Boot Camp

Léana Soal · Chapitre 25 sur 29

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Boot Camp

CHAPITRE 24 - Olivia -

 

Voilà quinze jours que nous sommes rentrés dans le sud-est, et que j’ai retrouvé le confort de mon petit appartement cassidain. Ce trajet retour a été extrêmement difficile, et pour le moment, je peine encore à apprécier ma réintégration dans ce monde normal. Celui où nous nous soucions de tout, celui où mon travail au journal me paraît bien fade, celui où Seth n’existe plus. Chaque nuit, la chaleur de ses bras me hante, son timbre grave résonne dans mon esprit, son odeur se rappelle à ma mémoire olfactive. Un matin après l’autre, l’évidence me frappe de plein fouet : je suis tombée raide dingue de cet homme.

En une seule courte semaine, et sans chercher quoi que ce soit, le légionnaire froid et distant a renversé ma vision de la gent masculine. En seulement quelques jours, il a percé l’armure que j’avais soigneusement enfilée pour me protéger de ce que toutes les ordures comme Bruno ou les multiples conquêtes de ma mère m’avaient prouvé jusque-là. Avant ce stage, aucun homme ne méritait ma confiance, pas un seul n’avait réellement suscité mon intérêt, ni su accéder à la véritable Olivia, finalement pas si forte que ça. Seth a tout changé.

Pourtant, de nouveau, je ne me sens prête à rencontrer personne. Si Paula m’encourage à reprendre une vie sociale, je n’ai aucune envie de balayer d’un revers de main ce qui s’est passé en Guyane. De toute façon, je ne vois vraiment pas qui pourrait rivaliser avec mon légionnaire. Aucun autre ne possède son charisme, son charme discret, son aura envoûtante. Aucun ne saurait me faire frissonner comme lui, rien qu’avec des mots ou seulement en frôlant mon épaule.

Depuis deux longues semaines, j’erre dans ma vie telle une âme perdue, seulement obnubilée par cet article sur lequel je travaille jour et nuit. Je veux absolument décrocher cette opportunité de rendre à la légion ce qu’elle m’a offert, et prolonger le souvenir de ce qu’elle m’a repris. Aujourd’hui, nous saurons enfin qui remporte la publication de son billet dans notre prochain numéro spécial, consacré aux vocations atypiques.

Chaï Latte en main, sac sur l’épaule et dossiers sous le bras, j’avance à bonne allure jusqu’à mon bureau. Dans notre vaste open space, quelques-uns de mes collègues sont encore plus matinaux que moi. Il est clair que ces temps-ci, ma peine est devenue un véritable moteur de productivité. Je dors peu, pense beaucoup, bosse énormément.

– Salut beauté ! clame la voix de Cédric par-dessus la cloison qui sépare nos espaces de travail.

– Hey bellâtre, tu es tombé du lit ? plaisanté-je pour essayer de contrer ce cafard qui ne me quitte pas.

– Dit celle qui bûche jour et nuit sur son article depuis deux semaines.

– Ça m’empêche de cogiter.

– Menteuse.

Je me tords les lèvres. Personne ici n’est dupe, et comme quasiment tout le monde a assisté à ces adieux passionnés, je ne peux pas vraiment nier la réalité.

– Je veux cet article, affirmé-je en déposant mes affaires à côté de mon ordinateur.

– Comme les autres, sourit Cédric.

– Non, toi tu t’en fiches.

– C’est vrai. Je préfère me concentrer sur un billet évoquant l’acceptation de soi, et puis je sais que ce sujet est important pour toi, Petit Machin.

Ce surnom persiste à me suivre, puisque mes collègues ont décidé de perpétrer son utilisation. Il paraît qu’il me sied particulièrement, je ne sais pas comment je dois le prendre. Pour le moment en tout cas, ça me fait plutôt rire, et je crois même que cette manière de prolonger encore un peu les habitudes prises durant ce stage me permet de mieux supporter le manque qui me creuse les entrailles.

– Coucou la compagnie ! chantonne joyeusement Paula en rejoignant son box face au mien, déjà au boulot ? On ne vous arrête plus, tous les deux !

– Ce n’est pas plutôt toi qui serais en retard ? suspecté-je pour minimiser mon acharnement sur cet article.

