Boot Camp
CHAPITRE 7 - Seth -
Elle a quelque chose. Je ne saurais expliquer quoi, mais cette fille est aussi épatante que dingue. Cette épreuve aurait dû lui poser difficulté, surtout qu’on n’a pas ménagé les muscles de ses jambes durant ces deux premiers jours. Pourtant, même si j’ai croisé les doigts au fond de moi pour qu’elle parvienne à humilier l’autre abruti comme il le mérite, j’étais loin d’y croire. Mais elle a réussi, et je savoure discrètement l’image de ce gros naze puant de misogynie qui traîne des pieds pour rejoindre leur baraquement. Le reste du groupe se montre un peu désordonné, en particulier les filles, qui semblent bien excitées de cette victoire sur leur collègue. Le dodu partage apparemment leur contentement, ce qui ne fait qu’accentuer mon hypothèse sur les relations qu’ils entretiennent au quotidien. À mon avis, Maigrichon passe son temps à rabaisser les autres et tenter d’asseoir sur la gent féminine une supériorité qu’il ne possède pourtant pas. Et vu l’attitude protectrice de Petit Machin envers la grande blonde, possible qu’il soit question d’un ou plusieurs agissements répréhensibles envers elle. Bref, tout ça ne me regarde pas le moins du monde, mais si leurs histoires viennent perturber la cohésion de mon groupe, alors je me devrais de tirer les choses au clair.
Une fois les troupes larguées pour le temps du repas, je rejoins ma piaule et m’accorde une bonne douche avant d’aller prendre le mien. Il me faut dix longues minutes sous l’eau chaude pour parvenir à atténuer les pulsions presque bestiales que la plus coriace de toutes mes recrues provoque en moi à chaque contact un peu trop proche. Cette attraction me dépasse, et je l’avoue, me fout en rogne. Jamais je n’ai perdu le contrôle jusqu’ici, et il est hors de question que cela arrive. Pas même pour ces courbes alléchantes, encore moins pour ce caractère de mule infoutu de fermer sa gueule devant les gradés.
Bordel, je crois qu’en réalité, c’est bien ce qui me plaît le plus chez elle…
Refusant de laisser mon esprit contrecarrer mes plans, je saute dans des fringues propres et rejoins le réfectoire, priant pour que les citadins aient terminé de s’en foutre plein la panse. Je n’ai aucune envie de croiser ses yeux noisette avant l’heure, ni d’imaginer ses lèvres charnues entre les miennes…
C’est la voix du capitaine qui stoppe mes idées débiles à l’instant où je pousse la porte pour rejoindre mes pairs.
– Maintenant que vous avez bien bouffé, bande de buses, c’est l’heure d’aller gratter votre merde !
Cette antipathie calculée me tire un léger sourire, que je garde discret pour ne surtout pas le compromettre auprès des recrues tandis que je longe la ligne de self, mon plateau dans les mains.
– Vous, clame-t-il en désignant le groupe de Silva, les dortoirs à fond ! Vous, le gymnase ! Et vous, les douches ! Les officiers vous attendent pour vous filer le matos, AU BOULOT !
Je garde volontairement le regard fixé sur mon plat lorsque les chaises crissent contre le carrelage, et reporte mon attention sur les discussions en cours à la table des instructeurs.
– Regardez-les, lance Aldo, ils sont déjà morts, vos petits.
– Les miens le sont moins que ceux de Seth ! se défend Dumont.
– Ça c’est sûr, ricane Silva, le pauvre a récolté le fond du panier !
– Ah non, il a quand-même Maigrichon Champion dans le lot, attention !
– Qui s’est fait royalement doubler ce matin par Petit Machin…
– Dont notre sergent Connor mordrait avec grand plaisir la jolie langue bien pendue…
– Vous allez fermer vos gueules, oui ? grogné-je en ramassant mon plateau pour quitter la table.
Les rires de mes camarades n’atténuent pas mon agacement. Avide d’un peu de calme et d’air frais, même si la Guyane n’est pas l’endroit propice pour en trouver, je décide de m’octroyer un moment pour récupérer mon calme. Quelques dizaines de minutes sans réfléchir, seulement occupé à observer la faune battant le ciel dégagé, avant de me remettre en route pour la suite de cette journée de merde. D’ordinaire, je suis le premier à blaguer avec mes frères, mais cette mission que nous a collée le commandement me hérisse le poil au plus haut point. Franchement, qu’est-ce qu’on fout ici, à gérer une bande de civils qui n’iront jamais risquer leur vie pour leur pays ? Alors que je n’aspire qu’à mettre la mienne à l’épreuve et œuvrer pour la paix, me voilà bloqué dans cette caserne, marchant en direction des douches que ces abrutis doivent être en train de récurer à quatre pattes.
