Boot Camp

Léana Soal · Chapitre 21 sur 29

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Boot Camp

CHAPITRE 20 - Seth -

 

Fidèle à elle-même, Olivia vient de nous offrir un passage talentueux. Comme depuis le début de ce stage, Petit Machin a retenu chaque conseil pouvant lui être utile, et su faire preuve d’autant de courage que d’obstination. Elle a trouvé une solution à chaque problème posé, et même si pour cette fois, chacun de nous lui a épargné les contre-attaques employées sur une vraie situation d’exercice de combat, sa capacité d’analyse et sa vitesse de réaction sont excellentes.

– Voyons si tu seras aussi téméraire que ta collègue, lance le capitaine à l’attention de l’abruti qui se prépare à tenter sa chance.

Peu importe qu’il le soit ou non, les gars et moi l’attendons de pied ferme. Et pour lui, en revanche, aucun cadeau. Tout le monde ici sait maintenant à quoi il s’amuse, et si les légionnaires sont connus pour jouer avec les femmes, il subsiste une règle avec laquelle on ne plaisante pas : si elle n’est pas consentante, tu ne la touches pas. Alors, lorsque le coup de sifflet retentit, c’est avec un entrain non dissimulé que mes camarades commencent à chahuter cette pauvre loque. Slatonov entame la mélodie avec un plaquage au sol qui pourra probablement figurer au tableau de ses meilleures performances, puis Traore enchaîne avec un corps à corps prouvant à qui en doutait encore que ce type n’a aucun fond, aucun courage, aucune volonté. Gémissant comme un gosse effrayé, il se protège la tête sans jamais oser remiser le moindre coup. Ce connard subit, dépourvu de toute persévérance. À côté de lui, Dodu a été un vrai champion.

–Allez ! Réveille-toi, connard ! hurle Silva dans ses oreilles en lui administrant une gifle derrière le crâne sur son passage.

La tête vissée entre les épaules pour se protéger de la prochaine attaque, ce naze trottine avec une trouille qui lui ligote les jambes. Pathétique.

Encadrant sa fausse course, les gars le dirigent droit sur moi tel une escorte bien ficelée. Il est déjà essoufflé, et son regard vissé au sol montre une combativité totalement inexistante. Me voilà déçu, lui coller une trempe ne sera même pas drôle.

– Alors, Maigrichon ? soufflé-je en agrippant sa nuque d’une main ferme pour le placer à mes côtés, c’est là tout ce que tu as appris ?

– Je… Je sais ce que vous essayez de faire, bégaye-t-il sans oser lever les yeux.

– Ah oui ? Tu crois ?

– Oui… Vous essayez de prouver à Olivia votre supériorité. C’est facile comme ça…

Stoppant la marche pour le ramener face à moi, je colle son front au mien avec autorité. Nos têtes s’entrechoquent, mais contrairement à lui, je ne sens rien.

– Pauvre débile, sifflé-je entre mes dents serrées, tu penses sérieusement que j’ai besoin de prouver ma supériorité à qui que ce soit ? Regarde-toi.

– Je…

– Ta gueule. Tu crois que j’ai besoin du couvert d’une épreuve et de la présence de mes frères pour remodeler ta face de rat ?

– Vous me faites mal !

– Ouais, et c’est juste les préliminaires.

Sans attendre sa prochaine provocation, je crochète ses chevilles d’un coup de semelle parfaitement opéré et l’envoie s’étaler au sol sans ménagement. Aussi gracieux qu’un rhinocéros dans un virage trop serré, il broute l’herbe en grognant quelques menaces étouffées par le sable.

– Debout ! ordonné-je tandis qu’il trébuche après s’être laborieusement relevé.

– Vous allez regretter ça, râle-t-il en s’essuyant la bouche d’un revers de manche.

– Je ne crois pas, non.

Agacé par son arrogance, je le saisis par le col avec virulence.

– Montre-moi plutôt l’homme que tu es ! Allez, Maigrichon, défoule-toi sur moi comme tu as su t’en prendre à ta collègue !

La voilà enfin, la petite lueur de terreur tapie au fond de ce regard dédaigneux. Ça y est, monsieur vient de comprendre qu’il est l’heure de payer l’addition.

– Je… Nos histoires ne vous regardent pas ! tente-t-il pitoyablement.

Sa lâcheté fait naître un sourire moqueur au coin de mes lèvres pincées.

– C’est donc comme ça que tu t’en tires à chaque fois, hein ? Tu bottes en touche, et tu penses que personne ne s’en mêlera ?

J’approche son visage du mien pour l’empêcher de se soustraire à mon regard inquisiteur.

– Tu es tombé sur le mauvais gars, murmuré-je avec gravité avant de le repousser brutalement en arrière.