– Certainement pas, tu sais très bien que Ponctualité est mon deuxième prénom. D’ailleurs, la réunion commence dans cinq minutes, j’espère que tu es prête ?

J’acquiesce avant d’avaler une gorgée de ma boisson chaude, puis attrape le bloc note qui m’attend sur le coin de mon bureau.

– Ton article est terminé ? s’enquiert mon amie en récupérant ce qu’il lui faut dans son sac.

– Oui, je l’ai bouclé avant-hier, juste avant le délai limite. Il y aura peut-être quelques retouches à apporter sur des détails, notamment certaines images que je n’ai pas encore trouvées, mais il nous reste deux mois avant la parution. Ça me laissera le temps de peaufiner si c’est moi qui suis choisie.

– Je suis quasiment certaine que ce sera toi. Ton article est ultra complet, et je trouve que tu as parfaitement su retranscrire les différentes émotions qu’on a vécues. Tu n’as pas caché ton amertume du départ, je suis sûre que ça peut faire la différence.

Comme toujours, sa grande empathie me touche. Paula est une personne pleine de bienveillance, quelle que soit la situation ou l’enjeu. Je lui adresse un sourire reconnaissant tandis que nous arrivons à la porte de notre salle de réunion.

À l’intérieur, le reste de notre équipe s’installe tranquillement, dans les salutations matinales habituelles. Jean-Marc, notre rédacteur en chef, nous accueille comme chaque vendredi pour le débriefing de fin de semaine, avec café et viennoiseries. Après quelques minutes de ces conversations éclairs entre les uns et les autres, la voix de notre responsable nous indique l’imminence de ce que nous attendons tous.

– Chers collaborateurs, vous pouvez prendre place, nous allons commencer.

Chacun s’installe avec discipline. Il y a bien des sujets à aborder ce matin, mais un seul me préoccupe réellement. Je veux être choisie pour cet article. Si Jean-Marc m’offrait cette chance, alors l’infime espoir que quelque part dans le monde, peut-être, Seth tombe dessus, me réchaufferait le cœur. J’aurais presque l’impression de m’adresser à lui directement, de partager avec lui ce manque qui me dévore, cette peine qui ne passe pas, cet amour qui continue de grandir malgré ma conscience de ne jamais le revoir.

– J’ai lu attentivement chacune de vos propositions, et d’ores et déjà, je souhaiterais tous vous féliciter pour votre travail. Le délai pour vous remettre de ce stage éprouvant et rédiger un tel reportage, même si vous pourrez y apporter quelques modifications durant les prochaines semaines, n’était pas évident. Mais vous avez tous relevé le défi, bravo.

Si j’apprécie particulièrement les encouragements que notre supérieur met un point d’honneur à nous offrir au cours de chaque réunion, aujourd’hui, j’aimerais vraiment qu’il abrège ce suspense insoutenable.

– Néanmoins, continue-t-il avant de s’accorder une rapide gorgée de café, parmi cet ensemble de très bon niveau, l’un de vous s’est distingué par une sincérité particulièrement touchante.

Les battements de mon cœur redoublent d’intensité, alors que Paula saisit discrètement ma main sous la table. Elle sait combien c’est important pour moi.

– Olivia, félicitations à vous.

L’envie de hurler de joie m’étrangle en un éclair. Soulagée, mais toujours sur la réserve, je contiens ma satisfaction du mieux que je le peux. Serrant la main de mon amie posée sur ma cuisse, je me contente de sourire humblement.

– J’ai été vraiment touché par l’évolution de votre vision d’ensemble, reprend Jean-Marc. Vous ne cachez rien de vos réticences vis-à-vis de l’institution dans laquelle nous vous avons envoyée, et nous faites vivre à vos côtés chaque épreuve, chaque révélation que cette aventure vous a apportée. J’ai d’ailleurs été ravi de constater à quel point ce stage a été bénéfique pour la majorité d’entre vous.

La majorité exclut bien évidemment ce cher Bruno, qui n’a pas attendu notre intervention auprès de la direction du journal pour donner sa démission. Paula et moi avons tout de même fait remonter ce dont nous avons été victimes de sa part, et une réponse a été immédiatement apportée puisque notre persécuteur a changé de service pour le temps de son préavis. Bien qu’il ait juré de ne plus jamais nous approcher, nous avons également déposé une main courante la semaine dernière, par sécurité.

