Boot Camp

Léana Soal · Chapitre 20 sur 29

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Boot Camp

CHAPITRE 19 - Olivia -

 

– Nous voici à la dernière épreuve, petits citadins ! ricane l’accent slave du capitaine. Après ça, vous serez loin d’avoir effectué le parcours complet de notre sélection, mais vous en aurez eu une petite idée. J’espère que vous saurez relativiser à propos de vos problèmes de privilégiés centrés sur eux-mêmes. Si ce n’est pas le cas, tant pis pour vous !

Concernée par ses dires, je laisse mon regard arpenter l’ensemble de mes collègues. Les corps sont fatigués, mais les regards ne trompent pas. En ce qui concerne la plupart d’entre nous, ce stage a eu un impact positif. Pour tout le monde d’ailleurs, sauf un pauvre type. Un seul abruti encore accroché à son arrogance, et dont l’attitude se détache du reste du groupe. Plus le temps passe, et plus je pense que Bruno n’a de toute façon aucun avenir parmi nous. Personne ne lui fait confiance, personne ne daigne le soutenir, personne ne cautionne son comportement. Il est déjà seul, et je suppose que lorsque Paula et moi révélerons au grand jour ce qu’il nous a fait subir en toute impunité, sa carrière à nos côtés prendra fin.

Le défi du jour consiste donc, si je saisis bien les explications aux tonalités russes, à rejoindre la zone matérialisée par des plots tout en évitant les attaques qui seront perpétrées par quelques soldats aguerris. Seth nous a préparés toute la matinée, je suppose que nous possédons maintenant les notions les plus élémentaires pour réussir cette épreuve. Pourtant, une montée d’adrénaline me mord les abdominaux lorsque le capitaine donne l’ordre aux premiers de se mettre en place, et que les militaires censés nous mettre en difficulté nous rejoignent. Plus ou moins grands, mais tous bien solides, les hommes approchent dans une démarche assurée, équipements antichocs recouvrant presque intégralement leurs uniformes, et cagoules camouflant leurs visages.

– Euh… Je suis déjà morte de trouille, souffle Lucile sans parvenir à décrocher ses yeux de la horde conquérante.

Je n’en mène pas large non plus, mais bizarrement, la seule idée que Bruno puisse se faire massacrer par ces types me réjouit bien plus que mon propre sort ne m’inquiète.

Prêts avant nous, le groupe du sergent Dumont passe le premier. Mes camarades et moi observons attentivement ce qui nous attend, et je prends soin de noter dans ma tête chaque attaque afin de m’y préparer mentalement. Je trouve les soldats plutôt sympas, et j’ai l’impression que pour une fois, ils s’adaptent aux capacités des stagiaires. Quelques coups d’épaule, un soupçon de tacles précis, une ou deux prises au corps. Rien de bien méchant après une matinée à passer l’ensemble de ces éventualités en revue, mais je suppose qu’avec la panique de l’instant, il me faudra bien toutes mes capacités cognitives pour me souvenir de ce que j’ai appris et surtout, les mettre en application.

Lorsque vient le tour de notre groupe, Cédric se porte courageusement volontaire pour passer le premier. Son évolution me fait tellement plaisir, il nous confirme que ces quelques jours l’ont profondément transformé. Aujourd’hui bien plus sûr de lui, mon ami s’élance avec une bravoure héroïque. Prêt à affronter chaque embûche, il court comme si rien ne pouvait l’arrêter, et pour la toute première fois sous nos yeux, c’est le cas. Son coude placé en protection, il percute sans hésiter le soldat venu lui barrer la route, puis saute par-dessus la glissade de l’assaillant suivant. Sa réception est un peu bancale, mais il ne lâche rien et ne se laisse pas non plus déstabiliser par la bousculade de son troisième offenseur. Bien que la force de celui-ci lui fasse faire une volte-face un peu brouillonne, Cédric reste debout et continue de courir. À bout de souffle, le visage rouge et les gestes lourds, il atteint les plots sous nos cris victorieux.

