Boot Camp

Léana Soal · Chapitre 22 sur 29

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Boot Camp

CHAPITRE 21 - Olivia -

 

Quel bonheur de savourer enfin une vraie douche et de me retrouver dans mes vêtements civils ! Il semblerait que j’aie perdu un ou deux kilos durant ces quelques jours, si j’en juge par le léger bâillement de mon jean.

Au moins, tu n’auras pas enduré tout ça pour rien !

– Hey, les filles, mes cheveux sentent bon ! se réjouit Lucile en revenant à son tour de ses sept minutes d’eau chaude.

– Moi aussi ! la suit Paula dans ses réjouissances, et qu’est-ce que ça fait du bien !

– Bon, il me tarde de pouvoir recommencer en prenant vraiment mon temps, hein, mais zut, quel pied ! Je n’aurais jamais cru réaliser un jour qu’être propre pouvait être un luxe.

– Justement, je pense revoir à la baisse ma consommation d’eau et de produits inutiles. Tout ça m’a fait prendre conscience que nos pratiques sont parfois un peu excessives.

Lucile et moi tournons vers notre amie un regard étonné. Elle, jusqu’ici la plus coquette de nous trois, qui décide de s’orienter vers le minimalisme ? Décidément, ce stage l’a vraiment métamorphosée.

– Ben quoi ? réagit-elle à notre stupéfaction, on peut tous se remettre en question, non ?

– Tout à fait, acquiesce Lucile. Mais, de mon côté, je ne suis pas sûre de me sentir prête à lâcher prise sur ce plan-là. Peut-être sur mes déplacements, oui. J’ai compris que je pouvais me servir des muscles qui composent mon corps. Et, soyons honnête, après avoir marché durant trois jours dans la jungle, je suppose que mes trois petits kilomètres pour aller au travail, que ce soit à vélo ou même à pied, ne me paraîtront pas aussi insurmontables…

– Et toi, Olivia ?

Je relève le nez, prise au dépourvu.

– Moi, dès mon retour, je file à la boulangerie faire le plein de croissants, parce que j’ai la dalle.

Les rires de mes amies me rappellent que les instants d’insouciance se sont faits rares, cette semaine. Je ne montre que cette facette détachée, mais au fond de moi, suis-je réellement aussi hermétique au changement ? Probablement pas. Je suppose que cette aventure guyanaise m’a fait évoluer sur bien des plans, mais je ne suis pas forcément prête à en parler, même avec elles. Certainement parce que je dois déjà comprendre ce qu’il se passe en moi actuellement, et que j’en suis franchement loin. Bien sûr, j’ai appris à me dépasser encore plus, et rien qu’à regarder mes amis se découvrir m’a apporté énormément. J’ai libéré ce poids qui me rongeait depuis plus d’un an, et j’étais loin de m’imaginer en être capable. Jusque-là, je restais persuadée que me taire représentait la meilleure option, pourtant mon silence n’a fait que donner à Bruno toutes les cartes pour nuire à deux personnes au lieu d’une seule.

– Prête ? demande Paula tandis que pour la première fois depuis des jours, je laisse mes cheveux retomber librement derrière mes épaules.

– Oui, allons nous détendre un peu, s’extasie Lucile en nous emboîtant le pas.

La nuit est déjà tombée lorsque nous quittons le bâtiment pour rejoindre le réfectoire, duquel une musique animée nous parvient déjà.

– Eh ben, c’est maintenant que je réalise que ça fait une éternité qu’on n’a pas écouté de musique.

La remarque de mon amie, dont les reflets dorés sont balayés par des pots colorés à l’instant où nous passons les portes, souligne encore un peu plus la singularité du séjour que nous venons de vivre.