Fait chier.
Tout à ma contrariété, je ne réalise qu’au bout de quelques secondes que des éclats de voix proviennent justement du baraquement sanitaire. Hâtant le pas, je serre les poings à l’idée qu’ils ne soient même pas foutus de mener à bien une simple mission de nettoyage. On m’a vraiment fourgué une bande de bons à rien.
En effet, la porte s’ouvre sur une vision que j’étais loin d’imaginer lorsqu’ils ont débarqué de ce foutu car. Dans un coin du couloir, Dodu est affalé contre une porte de cabine, visiblement sonné, la grande blonde penchée sur lui tente de l’aider à retrouver ses esprits. À quelques mètres d’eux, le ton monte sérieusement entre Maigrichon et…
Putain…
Dressée face à lui, les deux pieds bien ancrés dans le sol, Petit Machin laisse éclater sa colère en écrasant un doigt enragé contre le torse de ce crétin, tandis que la petite hispanique tente vainement de calmer son amie. Qu’est-ce qu’il a bien pu faire encore, celui-là, pour provoquer un tel bordel ?
– T’es rien qu’un GROS CONNARD, tu m’entends ? Tu la touches plus jamais ! Elle veut pas de toi, t’as pas compris ça ?
Curieux d’en savoir plus sur les intentions de ce type qui ne me revient pas depuis le départ, j’avance lentement, intimant d’un signe à Blondie de ne pas dévoiler ma présence.
– Ferme un peu ta gueule, lui répond-il sur un ton qui me donne envie de finalement intervenir sans plus attendre, sinon je t’envoie la même que lui !
Son doigt pointé en direction du dodu fait bouillir ma raison. Alors comme ça, cette ordure frappe les plus faibles, mais pire, il en est fier et menace une femme… Tout ce que j’aime.
– La même que quoi, hein ? continue de s’emporter Petit Machin, je suis pas Cédric, moi ! Tu poses une main sur moi, je te refais la gueule !
Si ce courage me tire un sentiment de fierté venu de je ne sais où, pas sûr que cet affront soit la meilleure option. Et cela se vérifie lorsque Ducon l’empoigne à deux mains par le col pour aller la plaquer contre le mur, réveillant au fond de moi de vieux souvenirs qui mettent à mal mes bonnes résolutions. Le cri d’effroi de la petite brune qui ne peut plus rien pour sa collègue masque le bruit de mes Rangers sur le carrelage, et c’est parfait comme ça. Je me retrouve derrière-lui en trois enjambées pour le saisir par la nuque sans aucune retenue. Le regard d’Olivia croisant le mien à cette seconde décuple mon envie de faire sauter quelques dents à cet enfoiré, que je tire violemment en arrière pour l’obliger à lâcher prise.
– Hey ! couine-t-il comme le faible trouillard qu’il est.
Puis, relâchant son cou pour lui permettre de me faire face et de bien voir que je me tiens maintenant entre elle et lui, je dresse un doigt autoritaire devant ce pif que je me retiens de briser d’un coup bien senti.
– Tu t’es cru où, espèce de sale merde ? grondé-je d’une voix aussi basse que féroce.
– Je… Vous n’avez pas le droit de…
– J’ai tous les droits ! tonné-je cette fois-ci avec force. Si je veux t’exploser la bouche maintenant, je le fais !
Sa façon de serrer les dents en cherchant quoi répondre me prouve qu’il va falloir me montrer un peu plus convainquant encore.
– Non, reprend-t-il, je ne suis pas un de vos soldats ! Nous ne sommes pas vos recrues ! On est seulement là pour…
Avançant d’un pas pour le bloquer entre mon torse et le mur, je l’écrase de toute cette domination dont il n’a pas encore la moindre idée. Puis, plongeant dans sa peur par mon regard le plus bestial, je saisis sa mâchoire tremblante d’une main ferme.
– Ne. Provoque. JAMAIS. Un. Légionnaire.
Chaque mot, découpé et prononcé avec appui, s’immisce dans son corps malgré lui. Je peux le sentir à cette respiration bien plus saccadée, à ces yeux vacillants qui cherchent désespérément où se poser, à chacun de ces muscles qui se tendent.
