Boot Camp
CHAPITRE 2 - Seth -
Six mois.
Six mois que je suis rentré de Côte d’Ivoire, et que j’attends impatiemment mon prochain déploiement sur l’opération Harpie, raison pour laquelle j’ai rallié le 3REI. Le sentiment d’utilité me manque, tout comme l’adrénaline qui ne nous quitte pas lorsque nous partons en opération. La légion, c’est toute ma vie, la seule famille susceptible de me donner ma chance lorsque j’ai brutalement quitté la mienne.
Après le décès de mon père, le défilé des nombreuses conquêtes de ma mère a bercé mon quotidien. À seulement douze ans, je rangeais derrière elle les bouteilles d’alcool vides et les restes d’héroïne qui traînaient chaque matin. Si j’ai tenté au départ de la soutenir et de l’aider à décrocher, tout s’est arrêté le jour où elle a regardé en riant son dernier mec me coller une branlée, qui aurait pu me coûter la vie si je n’avais réussi à l’assommer avec une chaise de cuisine. Ainsi, à dix-neuf ans, j’ai quitté le Minnesota pour la France sans aucun remord, un simple sac sur le dos rempli de quelques fringues et le peu d’économies que j’avais réussi à amasser en livrant des pizzas.
La légion, c’est le refuge des oubliés, des reclus, des âmes perdues. Ici, le jugement n'existe pour personne et chacun a droit à sa chance. Mieux encore, les services de renseignements se chargent d’effacer notre vie civile, et de nous créer une nouvelle identité de légionnaire pour au moins cinq ans, voire toute notre vie si nous le souhaitons. Pour ma part, je suis devenu canadien durant ces quelques années. C’était sympa, et j’aurais tout à fait pu conserver cette identité d’emprunt, mais le besoin de me raccrocher à la seule chose qu’il me restait de mon père a été le plus fort. Même si le passé ne compte plus, ce nom est tout ce que je possède aujourd’hui.
À quelques mètres de nous, le groupe de civils qui vient de débarquer peine à enchaîner les pompes ordonnées par le capitaine. Je les regarde, sans compassion, sans entrain. Ces abrutis sont envoyés par le directeur de publication d’un journal parisien, qui espère faire naître un esprit de cohésion dans les cervelles de cette équipe de bras cassés. S’il est rigoureusement exclu pour moi de contester un ordre ou une mission, je dois avouer que celle-ci me gonfle à un point phénoménal. Merde, je cumule onze années de légion, ce n’est pas pour perdre mon temps avec cette nouvelle lubie qu’a eu le commandement d’ouvrir exceptionnellement notre camp à des civils en quête de sensations fortes ! Paraît-il qu’à l’issue de leur petite expérience, un article sera publié pour expliquer nos conditions de formation, ce qui, d’après le général, pourrait relancer des recrutements dans la foulée. En attendant, voilà les quinze baltringues qu'il va falloir se coltiner pendant une longue semaine.
– Allez, bande de fainéants ! les invective le capitaine. Tout le monde debout !
Ils se relèvent un à un. Les visages sont rouges, les respirations saccadées et les yeux exorbités. Ils ne s’attendaient pas à se faire accueillir aussi durement, les pauvres petits. S’ils savaient…
– Si vous croyez que vous êtes ici en vacances, vous vous êtes gourés ! reprend mon supérieur de sa voix autoritaire, à laquelle son accent russe donne encore plus d’intensité. Si vous croyez qu’ici on forme des soldats, vous vous êtes gourés aussi ! Ici, on forme des légionnaires ! Vous venez de débarquer pour huit jours parmi nous, ne croyez pas qu’on va prendre soin de vos petits culs ! Vous allez vivre les mêmes épreuves que nos recrues, et vous aurez droit au même traitement !
Les regards sont braqués sur lui. Certains sont inquiets, d’autres semblent en prendre et en laisser. Ceux-là vont tomber de haut.
– Les instructeurs que vous voyez ici, continue-t-il en tendant un bras vers nous, vont vous former pendant toute cette semaine. À coups de pieds au cul s’il le faut.
Balayant la fine équipe du regard, je ris intérieurement en devinant d’entrée de jeu lesquels flancheront les premiers. La petite brune hispanique, dont la silhouette déjà tremblante d’appréhension ne tiendra même pas le choc de la première épreuve. Le dodu qui se tient debout à ses côtés, idem. Aucun cardio, il crachera ses poumons rien qu’en arrivant à l’appel du matin. Un peu plus loin sur la droite, un grand brun à l’air un peu trop confiant attire mon attention. Mains dans le dos, épaules à peu près droites, il semble vouloir donner le change, pourtant je n’y crois pas. Ce mec pue la fierté déplacée, l’arrogance et l’égoïsme. Celui-là, tu sais dès le départ qu’il laisserait ses camarades prendre les balles pour lui. À ses côtés, une blondinette qui semble gênée de la proximité qu’il lui impose en collant régulièrement son bras au sien. Le regard au sol, la tête vissée dans les épaules, elle paraît complètement écrasée par la prestance de son voisin. Est-ce habituel ? Est-ce que c’est pour ce genre de conneries qu’on nous les a envoyés ? Aucune idée.