– Je… Merci beaucoup, bégayé-je en saluant mon responsable d’un hochement de tête.

– Il n’y a pas de quoi, c’est mérité. Vous avez donc deux mois pour finaliser définitivement votre travail, qui paraîtra dans notre numéro spécial sur les vocations professionnelles atypiques.

– Je serai prête, affirmé-je.

– Je n’en doute pas. Bien, passons à la suite de cette réunion.

***

– À ta victoire !

Les voix de mes amis, couplées au tintement de nos verres, couvrent à peine la musique. Ils ont réussi à me traîner dans ce bar, officiellement pour fêter mon objectif atteint, mais au fond, je sais parfaitement qu’il s’agit d’une habile tentative pour m’obliger à sortir de ma grotte. Pour une fois, l’idée de m’aérer l’esprit m’a paru plaisante. Deux semaines que cet article me prend tout mon temps, alors ces quelques heures de répit ne peuvent pas me faire de mal.

– Je t’avais bien dit que c’était pour toi ! souligne Paula en me gratifiant d’un large sourire.

– C’est vrai. Mais on ne peut jamais être sûr de rien, tu le sais.

– Olivia… Tu avais une longueur d’avance sur nous tous au niveau du ressenti, tu ne pouvais que remporter ce défi.

– Je ne suis pas la seule à avoir appris sur moi-même durant ce stage. Vous en êtes tous ressortis grandis.

– Et maintenant ? nous coupe Lucile, tu vas prendre un peu de temps pour toi ?

– Comment ça ?

– Ben, ça fait quinze jours et autant de nuits que tu ne vis que pour la rédaction de ton billet. Je t’avoue qu’on s’inquiète un peu pour toi…

Elle ne m’apprend rien, mais le fait que le sujet soit abordé de vive voix ce soir me force à prendre conscience de l’image que je renvoie ces temps-ci.

– Écoutez, je vais bien, d’accord ?

Les moues dubitatives qui me font face valent n’importe quelle réponse négative.

– Olivia… Il faut que tu passes à autre chose, tente prudemment Paula.

Impossible.

– Je sais. Tout est très clair dans ma tête, ne vous tracassez pas pour moi.

Mensonge.

– Bien, me prend Lucile au mot, alors tu viens danser ?

Déjà debout, elle tend une main dans ma direction.

– Non, je… Je vais plutôt rentrer. Tu l’as dit, j’ai bossé jour et nuit, je suis claquée.

– Olivia…

– Arrêtez de vous inquiéter pour moi. Vous êtes adorables, mais c’est inutile. Je vais m’en remettre, j’ai seulement besoin d’un peu de temps, d’accord ? Après tout, on n’a pas non plus passé dix ans ensemble, je devrais y arriver, non ?

L’assurance que je m’efforce de montrer est aussi friable à l’intérieur que solide en surface. En réalité, je ne supporte pas que l’on me conseille d’oublier, de passer à autre chose, de me comporter comme si tout ça ne comptait pas. Car aujourd’hui, il n’y a rien qui n’ait autant compté dans ma vie que cette courte histoire. Je ne m’étais jamais attachée à personne, aucun homme n’avait encore creusé ce trou béant dans mon cœur par cette absence et ce silence imposés.

Je salue mes collègues et quitte le bar, l’esprit embrumé par cette façade que je m’applique à afficher. Seth me manque, son regard sombre comme ses bras solides et rassurants, nos petits affrontements incessants également. Je ne suis pas certaine d’être capable de passer à autre chose avant un long, long moment…

Six semaines plus tard

Mon fidèle Chaï Latte coincé entre mes gants, le pas rythmé par le claquement de mes talons sur le bitume, j’aperçois avec bonheur la devanture de cette annexe du journal, où l’on m’a envoyée pour la matinée. Je n’ai mis les pieds ici qu’une seule fois pour signer mon contrat, et j’avais oublié comme il était compliqué de se garer dans les environs. J’ai dû laisser ma voiture à plusieurs rues de ce grand immeuble vitré, au cœur duquel se prennent les grandes décisions.