– Bravo, Dodu ! lance le sergent Connor en l’applaudissant, un demi-sourire atrocement sexy étirant tout juste ses lèvres.

– Allez, j’y vais, déclare Paula, encouragée par ce passage triomphal.

– Tu vas y arriver ! lui assuré-je en déposant un baiser sur son front.

– Oui ! Je vais y arriver ! Donnez-moi le top départ !

Complètement emportée par l’euphorie, elle s’élance dès que le coup de sifflet retentit et nous offre un passage merveilleusement hilarant. Même le capitaine ne peut contenir un discret rictus lorsque mon amie déclenche son hurlement de protection tout en évitant chacun des soldats au lieu de les affronter. Décontenancés, ceux-ci tentent bien de se mettre sur son passage pour lui opposer une résistance, mais de demi-tours en virages abrupts, sans jamais s’arrêter ni de courir, ni de crier, Paula finit par rejoindre les plots sans avoir eu besoin d’utiliser la moindre technique de défense.

– C’est une option, admet Seth d’un air aussi dépité qu’amusé.

De l’autre côté, Cédric accueille notre championne avec bonheur, tandis que les soldats, eux, se font remonter les bretelles par Vitaiev.

– Sans déconner les gars ! aboie-t-il pour résister à l’envie de rire qui lui ronge le visage, vous vous êtes fait endormir en beauté !

– Merci pour le compliment, capitaine ! clame Paula dans un élan de hardiesse que je ne lui connaissais pas.

Surpris lui aussi, mais étonnamment conciliant, ce dernier se contente d’un regard appuyé pour toute remontrance.

Non mais attendez, il se passe quoi aujourd’hui ? Ils ont tous respiré un gaz toxique ou quoi ?

– Bon, pour éviter une deuxième dérobade, les instructeurs vont venir prêter main forte aux défenseurs, annonce le russe sans défaillir. Tant pis pour les suivants, ils vont en chier.

Super, merci Paula !

– Oh là là, mais comment je vais faire ? s’inquiète Lucile en portant les deux mains à ses joues rosies par la panique.

– Ne t’inquiète pas, tenté-je de la rassurer, on a appris tout ce qu’il fallait ce matin. Tu as réussi chaque manœuvre, tu vas y arriver. Concentre-toi, garde confiance en toi.

– Oui, tu as raison. Allez, il faut que je me lance, si j’attends encore je vais me faire pipi dessus…

– Au suivant ! hurle justement la voix du capitaine.

Portée par cet élan soudain, Lucile se place sur la ligne de départ. Disséminés un peu partout sur l’aire enherbée, les militaires l’attendent, amusés. Nul doute que ce genre d’exercice n’est pour eux qu’une simple récréation, et que la petite silhouette frêle de Lucile n’est pas vraiment représentative du genre d’opposants qu’ils peuvent rencontrer en mission.

En attendant, Paula vous a baladés, les gars…

Le coup de sifflet retentit, et sans plus réfléchir, ma collègue commence sa traversée. Très vite, le premier soldat posté sur sa route amorce un coup circulaire, qu’elle esquive avec une roulade avant parfaitement exécutée.

– Bravo ma Lucile ! crié-je pour l’encourager.

Reprenant sa course, elle évite cette fois un tacle arrivé sur le côté droit en sautant par-dessus. Mais alors que l’arrivée du sergent Dumont depuis sa gauche ne lui pose aucun souci, la pauvre n’a pas le temps d’analyser l’approche d’un autre homme en cagoule, dont l’épaule vient épouser sa hanche pour la soulever avec une aisance déconcertante. Juchée sur cette montagne de muscles qui fait mine de l’emporter ailleurs, Lucile panique.

– Lâchez-moi ! s’emporte-t-elle avec rage, on n’a pas révisé ça !

