Boot Camp
CHAPITRE 25 - Olivia -
– Maman, il va falloir que je te laisse, je te rappellerai en début de semaine.
Mon téléphone coincé entre l’oreille et l’épaule, je peine à trouver la clé de mon appartement dans les méandres de ce sac à main bien trop chargé. Je vais vraiment devoir faire du vide un de ces jours. À force d’y fourrer tout ce qui m’encombre durant la journée, je me retrouve au bout du compte avec un bric-à-brac phénoménal sans aucune utilité réelle. Franchement, qui se trimballe muni d’un adaptateur allume-cigare, un tube de crème pour les pieds secs ou un tire-bouchon ? Oui, bon, j’avoue que ce dernier s’est trouvé particulièrement bienvenu lors de notre dernier apéro bureau, mais n’empêche. Si un jour, je devais me faire contrôler pour une raison quelconque, j’aurais l’air maline.
Mon trousseau enfin en main, j’ouvre la porte et jette mon sac au pied du meuble à chaussures. Le grand tri attendra.
– Olivia ? résonne la voix inquiète de ma mère dans le combiné.
– Oui, maman… Bon, tu n’annules pas ton rendez-vous, et tu fais cette putain de mammo !
– Tu crois vraiment que c’est nécessaire ? Ils n’ont rien trouvé, la dernière fois.
– La dernière fois, c’était il y a plus d’un an. Tu es déjà à la bourre.
Son comportement désinvolte me met régulièrement hors de moi. C’est fou, elle n’a finalement jamais su prendre une décision sans que je la pousse à le faire, m’obligeant ainsi à prendre part à une gestion de sa vie qui ne me concernait pas. Comme celles qui l’ont amenée à s’émanciper de tous ces hommes fourbes et infidèles, lesquels n’ont croisé sa route que pour lui prendre le peu qu’elle possédait. Son argent, sa dignité, sa raison.
– C’est tellement désagréable, marmonne-t-elle.
– Crois-moi, ça l’est bien moins qu’une chimio.
Prononcé sans fioriture, mon argument fait taire ses contestations. Je l’entends bougonner un acquiescement forcé, puis c’est son tour de prétexter une raison de clore la conversation. Je suis bien plus têtue qu’elle, et la perspective d’un débat perdu d’avance ne l’a jamais emballée. Nous nous souhaitons un bon week-end, et une fois raccroché, mon téléphone rejoint le plaid qui trône paresseusement sur mon canapé.
Il me reste très peu de temps avant de me rendre à Aubagne, et vu le temps de gueux qu’on a eu toute la journée, je n’ai qu’une seule idée en tête : me réchauffer sous une douche brûlante. L’humidité constante m’a frigorifiée tout l’après-midi, j’ai horreur de ça. Évidemment, ce n’est rien comparé à un parcours dans la mangrove guyanaise, et j’ai appris à y songer avant de me plaindre de mon quotidien, mais tout de même. On ne va pas cracher sur un peu de confort, surtout lorsque, comme moi aujourd’hui, on vient de passer des heures avec les chaussettes mouillées parce qu’on n’est pas foutue d’enjamber une flaque.
Une fois propre, sèche et surtout réchauffée, j’enfile à la hâte ma petite robe noire, choisie hier soir après des heures d’hésitation sur la tenue adéquate pour un rendez-vous aussi attendu que celui-ci. Dans la vie d’une fille comme moi, accro aux jeans confortables en toutes occasions, c’est une première. Je ne me souviens d’ailleurs même plus d’où vient cette fringue, aux antipodes de ce que je porte habituellement. Pas de collant, parce que je déteste cette sensation de me faire cisailler le ventre, et puis je dois être fichue bizarrement car le peu de fois où je me suis hasardée à porter, le nylon glissait sans arrêt. Élégance merveilleuse lorsqu’il fallait remonter tout ça… Pour ce soir, Paula m’a conseillé de tenter les bas autofixants. Je n’ai encore jamais essayé ce genre de truc, mais mon amie ayant toute ma confiance, je suis allée en acheter une paire en débauchant hier soir, les ai lavés et mis à sécher cette nuit.
– C’est parti…
Concentrée, j’enfile le premier avec autant de délicatesse que j’en suis capable. N’ayant absolument pas pensé à en prendre une paire de secours, s’ils se filent, je suis foutue. Une fois les deux bien en place, je me lève et marche quelques pas dans ma chambre afin de vérifier que ce truc ne glisse pas. J’aurais bien l’air fine si en entrant ou sortant du restaurant, je me retrouvais avec les jarretières sur les chevilles. Paula m’a conseillé de prendre de la qualité, mais n’y connaissant absolument rien, il m’est compliqué de savoir si j’ai fait le bon choix.
Pour le moment en tout cas, rien ne semble vouloir glisser malgré la démarche exagérément chaloupée que j’adopte pour traverser la pièce de long en large.
– Allez, validé.
Une légère touche de maquillage plus tard, je discipline rapidement mes cheveux, me gratifie de trois petites giclées de parfum, enfile mon cardigan ainsi que la paire d’escarpins que je ne mets jamais. Récupérant mon sac à main dans l’entrée, je quitte l’appartement aussi vite que mon retard l’impose. Tant pis pour ce foutu tri, au moins si le sommelier oubliait par mégarde de déboucher le pinard, je pourrais passer pour une fille prévoyante.
Ou tarée.
La pluie s’est enfin arrêtée, et pour un vendredi soir, la circulation en direction d’Aubagne reste plutôt fluide. Arrivée devant la grille du régiment, je stoppe ma voiture en évidence et serre le frein à main. Pas des plus à l’aise en petite robe, je préfère que Seth me rejoigne plutôt que d’avoir à sortir. Après une bonne dizaine de minutes, durant lesquelles je n’ai cessé de vérifier mon apparence dans le rétroviseur et de me demander si j’ai bien fait d’opter pour une tenue aussi suggestive, il apparaît enfin dans la lueur de mes feux de croisement.
