Boot Camp
CHAPITRE 15 - Olivia -
Nous marchons depuis un peu plus d’une heure, dans un silence lourd de sens. Par moments, le sentiment qu’il regrette ces quelques instants d’égarement me tord l’estomac. Pourtant, sa façon de me tendre la main à chaque passage difficile remet constamment ce détachement en question. Je ne sais que penser, ni de quelle manière me comporter. Nous n’aurions probablement jamais dû nous mettre dans cette situation, qui risque de considérablement compliquer les choses pour le reste du stage.
Non, Olivia. Ce ne sera pas compliqué, puisqu’il n’y a rien.
Alors que nous balayons les branchages pour nous frayer un passage, Seth stoppe net et me fait signe de ne plus bouger. Intriguée, je tends l’oreille. Après quelques secondes de silence, des voix lointaines nous parviennent.
– Tu crois que c’est eux ? demandé-je, inquiète de croiser un groupe d’orpailleurs ou autres brigands du coin.
– Certainement. Les deux autres groupes n’ont rien à faire dans ce coin, leurs bornes se trouvent à l’opposé de la nôtre.
– Et si c’étaient des méchants ?
Tournant vers moi une œillade perplexe, il hausse un sourcil.
– Des quoi ?
– Ben oui, des trafiquants, quoi. J’ai vu dans des reportages que…
– Il s’agit d’un terrain militaire, Olivia. Les méchants ne viendront jamais jouer ici.
– Ah, d’accord.
– En route.
Nous reprenons notre avancée. Lui, suivant le son des discussions qui parviennent jusqu’à nous, et moi, laissant tourner en boucle dans ma tête celui de mon prénom sur ses lèvres. Il va vraiment falloir que je parvienne à enfouir ces quelques heures loin dans ma mémoire…
– Olivia !
La voix de Lucile perce la tranquillité de la jungle, en témoigne cette nuée d’oiseaux qui fait trembler les cimes dans un envol soudain. Trop occupée à refouler mes pensées, je n’avais pas réalisé que nous venions de quitter les fourrés pour atterrir sur la trajectoire de nos trois compagnons perdus. Le visage épuisé, ma collègue vient m’enlacer avant de détailler ma tenue d’un air déconcerté.
– Ce sont tes vêtements, ça ? s’étonne-t-elle.
– Non, je… Mon sac a pris la flotte cette nuit, le sergent-chef Connor a dû me prêter ce qu’il pouvait.
Son regard circulant de lui à moi m’inquiète un instant, durant lequel je prie pour n’avoir rien dit qui puisse soulever le moindre doute. Mais le haussement d’épaules de Lucile me rassure aussitôt. Il faut avouer qu’avant cette nuit, les relations entre Seth et moi n’auraient jamais laissé présager un quelconque rapprochement.
– Bruno est infect, souffle-t-elle tandis que Cédric vient me saluer à son tour.
– Ouais, confirme ce dernier, il nous tardait que vous reveniez tous les deux lui remonter les bretelles.
L’idée d’avoir laissé mes deux amis vivre un calvaire avec cet enfoiré tandis que je passais probablement la meilleure nuit de ma vie me fait culpabiliser. Remords qui s’évaporent dès que la carrure du légionnaire passe devant nous pour aller récupérer la carte des mains de celui que j’aurais préféré perdre définitivement au cœur de cette jungle. Et à la manière dont il la lui arrache sans aucun mot ni regard, lui non plus, ne semble pas ravi de revoir sa tronche pleine d’arrogance.
– Mais où étiez-vous ? râle cet abruti comme si nous avions besoin de son avis.
– Et toi, répond sèchement le sergent, pourquoi n’as-tu pas déjà mené ton groupe au bon endroit ?
– C’était votre boulot !
Sans que personne n’ait rien vu venir, Bruno se retrouve saisi par le col puis plaqué contre le tronc d’arbre le plus proche.
Rien à voir avec la façon dont il s’y est pris avec moi, mais on ne dira rien.
– Non, pauvre naze… Mon boulot, c’est d’aller combattre pour que des taches comme toi n’aient pas à le faire.
Le ton menaçant de l’instructeur traduit une frustration extrême, et aucun de nous n’arrive à percevoir s’il s’apprête à lui coller son poing sur la figure ou non.
– C’est vous qui deviez trouver cette borne, reprend-il en envoyant Bruno trébucher quelques mètres plus loin, pas moi ! Maintenant, en avant !