Jean-Marc m’a envoyée ici pour un rendez-vous de validation de mon article sur la légion, si j’ai bien compris. Le haut commandement a demandé à ce que l’un de leurs représentants puisse lire mon travail, afin d’y apporter les précisions nécessaires et surtout vérifier que je n’y révèle rien de confidentiel. Connaissant les enjeux de ce corps d’armée, qui assure tout de même une identité secrète à des centaines, voire des milliers de soldats de toutes origines, je suppose qu’une certaine exigence est de mise en toute circonstance.

Une fois calée dans l’ascenseur qui me conduit jusqu’au huitième étage, je retire mes gants d’un coup de dents et les fourre dans mon sac, avant de vider mon mug en carton. Celui-ci trouve le chemin de la poubelle dès ma sortie de la cabine, tandis que je respire profondément pour me donner du courage. Je déteste ce genre d’entrevue solennelle, surtout si elle se tient en vue de décortiquer le travail acharné sur lequel je m’épuise depuis des semaines. Soucieuse de n’oublier aucun détail, j’ai remodelé mon article un paquet de fois, fouillé le Net jour et nuit pour dénicher des images officielles, demandé des autorisations pour les utiliser, recueilli des témoignages sur les forums spécifiques, visionné des reportages… Ce travail m’a littéralement consumée, mais je ressentais cette impression d’explorer plus intimement le parcours de Seth, d’en apprendre un peu plus sur lui, de comprendre sa manière de raisonner, de se comporter.

Arpentant les couloirs à la recherche de la salle de réunion qui m’a été indiquée, je consulte rapidement l’heure sur mon téléphone. Je suis largement en avance, tant mieux. J’ai appris mieux que n’importe qui d’autre que pour un légionnaire, ne pas être ponctuel fait mal aux cuisses. Après de longues minutes d’errance dans ces longs corridors, aux murs d’un blanc immaculé à filer mal au crâne, je trouve enfin le bon numéro de salle. La porte est vitrée, je jette un coup d’œil à l’intérieur. Malgré mon avance, il semblerait que je sois la dernière arrivée, puisqu’un homme discute avec un légionnaire en uniforme. Le soldat se tenant de dos, je ne distingue que sa carrure qui m’en rappelle une autre, et ce tissu aux motifs de camouflage qui déclenche une série d’images de celui que j’aurais rêvé de trouver à sa place. La poitrine oppressée par ces souvenirs en cascade, je toque à la porte avant de l’ouvrir timidement.

– Bonjour, je suis Olivia Millard, j’ai rendez-vous à neuf heures…

– Oui, Mademoiselle Millard, acquiesce l’homme en civil, entrez. Nous attendons l’adjudant, il a dû prendre un appel urgent. Voici le sergent Niklas, qui l’accompagne.

Le militaire me salue, j’en fais de même, sans pouvoir réellement contrer la mélancolie qui s’empare de moi à cet instant.

Je n’ai toujours pas réussi à surmonter ce manque, et ne peux m’empêcher de comparer chaque homme croisant ma route à celui qui occupe l’intégralité de mes pensées. Aucun ne peut prétendre lui arriver à la cheville. La moindre rencontre me paraît tellement fade, insipide, sans aucun intérêt.

Il avait tout.

La prestance nécessaire pour intriguer mon esprit rebelle, la patience et la fermeté indispensables pour contrer mon caractère indocile, et ce petit quelque chose faisant de lui un être tellement unique.

– Nous avons lu attentivement votre travail, déclare le sergent pour meubler le silence qui vient de s’installer.

Je lui accorde un sourire incertain.

– J’espère avoir été dans le juste.

– C’est le cas. Les précisions que nous avons à apporter sont minimes.

Soulagée, je laisse mon corps se détendre légèrement. Au moins, on ne me demandera pas de tout recommencer. Des bruits de pas résonnent dans le couloir tandis que je sors mon dossier pour en étaler les différents éléments sur la grande table blanche.

– Bienvenue, Adjudant, s’incline respectueusement l’homme qui m’a accueillie, mademoiselle Millard vient d’arriver.

Je m’attends à entendre une réponse, mais un silence profond s’installe dans la pièce. Mes documents en place, je me retourne et lève le nez pour détailler le gradé qui vient d’entrer, que j’imagine déjà vieux, probablement aussi aigri que Vitaiev.