Déséquilibré par l’élan conséquent que lui donne mon geste, il s’étale sur le dos sans même chercher à rouler en arrière comme nous l’avons appris ce matin. Rien, ce mec ne vaut rien.

– Vous êtes jaloux, c’est ça ? couine sa voix fragilisée par la peur qui l’envahit devant ma détermination.

Consterné par sa naïveté, j’éclate de rire. Puis, bien décidé à faire taire définitivement ses moindres pulsions envers Olivia, je fonds sur lui pour un corps à corps au sol dont il se souviendra.

– Pauvre type, soufflé-je en saisissant son bras dans une prise qui l’oblige à rouler sur le ventre, si tu savais combien de longueurs d’avance j’ai sur toi…

Son hurlement de douleur s’arrête net lorsqu’il comprend.

– Je le savais, grogne-t-il, quelle salope…

Ma main libre agrippe aussitôt ses cheveux pour tirer violemment son crâne vide en arrière. J’ignore ses supplications comme sa difficulté à respirer.

– Écoute-moi bien, grondé-je dans un murmure audible seulement pour nous deux, tu ne connaîtras jamais ni l’odeur ni le goût de son plaisir, tu n’entendras jamais le chant de son orgasme, tu n’iras jamais explorer cette douce chaleur entre ses cuisses. Et je vais te dire une bonne chose. Quelle que soit la distance qui nous séparera, si tu poses ne serait-ce qu’un doigt sur sa peau sans sa permission, tu me trouveras sur ta route. J’ai tout ce qu’il faut ici pour te déterrer où que tu sois, et crois-moi, tu n’en as aucune envie.

À quelques mètres derrière nous, les stagiaires tentent de comprendre ce qu’il se passe. Leurs silhouettes hésitantes s’invitent dans le coin de mon champ de vision, mais, tenus à l’intérieur de leur zone par quelques-uns de mes camarades, ils restent à distance tandis que je relâche ma prise pour laisser cette merde se remettre sur ses jambes. Tout juste y parvient-il, que mon pied fauche de nouveau ses chevilles pour le renvoyer au sol. Ce mec n’a aucun réflexe, c’est dingue.

– Ça suffit ! tente-t-il de m’impressionner, vous n’avez pas le droit de faire ça !

– J’ai tous les droits, Ducon, on te l’a déjà dit.

– Je ne suis pas là pour…

– Tu es là pour faire preuve de courage ! Tes collègues ont tous réussi cette épreuve !

– Vous ne leur avez pas infligé cet acharnement !

– Affirmatif, confirmé-je en venant m’accroupir près de lui. Eux, n’ont pas eu besoin qu’on aille chercher la combativité au fond de leur froc.

Écrasé par la honte qu’il s’inflige tout seul, bien que je l’y aide un peu, il relève un regard dédaigneux jusqu’à moi.

– On part demain, persifle-t-il, quoi que vous fassiez de moi aujourd’hui…

Ce connard est donc persuadé de pouvoir encore sauver ses miches et continuer à importuner qui il veut, quand il veut. Convaincu qu’une fois Olivia loin de moi, le champ sera de nouveau libre pour ses manigances perverses. Putain, je crois bien que je pourrais, à cet instant, quitter la légion rien que pour le faire mentir. Ou bien serait-ce parce que je refuse de savoir mon Petit Machin aux prises avec ce connard tordu… Cette seule éventualité me fait dégoupiller sec. D’une main ferme, j’attrape sa gorge et la serre entre mes doigts. Puis, me projetant en arrière d’une impulsion ferme sur mes jambes, je l’emporte au sol avec moi. Comme une marionnette sans vie ni âme, je maîtrise chacun de ses gestes pour le caler dos à mon torse, totalement vulnérable. Un coude glissé sous son menton, le poignet verrouillé par mon autre main et les deux jambes autour de son buste, le voilà totalement soumis. Sa vie se trouve désormais suspendue à ma seule volonté.

– On va faire autre chose… fulminé-je à voix basse contre sa tempe frissonnante. Il se trouve, Maigrichon, que ton petit cœur était faible, bien trop faible pour supporter toutes ces épreuves.

Un soubresaut entre mes genoux me confirme qu’il prend la mesure de ma menace.

– Tu vois, continué-je en resserrant légèrement mon coude autour de sa gorge, j’ai même le choix, finalement. Tu pourrais tout à fait te noyer au cours d’une dernière épreuve de nage au beau milieu du fleuve, ou alors être victime d’une très mauvaise chute sur l’un de nos parcours. Tu sais, un crâne de citadin ne fait pas le poids contre nos rondins, il suffit d’un choc…

Sa respiration s’accélère, ses yeux se révulsent. Enfin, il prend la mesure de l’endroit où il a mis les pieds.

