Boot Camp

Léana Soal · Chapitre 5 sur 29

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Boot Camp

CHAPITRE 4 - Olivia -

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CHAPITRE 4 - Olivia -

 

Nous venons de rejoindre la rive sur laquelle nos pieds foulent enfin la terre ferme, trempés comme des soupes et toujours affublés de notre sac de vingt-cinq kilos, qui doit en peser pas loin du double imbibé de toute cette eau. Les jambes lourdes, l’égo au fond de mes Rangers, je me range dans la file qui attend pour déposer son sac dans le coffre du car avant de pouvoir monter s’y installer. C’est sans aucun regret que je balance mon bagage avec ses potes dans le ventre sombre du véhicule qui nous ramènera à la caserne, puis, enfin délestée de ce poids insupportable, je rejoins la file qui me donnera accès à un siège et un peu de repos.

Mais alors que vient mon tour, une main me saisit par le col pour me tirer en arrière. Soufflant d’exaspération, de fatigue et de résignation, je laisse cette force gagner sans même lutter. Mon dos rejoint un corps tout aussi trempé que moi, mais dont la chaleur m’enveloppe étrangement.

– Je te laisse récupérer pour l’instant, Petit Machin, souffle-t-il contre mon oreille. Mais ne te crois pas tirée d’affaire. Je te réserve un gage à la hauteur de ton insolence.

Je suis seule à entendre ce timbre rauque, à sentir ce souffle parcourir ma nuque, puis cette main prendre position dans le creux de mes reins pour m’obliger à pivoter sèchement, me bloquant contre la paroi du car. Surplombée par cette carrure solide et imposante, je lève les yeux dans ce regard énigmatique, vide de toute émotion, comme si cet homme ne détenait aucun passé ayant pu lui enseigner l’empathie, la patience ou la pitié. Il me toise avec une intensité qui brûle mes chairs jusqu’au fond de mon ventre, plaquant ses deux mains de chaque côté de ma tête en réponse au défi que constitue ce contact visuel. Il veut me voir flancher, cela ne fait aucun doute. Pourtant, même si je suis épuisée, même si je ne sens déjà plus mes jambes, et même si je sais que l’enfer m’attend doublement à partir de maintenant, il est hors de question que je baisse les yeux. Sa respiration s’accentue légèrement, il me déteste probablement tout autant que moi et s’agace de mon impertinence. C’est loin d’être le premier, ce ne sera certainement pas le dernier. En revanche, cette langue qui passe furtivement sur ses lèvres alors qu’il s’apprête à parler me prend par surprise en déclenchant un frissonnement qui me désoriente l’espace d’un instant.

– Tu vas en chier, crois-moi… murmure-t-il d’une voix légèrement éraillée dans un rapprochement qui me laisse penser qu’il a parfaitement perçu mon trouble.

T’es bien dans la merde, Millard…

Il claque une main sur la paroi du véhicule, me faisant volontairement sursauter, puis me libère en exécutant un pas en arrière sans me quitter des yeux. Perdue dans un tumulte sensoriel incompréhensible, j’opère un demi-tour puis grimpe les trois petites marches pour rejoindre mon amie qui me regarde arriver comme si j’avais changé de visage.

– Olivia ? Tu te sens bien ? s’inquiète-t-elle avant de m’indiquer la place libre à ses côtés.

M’affalant sur le siège qui me tend les bras, je hausse des épaules et tords mes lèvres blafardes.

– Je rêve d’une bonne douche, d’un chocolat chaud à la chantilly, de mon canapé et d’un plaid douillet, marmonné-je les paupières closes.

– Merci, de m’avoir aidée tout à l’heure, sourit-elle en prenant ma main dans les siennes. Tu es une véritable amie.

– Ouais, ben faut croire que ça me porte pas bonheur…

– Je suis tellement désolée que tu aies fini par te trouver toi-même en difficulté, gémit-elle en essayant de réchauffer mes doigts.

– Tu n’y es pour rien, la rassuré-je, et je ne regrette pas de t’avoir aidée. Je regrette seulement qu’on se retrouve dans ce merdier sans nom, où la vie des gens semble avoir si peu de valeur.

Elle incline la tête sur le côté, comme pour atténuer la dureté de mes paroles.

– Tu sais, note-t-elle, leur mission consiste à nous endurcir… Et ça a marché pour moi, regarde. Si le sergent ne s’était pas montré aussi autoritaire, j’aurais abandonné. Ça a été horriblement difficile, mais je me sens tellement fière d’avoir fini par rejoindre la pirogue.