Seigneur, que ce mec est séduisant.
Habituée à son uniforme de légionnaire porté en toute circonstance, le voir approcher en tenue civile ne fait qu’accentuer mon envie de tout lui arracher au plus vite. Un jean légèrement délavé, un tee-shirt blanc surmonté d’un blouson de cuir parfaitement taillé et son sac de voyage jeté sur l’épaule, le soldat s’avance vers ma voiture avec visiblement autant d’empressement que moi.
Il a son week-end entier, et je l’ai invité à le passer chez moi. J’aurais pu hésiter, le laisser croire que les choses ne seraient pas aussi simples, mais je refuse de perdre encore plus de temps que ces longues semaines déjà écoulées. Seth m’a horriblement manqué, et le voir débarquer ici sans avoir osé l’espérer m’a fait réaliser qu’il ne s’agissait pas seulement d’une attirance physique. Je suis tombée amoureuse de cet homme.
Follement.
Éperdument.
Alors, même si le quotidien auquel nous pouvons prétendre n’a strictement rien à voir avec une relation normale, je suis prête à prendre ce qu’il sera en mesure de me donner.
Le regard qu’il darde sur mes cuisses à demi-découvertes lorsqu’il s’installe sur le siège passager est plus qu’équivoque.
– Hum… On n’a pas parlé d’un restaurant ? s’enquiert-il en jetant son sac à l’arrière.
Sa question m’interpelle, je ne saisis pas le rapport entre ce qu’il voit et ce qu’on a prévu.
– Si, j’ai réservé pour vingt heures trente, pourquoi ?
À son retour dans le bon sens, sa main gauche s’égare sous mes cheveux pour saisir tendrement ma nuque, tandis que la droite désigne le reste de mon corps d’un geste lascif.
– Parce que ça, c’est la garantie de ne pas être à l’heure, Petit Machin sexy…
Oh merde…
Cette voix grave vibrant contre ma tempe, associée aux senteurs irrésistibles de son parfum boisé, le tout ajouté au manque cruel de ce que lui seul a su me faire vivre, tous les ingrédients d’une implosion sensorielle sont réunis, et ça ne loupe pas. Un brasier prend naissance entre mes cuisses, que je tente de calmer en me tortillant discrètement sur mon siège.
– Tu vois, note Seth dans un sourire équivoque, qu’est-ce que je disais…
Gênée de ne pas être foutue de dissimuler mes ardeurs d’adolescente, je me renfrogne et démarre la voiture.
– Non, ça c’est parfaitement déloyal, mon Adjudant, grogné-je en amorçant mon demi-tour.
Il ricane, me laisse m’engager dans l’allée bordée de haies et d’arbres, mais dans le dernier virage avant de rejoindre la route, sa main saisit fermement le volant.
– Seth ! paniqué-je sans comprendre.
Sans un mot, le légionnaire dirige ma voiture sur le bas-côté et actionne le frein à main, puis coupe le contact avant de plonger son regard dans le mien.
– Tu m’as manqué aussi, grogne-t-il en passant un bras derrière ma taille pour me hisser par-dessus les commandes centrales, tout en reculant son siège d’un coup sec de l’autre main.
Abasourdie par sa maîtrise, emportée par ce désir brûlant qu’il fait naître en moi, je me laisse mener sans objection. En un éclair, me voilà à califourchon sur mon légionnaire, dont les mains remontent déjà sous les pans de ma robe tandis que ses dents capturent mes lèvres avec appétit.
– Oh bordel… murmure-t-il en découvrant de ses doigts la dentelle de mes bas.
Il stoppe son baiser pour descendre les yeux sur mes cuisses, dévoilées par le tissu qu’il remonte jusqu’à mes hanches.
– OK, maintenant c’est sûr, bébé. On n’y sera pas à vingt heures trente.
Ses deux mains empoignant mes fesses, il me ramène un peu plus contre lui et plonge dans mon cou pour l’embrasser, le mordre, le posséder. Je ne peux réprimer les gémissements qui s’échappent de ma gorge impuissante, je ne suis même pas capable de m’inquiéter que quelqu’un puisse nous voir. Totalement abandonnée dans les bras de mon légionnaire, je le laisse maître du jeu et me contente de savourer chacun de ses coups de langue, l’embrasement de chaque parcelle de mon corps parcourue par ses doigts experts.
– Seth… haleté-je contre ses cheveux, je croyais ne plus te revoir…
Je ne sais pourquoi, lui avouer cette vérité qui me pèse depuis deux mois m’est indispensable.
– Je suis là… souffle-t-il en venant reprendre mes lèvres entre les siennes.
– J’arrivais tout juste à respirer, sans toi…
Comme si je n’avais plus aucun contrôle sur les émotions qui m’échappent, les vannes de mes sentiments s’ouvrent d’elles-mêmes. Une larme perle au coin de ma paupière, et je sais que plus rien, à cet instant, ne pourra empêcher nos deux corps de se retrouver. Avec empressement, j’accède à l’ouverture de son jean pour le libérer, tandis qu’il s’empare de la fine dentelle qui lui barre la route pour l’écarter contre ma cuisse.
– Dans ma poche, bébé… murmure-t-il en explorant de ses doigts conquérants les territoires ainsi libérés.
Je trouve sans problème le sachet argenté qu’il avait sagement rangé à portée de main, et le pare avec application. Nos regards se percutent, s’arriment l’un à l’autre alors que nos corps s’unissent enfin….
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