À la vue de cet uniforme, de cette carrure solide, mais surtout de ce regard sombre qui m’investit totalement, une puissante salve de frissons me parcourt de bas en haut.

Impossible.

Je ne sais pas ce qu’il y avait dans mon mug, mais il s’agit forcément d’une hallucination.

– Olivia, me salue-t-il d’un signe de tête.

Ce timbre grave investit chacune de mes veines, réchauffant cet afflux sanguin qui menace de faire exploser mon cœur.

– Seth ?

Ma voix éraillée traduit l’incompréhension que je ne parviens pas à taire. Que fait-il ici ?

– Tu… Adjudant ? bégayé-je sans savoir comment me tirer de ce pétrin émotionnel.

Un sourire étire lentement les traits de ce visage que je n’ai pas été foutue d’oublier.

– On m’a offert une possibilité d’évolution de carrière, affirme-t-il en s’approchant de mon travail étalé sur la table.

Tout s’embrouille dans ma tête, le son de sa voix comme son odeur familière qui vient narguer ma mémoire olfactive, ou encore la vision de ses doigts rugueux caressant le papier. Je les revois parcourir ma peau, ressens la chaleur et les frissons qu’ils ont su me procurer. Je suis marquée au fer rouge par cet homme dont le regard énigmatique balaie l’article que j’ai mis des semaines à écrire.

– Tu ne devais pas repartir en mission ?

Ma question semble fendre l’air avec autant de poids que de maladresse. Les yeux de Seth se relèvent lentement dans les miens, tandis que sa main reste en appui sur mes papiers.

– J’en avais la ferme intention.

L’insistance que ses iris noirs m’imposent se fait ressentir jusqu’au fond de ma gorge. Je ne sais si ses mots devraient m’atteindre, mais c’est le cas.

– Et ? tenté-je de comprendre.

Il se redresse calmement, déroulant sa silhouette imposante sous l’uniforme qui se tend au contact de cette musculature massive.

– Et, un petit machin têtu a débarqué dans mes pattes un beau matin.

Mes pulsations cardiaques s’arrêtent net. Est-il en train de m’avouer ce que je crois ? Lui, légionnaire impitoyable, taillé pour aller livrer bataille dans toutes les guerres du monde, souffrirait du même manque que moi depuis notre séparation ? Je déglutis lourdement, n’osant espérer que cette hypothèse ne se vérifie.

– Laissez-nous, lâche-t-il sur un ton autoritaire.

Sans demander leur reste, mon confrère et le sien quittent la pièce. Mes muscles s’éteignent les uns après les autres lorsque Seth contourne à pas comptés la table qui nous sépare. Ma respiration s’accélère, mes suppositions s’entremêlent dans un joyeux bazar, sans laisser aucune place à une quelconque lucidité. Mon cerveau ne reçoit plus la moindre information, si ce n’est ce désir fulgurant que m’envoie l’aura envoûtante de mon légionnaire.

Il est là, face à moi. Lui, qui ne devait jamais recroiser ma route et n’avait plus pour place que celle de l’idéal inatteignable, se tient maintenant à moins d’un mètre de ma poitrine affolée.

– Que fais-tu ici ? articulé-je difficilement, pour tenter de contrer le trouble qui me ligote peu à peu.

– Je saisis ma chance, murmure-t-il.

Mes jambes flageolent dangereusement.

– Ta chance ? gémis-je, incrédule.

– J’ai obtenu une affectation pour Aubagne.

– Aubagne ? Tu veux dire, à quinze minutes de chez moi ?

– Il semblerait.

– Pourquoi ? Tu voulais être déployé, tu ne jurais que par ton devoir…

– C’est toujours le cas, affirme-t-il. Je serai chargé de la sélection des aspirants à l’engagement.

Aussitôt, quelques souvenirs de nos échanges houleux me reviennent en mémoire et étirent mes lèvres dans un sourire ému.

– Attends, serais-tu en train d’admettre que, finalement, notre petit stage t’a donné envie de ne faire plus que ça ?

Il sourit à son tour.

– Vous avez été les pires recrues qu’on ait vues.

La mélancolie que laisse entrevoir son timbre légèrement éteint me ramène à ma première question.