– Je ne ressens pas le besoin de m’endurcir, me renfrogné-je, et j’aimerais rentrer chez moi vivante.

– Pour sûr, toi, tu possèdes déjà une force de caractère incroyable. Mais tu vas peut-être trouver justement la bonne manière de tempérer tout ça, avec ce stage.

Haussant des épaules sans répondre pour éviter de paraître désagréable, je laisse la fatigue envelopper mon corps dans ma couverture imaginaire, et la somnolence me transporter dans mon petit appartement cosy, à Cassis, là où la vie est douce et où les eaux demeurent paisibles.

Ce sont les braillements du capitaine Vitaïev qui me tirent du sommeil, alors que le bus vient de se garer dans la cour de la caserne.

– Allez, bande de fainéants ! La journée n’est pas finie ! Tout le monde dehors !

À grands coups de Rangers dans les banquettes, il nous aide à émerger de manière plutôt efficace. Soulagée de m'être réveillée avant qu'il n'atteigne la mienne, je jubile lorsque je vois Bruno sursauter de peur à quelques rangées de là, brutalement secoué par les douceurs du grand chef.

Bien fait pour ta gueule, ducon.

Nous descendons et nous rangeons en respectant les consignes tout juste apprises, après avoir récupéré notre sac dans le coffre. Enfin, plutôt attrapé au vol, puisque balancé sans ménagement par l’officier qui braille notre nom à mesure qu’il les récupère. Bien en ordre devant nos instructeurs, trempés et surtout exténués par cette sympathique entrée en matière, nous attendons la suite. À mes côtés, Bruno m’envoie quelques œillades moqueuses. Je sais qu’il ne se privera pas de me débiter des remarques bien graveleuses sur ma presque noyade, la supériorité physique de l’homme sur la femme, tout ça tout ça, alors je m’y prépare intérieurement. En attendant, hors de question de me récolter un gage supplémentaire en répondant à ses grimaces provocatrices, raison pour laquelle je l’ignore royalement et fixe un point droit devant moi.

Un qui n’a visiblement rien loupé de ce petit jeu, en revanche, c’est notre sergent Sourire. Trop occupé à me fixer du regard en espérant décrocher une réaction de ma part, cet abruti de Bruno ne s’aperçoit pas que le gradé a quitté sa place devant notre groupe pour contourner Lucile. Mains jointes dans le dos, le béret vert vient se placer d’une démarche calme et assurée juste devant le nez du grand couillon, qui change soudainement de couleur.

Ce n’est qu’à cet instant, que je daigne tourner le regard pour savourer l’image qui s’offre à moi. Si mon infect collègue paraît déjà plutôt grand, le voici royalement écrasé par la stature imposante et imperturbable du légionnaire. Face à l’aura puissante que dégage l’homme en uniforme, Bruno perd l’entièreté de sa superbe et ne ressemble plus qu’à une pauvre brindille sèche sans aucune robustesse.

– Tu veux quoi, le maigrichon ? siffle l’instructeur entre ses mâchoires serrées.

– Je…

– Ta gueule.

L’envie de pouffer de rire en brandissant mes deux bras en l’air me démange à un point phénoménal. Pour la première fois depuis notre arrivée, je suis heureuse d’être ici. Bordel, enfin quelqu’un qui va pouvoir remettre à sa place cet espèce de connard misogyne !

– Je t’observe depuis le départ, reprend le sergent sans avoir besoin de hausser le ton pour asseoir une autorité indéfectible, et tu me reviens pas.

Je jubile intérieurement, tout comme Paula, qui sent enfin la vapeur s’inverser en sa faveur après des mois de harcèlement de la part de cet enfoiré.

– Elles sont destinées à qui, tes grimaces de gros abruti ? continue-t-il en inclinant la tête pour récupérer le regard fuyant de Bruno-le-blaireau. Tu comptes vraiment te foutre de la gueule d’une femme qui a eu plus de couilles que toi ?

Prise d’une frénésie électrique, ma bouche forme un O duquel je me retiens comme je le peux de laisser sortir le moindre son. Voici un clash en règle, qui me réconforte quelques secondes avec le sergent Connard… euhhh… Connor.

– T’as fait demi-tour, toi, pour aller aider ta collègue ? reprend le soldat sur ce même ton calme et posé.

– Non… articule Bruno dans un mélange de honte et de vexation.

– NON, SERGENT-CHEF ! hurle le gradé face à lui.