Puis, se redressant au-dessus de ce buste anonyme, elle saisit sans hésiter le visage de ses deux mains pour malmener les yeux de son ravisseur. Le rugissement de ce dernier ne laisse aucun doute sur la douleur qui lui est infligée. Rapidement délivrée, Lucile repart à vive allure, et lorsque le soldat suivant l’aborde de biais, elle tend un doigt menaçant dans sa direction sans cesser de courir.

– Je vous préviens, le prochain, je le mords !

Stoppé net par cet aplomb venu de nulle part, l’homme lui cède le passage. Visiblement, il préfère écoper d’une série de pompes ce soir plutôt que se faire crever les yeux ou trouer la peau par notre petite furie, dont la fierté explose lorsqu’elle rejoint enfin la zone d’arrivée. Bon sang, ce séjour a véritablement transformé mes amis !

– Petit Machin, me hèle le capitaine, c’est ton tour !

Génial…

Je ne sais pas pourquoi, mais à la manière dont ces types se remettent en place avec concentration, quelque chose me dit que je n’aurai pas droit à la même clémence.

– Celle-ci, aucun cadeau, confirme leur supérieur.

Eh ben super, allons-y gaiement !

Fléchissant sur mes jambes pour me préparer à l’impulsion dont j’aurai besoin, je laisse mon regard balayer la horde de testostérone qui me fait face. Ils sont sûrement très sympas autour d’une bière, mais dans l’immédiat, entre eux et moi, c’est la guerre. Au milieu du lot, les yeux noirs de Seth accrochent les miens comme si nous étions seuls au monde. Son corps athlétique placé en position pour l’action, la puissance qu’il dégage se fraye un chemin jusqu’à mon bas-ventre. Seigneur, que ce mec est beau ! Il m’en faudrait peu pour qu’au lieu de l’éviter, j’aille directement me blottir dans ses bras afin de les sentir de nouveau se refermer autour de moi, savourer son odeur autant que la fermeté de ses muscles ciselés sous mes doigts.

Le coup de sifflet du capitaine m’extirpe brusquement de mes rêveries, et j’entre dans l’arène. Sans attendre, un premier attaquant tente de me déstabiliser d’un croche-pied, mais comme Lucile, je m’en tire à l’aide d’une roulade avant plutôt réussie. À peine remise sur mes pieds, un bras large passe au-dessus de ma tête, évité grâce à une flexion dictée par je ne sais quel réflexe, puis je reprends ma course en veillant à respirer régulièrement, comme Seth nous l’a conseillé ce matin.

– C’est bien Olivia, continue ! hurlent mes camarades depuis la zone d’arrivée.

Les yeux absorbés par ce nombre impressionnant de silhouettes masculines autour de moi, je tente d’analyser lequel m’atteindra le premier, et décide de devancer sa charge. Surpris, le militaire me regarde approcher et déclenche un direct que je contre en suivant exactement les directives apprises à l’entraînement. Coopératif, puisque le but de l’épreuve consiste à nous permettre de mettre en application ces quelques techniques, l’homme se laisse retourner le bras sans résistance même si je suis parfaitement consciente qu’en réalité, jamais je n’en serais venue à bout aussi facilement. Les acclamations de mes amis m’encouragent, et c’est maintenant Seth qui me fait face. Ce qui change considérablement la donne, puisque si le but est précisément de fuir le contact, mon corps me hurle exactement le contraire. Mais mon esprit de compétition reste le plus fort, et notre rapprochement me donne un atout : je n’ai pas peur de lui. Forte de cette attirance que je sais réciproque, je redresse les épaules et accélère le rythme de mes foulées, prête pour l’affrontement. Concentrée sur lui, je ne vois pas son collègue se jeter au sol dans le but de me faucher les jambes en ciseaux, et ne suis alertée que par le cri strident de Paula. Surprise, je saute en avant pour éviter cette prise inattendue, et dans mon élan, me retrouve propulsée contre ce torse qui m’accueille en me faisant virevolter dos à lui. Prise au piège de son bras fermement arrimé à mon buste, j’hésite entre m’extirper de cette emprise ou bien la savourer. Le contact de nos deux corps m’enivre, tout comme le parfum singulier de sa peau qui vient chatouiller mes sens. L’espace de quelques secondes, cette étreinte m’oblige à fermer les yeux pour en ressentir chaque effet. Puis, consciente que le temps ne s’est pas arrêté et que nous nous trouvons en plein milieu d’un exercice de combat, je reprends le contrôle de mes muscles.