– Dégage d’ici, terminé-je en l’envoyant sur le côté d’un geste brusque.
Sans demander son reste, cette loque détale comme une proie effrayée. Il a bien perdu de sa superbe, le tortionnaire de mes deux. Puis, inquiet pour Dodu qui ne s’est toujours pas relevé, je m’approche pour venir m’accroupir auprès de lui.
– Ça va aller ?
Il acquiesce en déglutissant lourdement, apparemment toujours sous le choc.
– Oui, je… Je me suis seulement cogné la tête quand Bruno m’a poussé, mais je crois que ça ira…
Je vérifie son crâne en détail. Pas d’ouverture, seulement une belle bosse déjà formée.
– Vous pouvez l’accompagner à l’infirmerie ? demandé-je à Blondie et Brunette.
Comme elles acquiescent de concert, je les aide à remettre leur camarade sur pieds avant de me tourner vers celle qui se masse encore la gorge d’une main.
– Ça va, Petit Machin ?
– On pourrait pas laisser tomber vos surnoms débiles ?
Me voilà rassuré, son caractère de lionne n’a donc pas été ébranlé par le comportement de l’autre naze.
– Il t’a blessée ? la questionné-je en m’approchant pour vérifier son état.
Comme elle hoche par la négative, je pose tout de même deux doigts sous son menton afin de le relever légèrement et inspecter sa gorge. Aussitôt, ce courant hypnotique, qui n’intervient que lors de nos contacts physiques, m’électrise de part en part.
– Et ce genre de chose arrive souvent ? continué-je histoire de meubler ce silence critique.
– C’est un abruti, se contente-t-elle de répondre en se dégageant doucement.
– Que se passe-t-il avec lui ?
Son regard suspicieux me toise de bas en haut.
– Comment ça ?
– Quel est le problème, exactement, entre Maigrichon et le reste de votre équipe ?
– C’est un mec, voilà le problème, bougonne-t-elle en replaçant son sweat correctement.
Sa franchise m’arrache un sourire, que je regrette immédiatement lorsqu’elle l’intercepte.
– Dodu est un mec aussi, lui fais-je remarquer.
– Je n’aime pas que vous l’appeliez comme ça. Et puis, Cédric, c’est pas pareil.
– Pourquoi ça ?
Un profond soupir s’échappe de sa poitrine. Elle arrive au bord de ses retranchements, et c’est exactement ce que je veux pour connaître enfin le fond du problème.
– Bruno harcèle Paula depuis qu’elle a commis l’erreur de finir dans son lit après une soirée un peu arrosée.
Mon hypothèse se confirme donc.
– C’est-à-dire ?
Son haussement de sourcil trahit une perplexité qui me donne l’impression d’être le dernier des abrutis.
– Finir dans son lit, vous voulez que je vous fasse un exposé sur le sujet ?
Hum… Ne me donne pas de telles idées, Petit Machin…
– Non. Je parlais de cette notion de harcèlement.
Sa manière de tordre ses lèvres dès qu’elle se sent acculée commence à sérieusement mettre à mal ma résistance.
– Il passe son temps à lui faire subir des remarques ou des gestes déplacés. Cette fois-ci, c’était une main aux fesses. Il n’en a rien à foutre d’elle, mais ce gros con ne supporte pas qu’elle ait regretté leur nuit d’égarement dès le lendemain.
– Je vois.
– Paula est bien trop timide et respectueuse pour se rebiffer, continue ma recrue comme si cette discussion la libérait enfin d’un poids trop lourd, alors elle encaisse sans rien oser dire. Et ça me met hors de moi.
– Votre hiérarchie est-elle au courant ?
– Paula refuse d’en parler. Elle dit craindre de perdre son job, mais je suis persuadée qu’il y a autre chose. Il la tient. Je ne sais pas comment, mais je trouverai.
Le regard rivé au sol, Petit Machin me semble particulièrement investie dans cette histoire, et son attitude aussi empathique que guerrière me touche là où justement, je devrais rester totalement imperméable. Il me faut écourter au plus vite cette discussion seuls au milieu des douches. Sauf que le travail n’est pas terminé, et que je me retrouve bon pour briquer avec elle. Hors de question de filer aux collègues de quoi déblatérer sur l’inefficacité de mon groupe.
– Bien, soufflé-je en essayant de reprendre mes esprits, on va devoir achever ce que tes potes et toi n’avez pas fini. Vous en étiez où, avant de vous foutre sur la gueule ?