– Non, Sergent-Chef…

– PLUS FORT ! T’avais des burnes, y a trois secondes pour faire chier ta copine, alors PORTE-LES !

Ta quoi ? Eh, oh, on va s’calmer là, j’suis pas sa…

– NON, SERGENT-CHEF ! coopère Bruno comme un bon petit toutou.

– Bien ! Maintenant, tu pompes !

Sans rechigner là où je ne me serais pas privée de le faire, mon collègue dépose son sac au sol et se met en position.

– Tu te fous de ma gueule ? hurle le sergent. Sac sur le dos, feignasse !

Incrédule, Bruno s’exécute néanmoins, et se replace pour commencer les premiers mouvements. Sans égard pour son corps fatigué ou son amour propre, l’instructeur s’approche et lui resserre les jambes à coups de Rangers dans les semelles.

– De vraies pompes ! rugit-il, on n’est pas dans une salle de sport de bobos, ici ! Les vrais hommes savent exécuter de vraies pompes, Maigrichon !

D’accord, donc lui, ce sera Maigrichon. J’aurais plutôt vu Ducon, m’enfin, c’est pas moi qui décide. Revenant face au groupe, le sergent s’adresse maintenant à nous tous, pendant que Bruno continue sa punition.

– La légion, c’est une famille ! On ne laisse pas un frère derrière, jamais ! Petit Machin s’est comportée avec une insolence qu’elle va regretter amèrement, précise-t-il en me fixant maintenant du regard, mais elle a agi comme l’aurait fait un légionnaire !

Waouh… Un compliment ? Je rêve ?

– Bien, maintenant, vous allez rejoindre vos chambrées. On vous donnera quinze minutes pour vous y installer. Quand je viendrai vérifier, je veux voir des lits faits à la perfection et des placards desquels rien ne dépasse. Le caporal Drako va vous conduire pour vous expliquer tout ça.

Effectivement, un soldat approche en nous saluant avant de récupérer le porte papier que lui donne le sergent. Épuisé, Bruno se redresse sur ses genoux et s’apprête à se relever pour nous suivre.

– Tu fais quoi ? l’interrompt Connor, qui t’a dit que tu pouvais t’arrêter ? POMPE !

Paula et moi échangeons un sourire satisfait avant de nous mettre en rang pour suivre notre nouveau guide. Souvenir à graver à jamais dans nos mémoires, en prévision des prochaines provocations du blaireau !

Notre enthousiasme disparaît à l’instant où nous découvrons la chambre qui nous a été attribuée. Enfin, le dortoir. Une dizaine de lits, séparés en deux rangées face à face et entre lesquels de simples étagères ouvertes attendent nos affaires. Bon, étant donné qu’on nous a retiré tous nos effets personnels à l’arrivée, on ne va pas prétendre qu’on avait spécialement besoin d’intimité. M’enfin, j’aimerais tout de même pouvoir éviter de montrer mes petites culottes à tout le monde, encore plus si l’autre vient vérifier comme il l’a évoqué ! Comme nous partagerons la pièce avec les quelques autres collègues féminines du journal, Lucile, Paula et moi restons bien ensemble afin de pouvoir nous placer côte à côte.

– Chacune un lit et un placard, annonce le caporal en nous balayant du regard. Les vêtements doivent TOUS être rangés dans le même ordre : sweats en dessous, puis tee-shirts, puis pantalon. À côté de la pile, vos sous-vêtements. Sac accroché sur le côté, treillis suspendu, Rangers, baskets et claquettes pour la douche, dessous ! Rien ne dépasse, rien ne traîne ! Vous avez quinze minutes, pas une de plus !

Il quitte la chambrée sur ces ordres, et nous nous empressons de choisir nos lits. Tout au fond, le plus loin possible de la porte, histoire de ne pas être les premières sur qui les instructeurs viendront brailler au petit matin. Je n’ai rien contre Martine, notre chargée de communication numérique, ni même Alexandra, de la rubrique politique, mais à partir de maintenant, j’ai bien compris que nous serons mis en compétition entre groupes, alors seul le mien compte.

– Bordel, tu parles d’un stage de cohésion… bougonné-je en retirant mes chaussures puis mes chaussettes, que j’essore entre mes mains.

Lucile commence à défaire son sac, duquel elle retire la poche étanche qui a sauvé tous ses vêtements de rechange. Heureusement que nous étions au moins dotés de ce système bien pensé, car s’il avait fallu tout faire sécher ce soir, vu l’humidité ambiante à la tombée du jour, je n’ose pas imaginer l’odeur des fringues que nous aurions dû enfiler demain.