– Ne perds pas d’énergie à te débattre, murmure Seth contre ma tempe, pense à ce qu’on a travaillé. Quels points peux-tu viser, quels nerfs sont à ta portée ?

Sa voix rauque s’immisce jusque dans mes veines, faisant pulser un feu de désir au creux de mes reins tandis qu’il continue de me maintenir contre lui. Dévorée par cet incendie incontrôlable qui me ravage de l’intérieur, j’essaie de rassembler mes esprits pour me souvenir de ses conseils avisés. Puis, mes neurones enfin rebranchés à la réalité de l’instant, je me focalise sur ce bras puissant calé sous ma poitrine. Forte de l’opportunité qu’il me donne probablement en toute conscience, je glisse ma main autour de son poignet et tâtonne rapidement pour placer mes doigts au bon endroit avant de serrer de toutes mes forces. Puis, la douloureuse compression des vaisseaux sanguins l’obligeant à fléchir, je m’empresse d’atteindre son nerf cubital, juste au-dessous de son coude rendu vulnérable par la manœuvre précédente. Un léger grognement me confirme la justesse de mon geste, et aussitôt, mon légionnaire coopératif me libère.

– Bravo. Maintenant, cours et ne t’arrête pas, murmure son timbre grave.

Partagée entre l’envie de clore ce contact pour gagner mon épreuve, et celle de prendre encore quelques secondes à savourer ce que le destin ne m’offrira plus jamais, j’hésite un instant. Mais, appelée à gorges déployées par mes camarades, et encouragée par le discret sourire que Seth m’accorde en poussant légèrement ma hanche, je finis par m’élancer.

– Allez ! Allez Olivia, fonce ! hurlent mes trois supporters depuis leur zone.

J’ai tout juste le temps de faire quelques mètres à bonne allure, que le sergent Silva apparaît à son tour dans mon champ de vision. Prêt à entamer un corps à corps, il se place en position tandis que j’analyse mes chances. Très clairement, si je continue d’avancer frontalement, je n’en ai aucune. Repassant en revue les hypothèses abordées lors du cours de ce matin, seule l’une d’entre elles me paraît réalisable dans l’immédiat. Bien décidée à réussir cette épreuve, je me jette au sol dans une roulade qui surprend le militaire, et lors du contact de mes mains avec le sol, m’applique à récupérer deux poignées de cette terre sableuse dans laquelle l’herbe peine à pousser correctement. À l’instant même où je me retrouve sur mes deux pieds, je vise avec précision et envoie mon butin en direction de son visage. Surpris et occupé à se protéger, l’homme ne prête plus attention à ma position et me laisse filer sur le côté. Accueillie par les hourras euphoriques de mes amis, je sens la satisfaction me gagner lorsque mon regard croise celui de Seth, satisfait.

– Tu as été géniale ! s’écrie Cédric en me soulevant contre lui.

– Oh oui, bien meilleure que moi ! approuve Paula dans un gloussement communicatif.

– Maigrichon, c’est à toi ! nous coupe le capitaine avec autorité.

Tous impatients d’assister au passage de Bruno au milieu de ceux qui auront l’occasion de lui donner une bonne leçon, nous revenons immédiatement au calme et l’observons se placer sur la ligne de départ.

 

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