– Nous, on s’en fout, ajouté-je afin d’achever le moindre de ses doutes, vous avez signé une décharge avant votre départ.

Voilà, ça y est. L’auréole qui s’élargit autour de sa braguette me confirme que j’ai cette fois-ci appuyé sur le bon bouton.

– Alors, tu sais ce qu’on va faire ?

Sa position l’empêche de hocher la tête, mais je sais maintenant qu’il est parfaitement coopératif.

– On va faire venir tes collègues, et tu vas leur dire où est-ce que tu caches ta putain de vidéo.

J’aurais cru le sentir se rebeller un minimum, mais cette loque ne m’offre qu’un léger soubresaut de stupeur. D’un signe de tête, j’envoie Silva chercher le reste de mon groupe. Les visages défaits apparaissent les uns après les autres, personne ne comprend réellement ce qui est en train de se jouer sur cette aire d’exercice.

– C’est à toi de parler, déclaré-je à ma victime en desserrant juste ce qu’il faut pour le laisser utiliser ses cordes vocales, tu vas aussi faire quelques promesses, et j’espère que je n’aurais pas à te souffler les mots.

Stupéfaite, Olivia accroche mon regard. Peu m’importe qu’elle me prenne pour un fou, la seule chose qui compte est de la libérer définitivement de cette ordure.

– Je…

– Plus fort ! grondé-je en l’encourageant d’une pression ferme qui le remue brusquement.

– D’accord, abdique-t-il, la vidéo est sur mon disque dur, le mot de passe est OCTOBRE ! Elle sera détruite dès notre retour.

– Et ?

– Et je jure de ne plus vous poser de problème, lâche-t-il enfin à l’attention des deux femmes… De toute façon, je vais partir du journal.

Si Blondie paraît soulagée par ces annonces, je vois bien qu’Olivia reste sceptique. Elle a probablement raison de se méfier, un type comme lui ne mérite aucune considération pour sa parole.

– Ne crois pas qu’on en restera là juste parce que tu l’as décidé, crache-t-elle en croisant les bras, c’est trop facile.

On ne peut pas lui donner tort. Et j’approuve sa capacité à se protéger. Je ne serai pas là quand ils se retrouveront dans leurs bureaux, alors autant que toutes les chances soient de son côté.

– Il accepte son sort, réponds-je à sa place, et surtout, il est désolé. Hein, Maigrichon, tu es DÉSOLÉ !

Une autre secousse autoritaire l’oblige à acquiescer.

– Je suis désolé ! concède-t-il dans une grimace inconfortable.

– Bien, mon grand.

Considérant que ces déclarations leur permettront au moins de lever le voile sur cet abcès douloureux, je débloque mes jambes et le fais rouler sur le ventre. Plaqué contre son dos, je maintiens néanmoins une emprise sur sa nuque.

– C’est pas des paroles en l’air, l’avertis-je contre sa tempe, si tu remets ça, je te retrouve et je te fume.

Puis, renvoyant une dernière fois son crâne de débile en direction du sol, je me relève d’une poussée et me dresse face à mon groupe. Leurs mines stupéfaites sont à la mesure de ce qu’il vient de se produire.

– Bien, l’épreuve est terminée, allez vous ranger dans la cour, le capitaine va faire son débriefing.

Aucun d’eux ne tend la main à celui qui peine à se remettre debout. Je les regarde s’éloigner lentement, tandis qu’Aldo et Silva me rejoignent.

– Tu penses que ça suffira ? s’interroge le premier.

– Aucune idée. Mais ça en valait la peine, rien que pour le voir se pisser dessus comme un gosse.

Les rires de mes frères atténuent la colère qui me tient encore.

– Quartier libre ce soir, tu viens avec nous en ville ? tente Silva d’une tape amicale sur l’épaule.

Incapable de décrocher mes yeux de cette natte désordonnée qui se balance au rythme de sa démarche cadencée, je hoche négativement la tête.

– Non.

– Quoi, tu refuses une virée nanas ? s’étonne Aldo.

Effectivement, on m’aurait proposé cette sortie quelques jours en arrière, je n’aurais pas laissé ma place à un autre. Ces quelques soirées hors de la caserne, accordées de temps à autre par le commandement, sont généralement l’occasion pour nous d’aller tester le sex-appeal du bon légionnaire. C’est notre récréation. Mais ce soir, je n’éprouve aucune envie de me retrouver dans le pieu d’une femme facile. Petit Machin repart demain, avec son caractère de feu et ses courbes atrocement sexy, alors je n’ai pas le cœur à goûter une autre peau. Je sais déjà que personne ne possède sa saveur, qu’aucun regard ne m’a jamais transpercé de part en part comme le sien, et que je n’avais encore jamais ressenti cette tristesse de voir quelqu’un quitter mon périmètre. Elle a tout chamboulé sans s’en apercevoir, sans même le vouloir, et c’est probablement ce qui change tout.