– Lucile, et moi avons nettoyé les robinetteries. Paula et Cédric avaient commencé les portes, et l’autre a seulement passé son temps à mettre ma copine mal à l’aise, il n’en a pas ramé une. D’ailleurs, pourquoi c’est pas lui qui termine le boulot ?
– Ferme-la et frotte ces putains de murs. Moi aussi, j’avais autre chose à faire que rattraper vos conneries.
– Mais je suis pas d’accord ! Il n’a pas à s’en tirer comme ça ! s’emporte-t-elle en plaquant avec colère une main sur le mur, qui déclenche malencontreusement un bouton poussoir.
La douche démarre aussitôt, et le petit cri de surprise qu’elle laisse échapper tandis que l’eau s’abat sur sa natte désordonnée m’achève. Une envie de l’attraper pour la plaquer furieusement contre ce carrelage dégoulinant m’oppresse. Putain, ces lèvres sont faites pour être mordues, léchées, aspirées entre les miennes…
– Mais comment ça s’éteint, ce bordel ?! vocifère-t-elle en se débattant vainement sous cette pluie venue de nulle part qui inonde déjà ses vêtements.
Indulgent face à son désespoir, je m’avance pour saisir sa taille fine d’un bras et la sortir de la trajectoire du pommeau. Rien qui ne puisse m’aider à résister à la tentation, surtout lorsque mon torse à l’affût perçoit les pointes de ses petits seins pressés contre lui.
Quelle merde !
L’eau ne martelant plus son visage, elle rouvre les yeux pour les plonger dans les miens. Un frisson inattendu remonte jusque dans mes épaules. Quelque chose se passe, ici et maintenant, dans ses veines comme dans les miennes. Un silence lourd et puissant s’établit l’espace de quelques secondes, durant lesquelles seul le bruit de l’eau claquant sur le carrelage retentit.
Relâche-là avant de merder !
Conscient du précipice qui nous attend si ce contact perdure, je m’écarte avant de me passer les mains sur le visage. Il ne s’agit pas seulement d’essuyer la tonne de flotte que je viens de recevoir, mais surtout de me remettre les esprits en ordre !
– Attrape le produit, lâché-je sans plus une once de douceur dans la voix.
Aussi sonnée que moi, Petit Machin s’exécute tandis que je saisis le balai brosse et commence à faire mousser tout ce qu’elle répand au sol. Replongeant dans ma bulle de concentration, au sein de laquelle je refuse de laisser s’immiscer l’image de ces mèches trempées dévalant sa nuque atrocement appétente, je m’active avec acharnement.
– Le tuyau, ordonné-je une fois l’intégralité des sols frottés.
Penaude, et pour une fois particulièrement silencieuse, elle s’empare de la poignée pendant que je me dirige vers la vanne à ouvrir.
Rincer, racler, et quitter ces douches de malheur.
C’est tout ce qu’on a à faire.
C’est pourtant exactement l’option qui s’écroule lorsque la puissance du jet lui arrache la poignée des mains. Tel un serpent hors de contrôle, le tuyau se tortille dans tous les sens, crachant son geyser dans l’intégralité de la pièce sans aucune possibilité de le récupérer.
– Putain mais que j’en ai marre, de votre légion à la noix ! braille-t-elle pendant que je me dépêche de retourner fermer le robinet.
Désormais aussi ruisselant qu’elle, je bloque un instant face à son petit corps enragé qui shoote dans une flaque pour exprimer son trop plein de colère. Puis, lorsque ses iris noisette croisent les miens, ses épaules s’affaissent.
– Désolée… bougonne-t-elle.
L’envie furieuse de me jeter sur cette bouche me dévore de l’intérieur.
Résiste, soldat !
– Vas t’en, soufflé-je en attrapant l’une des raclettes posées contre le mur.
Puis, tournant les talons pour ne plus subir l’assaut de ce désir qui pulse dans chacun de mes muscles, je m’attelle à la tâche. Ce connard et la merde dans laquelle il m’a fourré ne sont pas près de quitter ma mémoire. Demain, sur la piste Pécari, il va en chier.
Quelques secondes de silence s’installent, à l’issue desquelles je m’attends à entendre le bruit de ses pas qui s’éloignent. Mais au lieu de cela, sa silhouette me surprend lorsqu’elle s’avance finalement pour m’aider.
– Je t’ai dit de partir.
– Je ne suis pas une lâcheuse.
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