– Seth… Pourquoi ce changement de cap ?

Son regard plonge dans le mien avec une intensité qui me capture jusqu’au bout de mes orteils.

– Je n’en ai aucune idée. Je sais seulement que tu n’as pas quitté mes pensées depuis ton départ, et que le jour où le capitaine m’a parlé de ce poste, je n’ai plus réussi à me l’enlever de la tête.

Je suis foudroyée par ses aveux. Moi qui pensais ne rien représenter dans la vie de cet homme, que je n’aurais jamais dû rencontrer et dont j’étais à mille lieues de penser me rapprocher de quelque manière que ce soit…

– J’ai réfléchi à ce que votre foutu stage avait changé en moi, outre l’envie de te sentir à nouveau gémir sous mes mains.

Seigneur, il vient de rallumer mon brasier intérieur avec de simples mots !

– Voir tes amis se dépasser comme ils l’ont fait m’a aidé à comprendre que notre rôle de formateur était aussi important que nos missions sur le terrain. Détecter de bons combattants, c’est la base d’une armée efficace. Le capitaine m’a encouragé à envisager sérieusement cette opportunité, et je ne nierai pas que tu as pesé dans la balance.

– Je t’interdis d’évoquer mon poids de baleine, réfuté-je d’un doigt tendu.

Cette pointe d’humour surtout destinée à contrer l’émotion que provoquent ses révélations, je savoure le sourire qui revient s’afficher sur ses lèvres atrocement séduisantes.

– Il est hors de question pour moi de m’imposer dans ta vie, Olivia, reprend-il avec sérieux. Tu as probablement avancé, depuis deux mois, peut-être même rencontré quelqu’un. Si tu ne souhaites pas reprendre les choses là où nous les avons laissées, je comprendrais et respecterais ton choix. J’avais seulement besoin de te dire que j’étais là, juste à côté, et que si par hasard, tu…

Incapable de contenir la nuée de papillons qui s’emballe au fond de mon ventre, je me jette à son cou sans attendre la fin de sa phrase. Mes lèvres s’écrasent contre les siennes comme elles en rêvent depuis des semaines, et nos langues se rejoignent immédiatement dans un balai fougueux, presque sauvage. Ses bras se referment dans mon dos, tandis qu’il me soulève contre ce torse qui ne ressemble à aucun autre.

Dieu que c’est bon…

– J’en conclus qu’il n’y a personne… grogne-t-il contre mon front lorsqu’il me laisse redescendre.

– Personne, confirmé-je.

Il s’écarte d’un pas pour retrouver ses esprits sans me quitter du regard, et prend une grande respiration.

– Bien, et ta réaction signifie que ?

– Que tu n’as pas quitté mes pensées non plus, gros nigaud.

Même s’il tend à garder son sérieux, je peux voir un éclair de satisfaction traverser ses yeux d’ébène.

– Bon à savoir, murmure sa voix grave. Je peux donc t’inviter à dîner demain soir ?

– Tu auras le droit de quitter la caserne ? m’étonné-je.

– Je dispose de jours de congés hebdomadaires moi aussi, tu sais ? ricane-t-il devant mon ignorance.

– Ah, d’accord. Je ne sais pas trop comment ça marche, mais de toute façon, c’est toi qui feras des pompes si tu arrives en retard, ce coup-ci, pas moi.

Son bras récupère ma taille, qu’il ramène à lui d’un geste franc.

– Je ferai toutes les pompes qu’il faudra, grogne-t-il avant de reprendre mes lèvres avec avidité.

Un nouveau baiser empli de cette furieuse envie de rattraper le temps perdu. Si nous nous trouvions ailleurs, nul doute que Seth serait déjà en moi, et que je savourerais son emprise divine sur ce désir qui me dévore de l’intérieur.

Une frappe timide à la porte réduit à néant cette délicieuse perspective, et notre contact s’interrompt avec une sagesse qui nous coûte autant à l’un qu’à l’autre.

– Entrez, accorde mon légionnaire en lissant furtivement son uniforme.

Immédiatement, la vision de ses avant-bras puissants, révélés par les manches de sa veste retroussées à mi-parcours, accentuent le vide qui se creuse au fond de mes entrailles.

Demain, c’est tellement loin…

 

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