En bons élèves obéissants, et surtout parce qu’aucun de nous ne souhaite alimenter la fureur du militaire, chacun reprend son sac sur le dos pour lui emboîter le pas. Le regard chargé d’animosité que me jette Bruno lorsque je passe devant lui me donne envie de lui cracher à la figure toute l’ignominie que m’inspire ce que j’ai appris par Paula, mais je préfère ne pas attirer d’ennuis supplémentaires à mon amie et garder ça pour plus tard. Viendra bien un jour où le karma se chargera de ce connard.
Menés par un sergent bien décidé à nous faire rattraper le temps perdu, nous avalons les kilomètres sans broncher et passons chaque embûche avec courage. La volonté de Cédric m’épate, je trouve qu’il a vraiment gagné en confiance durant ces quelques jours.
– On est arrivés, déclare notre guide en posant son sac devant un simple poteau d’une cinquantaine de centimètres, dont le bout peint en vert ne nous aurait jamais sauté aux yeux.
Même si nous avions trouvé nous-même cette borne, nous aurions continué de la chercher, tant elle se fond dans la végétation. Terrassée par la fatigue, Lucile laisse glisser son paquetage de ses frêles épaules avant de s’effondrer dessus.
– Je n’en peux plus… gémit-elle, pourvu qu’on ne rentre pas à pied !
Si je ne m’étais absolument pas posé la question du retour jusqu’à présent, j’avoue que sa remarque m’inquiète brusquement. D’un œil discret, je tente d’intercepter le regard de Seth, qui se trouve déjà talkie en main et m’ignore royalement.
– Sergent-Chef Connor, grogne-t-il dans son appareil en posant un poing sur la ceinture de son treillis, équipe trois arrivée à destination.
À son visage frustré lorsqu’une voix masculine lui répond, je suppose que les deux autres équipes ont trouvé leur borne depuis belle lurette et qu’on est sacrément à la bourre.
– Bien, mon Capitaine.
Il raccroche après quelques salutations réglementaires, puis récupère son sac pour le projeter sur ses larges épaules.
– Quoi, on repart ? s’inquiète Bruno d’une voix faiblarde.
– Tu vois un accès par lequel la Jeep pourrait venir nous chercher, abruti ? Le point d’évacuation est à cinq cents mètres d’ici. Levez vos culs.
Si son ton autoritaire ne choque personne, quelque chose dans son attitude froide et distante me chiffonne. Je sais bien que le deal était clair d’entrée de jeu, et que je n’ai absolument rien à exiger de sa part sous prétexte d’une partie de jambes en l’air, si fabuleuse ait-elle été. Peut-être ne m’attendais-je simplement pas à ce que ce soit aussi simple pour lui, vu la difficulté qu’ont mes souvenirs de cette nuit incroyable à quitter ma mémoire.
Effectivement, après quelques minutes de marche encore compliquée au milieu des branchages et de cette terre collante à souhait, une piste apparaît sous nos yeux. Un profond sentiment d’accomplissement m’envahit enfin lorsque je dépose mon sac à mes pieds. Ça y est, on l’a fait. On a survécu à trois jours dans cet environnement aux antipodes de ce à quoi nous sommes habitués. Seule l’absence de Paula ternit cette fierté d’avoir été au bout de quelque chose en quoi je n’aurais jamais cru, si on m’en avait parlé il y a un mois. C’est à cet instant précis que je commence à comprendre ce que l’on nous a envoyé chercher ici. Le dépassement de soi, la capacité à pulvériser ses propres limites pour agrandir le champ de nos compétences, la confiance qui nous manque souvent parce qu’on se contente de voir les choses avec les œillères d’une vie trop simple, trop douce, trop réglée au millimètre.
Il est clair que si ces vaillants soldats partaient au combat avec les mêmes barrières mentales, ils n’en reviendraient jamais.
***
– Bravo les filles, je suis si fière de vous ! nous accueille la douce voix de Paula à notre retour au dortoir.
Épuisées, mais heureuses de retrouver ce sourire éclatant sur son visage, Lucile et moi nous précipitons sur son lit.
– Comment vas-tu ? m’inquiété-je en observant la poche de glace sur sa cheville.
– Mieux, me rassure-t-elle, j’ai vu un docteur, ce n’est rien de grave. Le repos et la glace m’ont déjà fait beaucoup de bien, je vais normalement pouvoir vous embêter de nouveau dès demain.
– Tu nous as manqué…
– Oui, enfin surtout à moi, me coupe Lucile, parce que figure-toi que je me suis retrouvée toute seule avec Cédric et Bruno cette nuit !
Le regard de Paula est sans équivoque.
– Tu m’expliques ? sourit-elle de son petit air espiègle.
– Il n’y a rien à expliquer, me défends-je avec autant de crédibilité que j’en suis capable, ils ont continué d’avancer pendant qu’on attendait les secours avec toi, si bien qu’on n’a pas pu les retrouver avant la nuit.