– Tu vas rester avec les journalistes ? m’interpelle Silva.

L’idée d’un dernier moment au plus près d’elle est très tentante, mais je sais qu’elle est aussi particulièrement périlleuse.

– Non. Une petite bière et une soirée tranquille dans ma piaule, ça m’ira très bien.

– Sans déconner, qu’est-ce qui t’arrive ?

L’œil inquiet d’Aldo me confirme que quelque chose a changé. Je n’ai jamais refusé un peu d’amusement, j’étais même le plus performant de nous tous jusqu’ici. Pourtant aujourd’hui, une retenue s’empare de moi sans que je ne parvienne à la contrer. J’ai goûté à la saveur enivrante d’Olivia, et depuis, je n’imagine même plus en apprécier une autre. Comme si elle avait envoûté mon âme, l’exquise sonorité de ses gémissements ne cesse de retentir dans ma mémoire, et la folle arabesque de ses courbes accapare mon esprit. Mon corps tout entier réclame un retour au cœur de ces contrées vallonnées, pour aller faire crépiter cette peau douce, chaleureuse, enchanteresse. Comment est-ce possible ? Moi qui suis rompu aux coups d’un soir, ferme ambassadeur du non-attachement, et roi du mutisme après rapports. Comment cette fille a-t-elle réussi à percer cette barricade solide érigée autour de mes sentiments, en aussi peu de temps ?

Suivant mes camarades jusqu’à la zone de regroupement en m’abstenant de les faire profiter de ma réflexion, je tente de rassembler mes esprits. Il n’y a rien. Il ne peut rien y avoir, de toute façon. Elle part demain, et j’attends mon prochain déploiement. Aucun avenir, aucune place à une relation quelle qu’elle soit.

– Nous voici à la fin du stage, retentit l’accent slave du capitaine. Vous n’avez pas été les meilleures recrues qu’on ait vues ici, on en est même très loin. Mais vous avez été au bout. Dites-vous bien que ce que vous avez vu ici, n’est qu’une infime partie de ce que doivent endurer les hommes qui se présentent à la légion étrangère. Ceux qui s’engagent et se battent pour votre pays vivent des moments bien plus difficiles que ce qu’on vous a montré.

C’est peu de le dire. En comparaison avec les sélections et l’instruction, puis les différents stages d’aguerrissement tout au long de notre contrat, ce stage était de la rigolade. Sans compter que, contrairement à ce qu’ils pensent, nous avons été plutôt cléments avec eux.

– Vous allez avoir un peu de temps pour récupérer vos affaires, faire vos sacs et ranger vos dortoirs. Exceptionnellement ce soir, on vous laissera jusqu’à sept minutes pour la douche. Pas dix, parce qu’on n’est pas à l’hôtel, et la flotte, elle est sacrée. Vous aurez ensuite quartier libre dans la caserne. Tant que vous êtes capables de vous réveiller à l’heure demain matin, passez votre soirée comme bon vous semble, je m’en fous. J’espère que ce que vous avez appris ici vous servira, et si ce n’est pas le cas, posez-vous des questions. Bonne soirée, rompez les rangs.

Clair, net, expéditif et sans fioritures. La spécialité du capitaine. Le français, s’il le maîtrise plutôt bien, est une véritable torture pour lui. Il a donc pour habitude d’abréger ses phrases au plus simple, ce qui lui donne cette attitude froide et distante. Bon, son visage dur et peu souriant y contribue aussi, soyons honnête. Mais, au fond, cet homme est profondément humain. Un mec authentique comme je les apprécie, un chef dévoué, prêt à mouiller sa chemise pour les autres. Il faut mériter sa place dans ses rangs, mais une fois que l’on obtient sa reconnaissance, on pourrait nous aussi donner notre vie sur un simple ordre de sa part.

Je regarde les stagiaires s’éloigner en direction des chambres, conscient que le temps s’écoule à une vitesse incontrôlable. Sa natte se balance dans son dos, et alors que je m’apprête à détourner mes yeux de cette vision douloureuse, elle se retourne furtivement. Un regard bref, presque fuyant dès qu’elle réalise que je l’observe aussi, mais un instant qui me fait supposer qu’elle vit peut-être le même questionnement que moi. Cette incertitude incompréhensible, ce déchirement qui n’a pas sa place, cette impuissance devant une séparation à laquelle on ne peut rien changer. Je la devine aussi perdue que moi face à la puissance de cette simple attirance, qui nous a littéralement brûlé les ailes en seulement quelques jours. Je n’y comprends rien, et à son air perdu, je me doute qu’elle non plus.

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