avec la belle Héloïse, Jean-Baptiste Lebrac a arrêté les machines et s’est occupé de ses vaches et de son troupeau de moutons. Il lui aurait fallu s’outiller, acheter un camion, faire des aliments pour les bêtes, toute une transformation qu’il n’a pas eu le courage d’entreprendre.
En passant devant chez lui, Granget pose sa pelle contre un tas de neige et entre boire le café. Marinette est là, maigre, les cheveux raides et secs comme une herbe brûlée. Elle sert son homme sans rien dire puis s’en va terminer la vaisselle qui reste de la veille dans l’évier de pierre, la « bassière », comme on appelle ici le coin de l’eau. Le feu chauffe lentement l’atmosphère et la lampe électrique éclaire cet intérieur propre, bien rangé. Le chien jaune s’étire, baille et vient poser son museau sur les genoux de Granget.
— Je ne sais pas ce qui lui a pris cette nuit ! dit la femme sans lever la tête, mais je l’ai entendu grogner plusieurs fois !
— Il a même aboyé ! dit Granget. Comme si quelqu’un faisait le tour de la maison. Je l’ai entendu mais j’ai eu la flemme de me lever !
Granget ne se sent pas coupable devant Marinette. Il ne la trompe pas vraiment avec la meunière. Ces deux femmes sont tellement différentes ! Mais pourquoi pense-t-il à cela, à l’heure de rouler la première cigarette de la journée, au risque de gâter son plaisir ?
Il a pris l’habitude de fumer au régiment. Ce n’est pas un grand fumeur, mais la cigarette du matin le remplit d’aise, le saoule de plaisir, installe en lui une douce tranquillité. C’est le meilleur moment de la journée.
Tandis qu’il l’allume à un tison palpitant, le chien vient se coucher à ses pieds. Le temps s’arrête. La fumée remplit ses poumons et il ne pense à rien, même pas à la meunière. Tout à coup, le chien hérisse le poil, dresse les oreilles. Un aboiement roule dans sa poitrine et le convulse tout entier.
— Voilà que ça le reprend ! fait Marinette sans lever les yeux.
— Quelque chien perdu qui s’est rapproché des maisons… Avec la neige…
Granget enfile sa canadienne et sort. Le jour serpente au ras de la neige qui semble déteindre sur l’air. Le chien l’accompagne, le poil hérissé et retenant des aboiements qui ressemblent à des éternuements. Dans l’étable, le cochon grogne, mais pas de la manière qu’il le fait habituellement pour réclamer sa pâtée, plutôt avec une espèce d’inquiétude qui le fait tourner autour de son étable.
— Faut quand même voir ce qui se passe !
Granget actionne le verrou qui se met à grincer et ouvre la porte de vieilles planches disjointes. Apparemment le cochon a passé une nuit agitée. Au lieu d’avoir dormi douillettement sur la paille on voit nettement qu’il a tourné en rond en proie à une peur indéfinissable. La paille est éparpillée, il n’a même pas fini sa pâtée de la veille.
— Sûrement des chiens ! Va falloir faire courir le fusil !
Au moment où il referme la porte, son chien se hérisse et sa voix claire troue le silence du matin. Granget fait volte-face et, à deux pas du moulin de Lebrac, dans le pré de Victor, tandis que le jour est maintenant bien clair, que la neige vient de s’arrêter de tomber, il voit les loups.
Le chien n’ose pas attaquer et se contente d’aboyer en restant dans les jambes de son maître.
— Nom de Dieu…
Sa pelle tombe avec un bruit étouffé. Granget ne bouge pas. Une force le fige comme s’il était de bois. Après l’avoir regardé un bon moment, les loups s’en vont, les uns derrière les autres, la langue pendante, les crocs étincelants comme des étoiles de givre et se noient rapidement dans la grisaille du matin.
Un ressort se détend au fond de Granget. Il respire fortement et se met à courir à travers le pays, nage dans l’épaisseur de la neige, se casse la figure, roule dans cette poussière froide et molle, se lève et, sans se tourner, continue jusqu’à l’escalier du château de Victor rendu glissant par la neige tassée. Il entre sans frapper.
— Victor, des loups !
Victor est au coin du feu, tout petit dans cette immense cheminée de pierre où sont sculptées d’antiques armoiries. Il tète sa pipe. Sa fille, la grosse Bernadette, fait la vaisselle dans la bassière. Elle est blonde avec de grosses lèvres, vivantes comme des limaces, des bras charnus et odorants. Elle est un peu simplette.
Victor de Beauchabrol est petit. Les jambes voûtées, l’œil à peine ouvert sous ses paupières trop grandes, rouge, ridé, les prunelles sombres. Il a le nez sec et long, pointu comme un dard et la bouche mince sous une barbiche parsemée de poils blancs. Son chapeau noir aux larges bords fait partie de lui et cache son front étroit et plissé. Il pose sa pipe.
— Tu disais ?
— Je viens de voir des loups dans ton pré !
— C’est pas la peine de crier comme ça ! C’est la saison des chiennes et puis t’as jamais vu de loups de ta vie !
— Je te dis que c’est des loups. C’est pas fait comme un chien ! Et puis le mien a grogné toute la nuit !
Victor ne répond pas. Son chien aussi, un grand bâtard noir, maigre, aux oreilles cassées, menaçant, malfaisant, a fait de même.
Quelqu’un frappe ses bottes contre les marches de pierre pour en faire tomber la neige.
— Tiens, c’est sûrement l’Henri qui rapporte le pain ! dit Victor en faisant signe à sa fille d’aller ouvrir.
OceanofPDF.com