– Quel que soit le stage, intervient Paula tout en commençant à replier et empiler ses sweats, le but étant de nous pousser vers nos propres limites, il t’aurait forcément fallu sortir de ta zone de confort à un moment donné.

Je lève un sourcil, pieds nus sur le carrelage froid, mon sac toujours bien ficelé.

– Euh, de quelle zone de confort on parle, là ?

– Moi, ça me fait peur… murmure Lucile.

– Ah, tu vois ! relevé-je en désignant ma collègue d’un bras tendu, je ne suis pas la seule !

– Non, rectifie Paula, Lucile a peur, c’est différent.

– Différent de quoi ?

– Elle va devoir affronter des choses qui la mettent mal à l’aise, tout comme moi. Et c’est ce qui la trouble. Donc, lorsqu’elle se sera confrontée à ces situations, elle en ressortira bien plus forte. Toi, en revanche…

Mon second sourcil resté sage rejoint son pote en haut de mon front.

– Moi quoi ?

– Toi, je pense que la seule chose qui te pose problème, c’est de te trouver en présence de quelqu’un qui soit en mesure de te tenir tête, pouffe-t-elle de rire.

J’hallucine.

Piquée au vif, peut-être bien parce qu’elle n’a pas tort, je m’attaque à mon sac en marmonnant.

– J’aurais mieux fait de te laisser papoter avec le fleuve… grogné-je sans en penser le moindre mot.

– Jamais tu n’aurais fait ça, sourit mon amie en m’adressant un clin d’œil.

Toute la chambrée se concentre sur les consignes de rangement, et, quelques minutes plus tard, l’entrée bruyante du capitaine Vitaïev nous fait toutes sursauter.

– Apprentis légionnaires, en ordre !

Comme si nous avions déjà toutes appris ces trucs-là par cœur, chacune vient se positionner au bout de son lit pour former une rangée au milieu de laquelle le slave vient parader, suivi des trois instructeurs. Bien droites, regard loin devant, mains dans le dos, mes compagnes d’infortune semblent bien plus à l’aise que moi pour jouer à ce petit jeu.

Merde, j’suis pas un légionnaire et j’ai aucune envie d’en devenir un, foutez-moi la paix…

Quoi qu’il en soit, je ne dispose pas vraiment d’un choix énorme en termes d’options et me prête à la manœuvre, ignorant du mieux que je le peux le regard lourd du capitaine qui cherche très certainement à vérifier que j’aie parfaitement retenu les premières leçons.

– Bien, reprend-il toujours sur ce ton autoritaire qui me hérisse le poil, vos instructeurs vont vérifier que vos affaires sont rangées dans les règles ! Si l’une de vous a mal plié ou mal classé, tout son groupe recommence !

Génial… Ils ont que ça à foutre en fait, les militaires ? Jouer à ranger leurs armoires ?

Je serre les dents et me mords les joues pour ne surtout pas penser à haute voix, sachant qu’un gage de la mort qui tue m’attend déjà quelque part et va me tomber sur la gueule je ne sais quand, autant éviter d’en rajouter à ma liste.

– Après ça, reprend le capitaine, vous irez prendre votre douche.

Eh ben c’est pas trop tôt ! Je savoure déjà la sensation de l’eau chaude dégoulinant sur mes trapèzes endoloris, revigorant mon corps moite et tout flétri…

– Mais c’est pas parce que vous êtes des femmes qu’on va vous laisser un traitement de faveur ! Comme les hommes, vous vous mettrez en serviette et attendrez qu’on vous envoie, par quatre ! Vous aurez trois minutes pour la douche, vous reviendrez en serviette et vous habillerez ici ! Estimez-vous heureuses, le légionnaire en formation chez nous n’a qu’une seule minute pour se laver !

La stupeur est unanime. Adieu le réconfort, adieu l’après-shampoing, et puis alors, adieu l’intimité ! Se balader en serviette au milieu de ces rustres, merci bien !

– Apprenties légionnaires, GARDE À VOUS !

Je ne sais même pas quelle main il faut lever, mais comme les autres, je sursaute en claquant des talons. Bien évidemment, étant la seule à avoir retiré mes pompes et donc à me retrouver pieds nus, une douleur fulgurante me traverse les chevilles et il me faut faire un effort surhumain pour ne pas brailler le tas de jurons qui se pressent au bord de mes lèvres.

– À disposition des instructeurs, repos ! termine-t-il avant de quitter la pièce.