De l’autre côté de la blonde timide, une petite silhouette m’interpelle. À peine un mètre soixante si ma vue est bonne, des cheveux châtains négligemment tressés en arrière, mais surtout un regard renfrogné qui présage d’un caractère bien trempé. D’un coup d’œil appuyé, elle considère le grand prétentieux comme une hyène prête à mordre. Puis, saisissant sa voisine par les épaules, elle la tire sur le côté pour échanger leurs positions, écrasant allègrement les orteils du type au moment où elle se met en place.
J’hallucine.
Et je ne suis pas le seul…
– Hey, petit machin ! hèle le capitaine en venant se poster devant elle, tu te crois où ?
Elle relève courageusement les yeux dans les siens, probablement inconsciente qu’il s’agit là d’une marque de défi intolérable dans nos rangs.
– Il…
– Ta gueule ! la coupe mon supérieur. Un pas en avant, dix pompes pour toi, petit machin ! Ici, reprend-il à l’attention de tous, personne ne bouge tant qu’on ne vous ordonne pas de le faire !
Elle s’avance d’un pas puis se met en position, le regard noir et les lèvres pincées de colère.
– Mais je sais même pas faire les pompes, bougonne-t-elle.
– Tu vas vite apprendre si tu continues d’ouvrir ta gueule, crache le capitaine en lui tournant le dos.
En effet, la petite insolente s’écroule au bout de quatre mouvements, puis se remet en position, exécute deux autres répétitions en gémissant avant de tomber à nouveau.
– Retourne dans le rang ! ordonne mon supérieur. Et la prochaine fois, tu feras bien vingt pompes, quitte à bouffer la poussière.
Mains dans le dos, il parcourt de nouveau le rang désordonné, savourant la crainte qui émane maintenant de leurs attitudes résignées. Ils viennent de comprendre où ils ont mis les pieds.
– Bien, maintenant que vous savez qui je suis, dites-vous bien que je me fous de qui vous êtes. Vos petits noms, ici, on ne les utilisera pas. Les cinq premiers seront sous les ordres du sergent Dumont. Les cinq suivants, pour le sergent-chef Silva, et les cinq derniers, avec le sergent-chef Connor.
Génial, je me récupère donc l’hispanique trouillarde, le dodu asthmatique, l’arrogant, la grande blonde timide et le petit machin insolent.
– À disposition des instructeurs, rompez ! vocifère le capitaine avant de rejoindre le bâtiment de commandement.
Dorénavant, c’est à nous de jouer. Comme mes camarades, je m’avance vers mon groupe et les toise du regard. Si j’ai bien envie de me faire rapidement le grand abruti dont l’air suffisant me hérisse le poil, je dois d’abord m’assurer que la petite hyène comprenne où est sa place. Me dressant face à elle, suffisamment proche pour qu’elle saisisse bien que les limites de l’intégrité physique, ici, n’ont rien à voir avec celles de la vie civile, j’incline légèrement la tête pour capturer son attention.
– Au moindre regard de travers, au moindre geste qu’on ne t’aura pas demandé, au moindre son qui sort de ta bouche sans autorisation, je te ferai personnellement regretter d’être arrivée ici.
– J’ai pas demandé à être ici, grommelle-t-elle.
Je ne saurais décrire ce qui m’irrite le plus à cet instant, si c’est son insolence ou bien la réaction inattendue de mes muscles face à ce regard noisette particulièrement courageux. Quoi qu’il en soit, ma réponse est immédiate.
– Un pas en avant, lui ordonné-je avec autorité.
Elle s’exécute en levant les yeux au ciel avec impertinence, puis se baisse pour se remettre en position de pompes.
– Non, la coupé-je dans son élan. Mains derrière la tête, jambes fléchies en angle droit.
– Hein ?
– Silence. Exécution.
Elle obéit et se place en posture de la chaise. D’un pied sévère, j’accentue l’angle de ses genoux, histoire qu’elle sente bien la morsure du muscle qui se contracte douloureusement.
– Comme ça, indiqué-je. Maintenant, tu suivras tes camarades dans cette position, jusqu’à ce que je t’autorise à marcher normalement.
– Sans déconner, vous êtes sérieux ? s’exclame-t-elle en se redressant sur ses jambes par réflexe.
– Et si tu continues à me faire chier, j’augmente la difficulté avec des poids, claqué-je d’un ton sec.
L’effet est instantané, petite hyène se replace en position et serre les dents.
– Bien, maintenant que les choses sont claires, on va pouvoir aller à l’habillement. À la légion, aucun vêtement civil ni effet personnel. Vous déposerez tous ce que vous possédez dans le vestiaire qui vous sera attribué, que vous ne pourrez rouvrir qu’à la fin de ce programme, au moment de repartir.
OceanofPDF.com