– Hum… Et du coup, tu portes ses fringues ? souligne-t-elle d’un levé de sourcil suspicieux.
– On s’est pris une averse d’un autre monde, j’ai pas eu vraiment le choix…
– Lucile a dû se prendre la même averse, pourtant elle ne porte pas les vêtements de Cédric…
– On avait installé nos bâches de protection, explique fièrement ma collègue tandis que je cherche comment me sortir de ce pétrin.
– Ben voilà, accepté-je avec humilité, le sergent aussi. Mais moi, j’ai fait ma belle dans mon foutu hamac, et toutes mes affaires ont fini trempées.
Le coup d’œil de Paula me met particulièrement mal à l’aise, je sais que mon attitude fuyante et défensive la fait douter.
– D’accord, donc tu as passé la nuit sous la bâche du sergent, c’est bien ça ?
Eh merde !
– Pas le choix, tu voulais que je fasse comment ? Bon, Lucile, ça va être l’heure de la douche, j’ai pas envie de faire le canard après ces trois jours de marche, alors activons-nous.
– Tu as raison, acquiesce cette dernière, je n’en peux plus de ces vêtements trempés, et j’ai des ampoules plein les pieds.
Ignorant le regard appuyé de Paula, je retire un à un les vêtements prêtés par Seth, priant pour qu’elle ne remarque pas l’absence de ma foutue culotte, et les plie pour les lui rendre dès que possible. Je garderais bien son tee-shirt pour conserver ce qu’il me reste de son odeur, mais cela ne ferait que confirmer les soupçons de mon amie.
Et puis de toute façon, il n’y a rien.
Absolument rien.
Enroulées dans nos serviettes, toute la chambrée attend le signal pour se rendre aux sanitaires. Seule notre grande blessée reste alitée, et en profite pour chercher à me déstabiliser autant qu’elle le peut par des œillades entendues. Je sais qu’elle est persuadée d’avoir compris mes secrets inavoués, et je brûle de pouvoir partager ça avec elle. Mais c’est impossible. Et puis, à quoi cela rimerait ? Il ne s’agit pas d’une relation, ça n’arrivera plus jamais, et aucun sentiment n’entre en jeu. Autant oublier tout ça au plus vite, et ce n’est pas en le racontant à ma meilleure amie que j’y arriverai.
Le coup de sifflet retentit enfin, et, ma petite pile de vêtements dans les mains, je suis la file jusque dans le couloir où celle des hommes nous rejoint. La façon dont Bruno lorgne sur mes épaules dénudées me donne envie de lui cracher à la figure.
– Alors, on a retiré les fringues du sergent ? ricane-t-il.
– Ta gueule.
Le second coup de sifflet, donnant l’ordre de nous mettre en marche, lui coupe toute possibilité de répartie. Placée en fin de rang, je contre les frissons provoqués par ces heures d’humidité incessante en songeant déjà à l’eau chaude qui coulera d’ici quelques dizaines de minutes sur ma peau toute flétrie. Le cortège avance d’un pas toutes les trois minutes, et quand vient mon tour de faire face au sergent-chef Connor, le regard qu’il plonge dans le mien réchauffe chaque partie de mon corps en un éclair. Intimidée, je lui tends mon petit paquet de vêtements en baissant les yeux pour contenir le trouble qui me gagne.
Ça ne devrait pas se passer comme ça, bordel ! Il n’y a RIEN !
Le contact de ses doigts sur les miens lorsqu’il récupère le tas de mes mains envoie une décharge puissante jusqu’au fond de mes entrailles. La sensation de ses caresses s’invite immédiatement à mon esprit, l’effleurement de sa langue vient percuter mes souvenirs avec une intensité à laquelle je ne m’attendais absolument pas. Déstabilisée, je n’entends pas le coup de sifflet qui devrait me précipiter dans la première cabine de douche disponible.
– Petit Machin, souffle-t-il, c’est à toi.
Comme si je me réveillais subitement, j’acquiesce et m’apprête à m’échapper au plus vite, mais sa main se pose sur ma hanche pour me retenir.
– Trois minutes… murmure-t-il de cette voix rauque incendiaire avant de me relâcher.
Relevant les yeux dans les siens, je comprends que ce désir incessant ne consume pas que moi. Seth lutte férocement contre la même envie de reprendre nos ébats là où nous les avons laissés, et quelque part, je crois que cela me soulage. Touchée par cette douceur intime qu’il m’accorde après son indifférence devant les autres, je lui adresse un discret sourire avant de rejoindre la douche dont je rêve depuis trois jours.
OceanofPDF.com