Aussitôt, les trois sergents prennent le relais. Le nôtre approche calmement, mains dans le dos, passe devant Lucile, puis Paula… Lorsqu’il s’arrête devant moi, je ne sais si je dois intercepter ou ignorer le regard qu’il me décoche. Parfaitement consciente qu’une profonde antipathie s’est installée entre nous depuis ce dérapage au milieu de l’Approuague, et que je vais clairement en chier pendant tout le reste de mon séjour ici.

– Tu avais chaud aux pieds, Petit Machin ? demande-t-il d’une voix calme.

Trop calme… Ne pas répondre, surtout pas.

Gardant les yeux rivés sur le mur d’en face, je reste muette. Aucune envie de filer des billes à celui qui va se faire un malin plaisir de me les envoyer en pleine figure. Alors que le silence règne au sein de notre petit groupe, le sergent et moi toujours engagés dans ce duel insonore, l’un des deux autres instructeurs beugle en virant toutes les affaires d’une étagère.

– Pas le bon ordre ! vocifère-t-il avant de réitérer son geste pour ses deux autres recrues, à refaire !

Connor venant de pivoter légèrement, interloqué par la scène, je m’accorde une œillade furtive sur son cou puissant tendu sur le côté. Immédiatement, la sensation de son bras ceinturant ma taille pour me ramener à la pirogue déclenche un frisson le long de ma colonne vertébrale, tandis qu’une odeur masculine étonnamment musquée malgré l’eau sale et l’effort physique me revient en mémoire.

Merde, Olivia, qu’est-ce qui t’arrive ?

Je détourne le regard à l’instant même où il ramène le sien sur nous trois. C’était moins une ! Encore un peu et il me surprenait en train de le reluquer, il ne manquerait plus que ça !

– Préparez-vous pour la douche, on commence dans cinq minutes.

Sa voix rauque ne m’aide pas à reprendre mes esprits, et il me faut quelques secondes pour réagir alors qu’il a déjà effectué son demi-tour.

– Hey, Olivia ! me hèle Lucile, qu’est-ce que tu attends ?

Les filles sont déjà en train d’ôter leurs vêtements pour se mettre en serviette. Je m’ébroue furtivement avant de les imiter, rangeant dans un coin de ma tête cette réaction puérile et totalement incompréhensible. Va falloir que je réexplique deux ou trois trucs à mon cerveau, et au plus vite.

***

Grelottant malgré la température encore bien lourde, notre amour propre remisé au placard avec le reste de nos effets personnels, nous attendons en file indienne contre le mur attenant aux douches. Seule la position de nos serviettes nous différencie des hommes qui patientent à côté de nous. En alternance, les instructeurs nous font passer par groupe de quatre. Un coup les femmes, un coup les hommes. Le sergent Connor gère notre file, le sergent Silva celle des hommes, tandis que le troisième, Dumont il me semble, tient le chronomètre pour siffler le début et la fin de la douche, virant à coups de pied au cul celles ou ceux qui s’éternisent de trop.

Comme la chance est avec moi, on s’en doute bien, le dernier passage avant le nôtre s’arrête à mon niveau, et c’est d’un posé de doigts fermes contre mon plexus que le sergent me stoppe. Postée devant lui, une simple serviette autour du buste, me voici à attendre les trois minutes les plus longues de ma vie. Conscient de ma vulnérabilité, je m’attends à ce qu’il me charge de blagues bien graveleuses, de regards appuyés ou même de gestes déplacés. Pourtant, malgré un bref coup d’œil que je pourrais presque qualifier de… fuyant, il relève le menton et se contente de patienter, le torse quasiment contre ma serviette, sous laquelle ma poitrine s’affole.

Bordel, mais reprends-toi, Millard !

Je sens mes jambes faiblir, ma respiration s’accélérer, et lorsque le coup de sifflet qui nous concerne retentit enfin, mon corps s’élance tout seul. Erreur, puisque le sergent n’a pas bougé. Je bute contre lui, et dois me concentrer de toutes mes forces pour ne pas réagir au regard qui descend alors jusqu’au fond de mes yeux, tandis qu’il enserre mes bras de ses deux mains pour me replacer correctement. Un éclair de je ne sais quoi, un instant fugace au cours duquel j’ai l’impression qu’il n’est pas ce gros connard dénué d’émotion, que nous ne nous trouvons pas dans un putain de stage commando de mes deux. Un instant balayé aussitôt par la réalité lorsqu’il me relâche.

– File, Petit Machin, souffle-t-il.

 

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