Le quartier libre est visiblement commun à toute la caserne, sauf quelques militaires de garde que nous avons pu croiser. Certains légionnaires sont déjà occupés à quelques franches rigolades, bière à la main et tenue décontractée, bien que toujours spécifique à leur condition de soldat. Leur bonne humeur fait plaisir à voir. Je suppose que le quotidien, s’il est tel ou même pire que ce que nous avons pu vivre ici, laisse peu de place à l’insouciance, et que lorsque ce genre de moment leur est accordé, ils en profitent au maximum. Comme je les comprends.

– Allez, les journaleux, venez ! nous invite l’un d’entre eux à nous approcher du bar.

Timidement, les filles et moi avançons dans la salle, dont les néons ont été éteints et remplacés par ces gadget imitant l’ambiance d’une boîte branchée.

– Bière pour tout le monde ? demande le soldat posté de l’autre côté du comptoir.

Un fort accent hispanique englobe chaque consonne prononcée.

– Il y a autre chose ? demande Lucile en essayant de couvrir le son de la musique.

– Du jus d’orange. Pas d’alcool fort dans la caserne, et bières limitées à trois bouteilles par personne. Ce sont les règles, Juanita.

– D’accord, bière, ça ira très bien.

Un clin d’œil offert par le légionnaire tatoué à mon amie dont les joues rosissent aussitôt, et quelques secondes plus tard, trois bouteilles sont décapsulées sous nos yeux.

– Bonne soirée les filles, lance l’homme avec un sourire radieux.

– C’est maintenant qu’ils deviennent sympas, presque charmants, s’étonne Paula alors que nous nous éloignons, nos boissons en main.

– Alors les filles, résonne la voix de Cédric dans mon dos, ça vous fait quoi d’avoir retrouvé vos fringues ?

Tout beau dans ses vêtements de ville, les cheveux soigneusement coiffés, notre collègue nous rejoint, suivi de Patrick, Sylvie et Antoine, du pôle sports. Revoir nos collègues dans leurs tenues du quotidien signe la réelle fin de ce stage hors du temps, et quelque part, cette idée me serre le cœur. Pour quelle raison ? Moi qui avais tellement hâte de quitter cet endroit pour retrouver mon appartement douillet, ma douche et mes draps au parfum de lavande…

– Une chose qui ne me manquera pas, ce sont bien les moustiques, souffle Sylvie alors que l’un de ses collègues part chercher leurs boissons.

– C’est sûr qu’ici, ils sont sacrément voraces… confirme Lucile. Je me suis fait dévorer.

Nous échangeons quelques futilités sans réel sujet de conversation, et rapidement, la nostalgie me gagne. Je n’ai pas tellement envie de faire la fête, ni d’aller me coucher. Pour la première fois depuis ce périple éreintant, j’ai peur de dormir. Je ne veux pas que demain arrive, et cette sensation m’angoisse. Les voix qui se répondent autour de moi forment un brouhaha auquel je ne parviens pas à m’intégrer, et mon esprit finit par se faire la malle sans préavis.

Je suis ailleurs, totalement.

C’est l’arrivée bruyante d’un nouveau groupe de légionnaires qui interrompt mes pensées. Chantant un refrain dont je ne comprends absolument aucune parole, tant leurs accents de toutes nationalités se confondent et déforment chaque syllabe. Ils en sont attendrissants, ces hommes d’horizons si différents, unis dans une même langue qu’ils s’efforcent de parler malgré sa complexité. J’ai toujours entendu dire que le français était la langue la plus difficile à apprendre, et très franchement, vu les notes que je me payais à l’école dans cette matière, je ne peux que ployer le genou devant ces gaillards, projetés ici sans aucune connaissance de ce dialecte inconnu et obligés de l’acquérir sur le tas, grâce parfois à la bienveillance de leurs compagnons de chambre.

– Allez Kruchman, balance les binouzes ! ordonne l’un d’entre eux avec euphorie. Ce soir, on va aller butiner sec !

Charmant…

Alors qu’ils s’avancent, je reconnais parmi eux les sergents Silva, Dumont, et quelques pas en arrière, Seth apparaît, accompagné de celui que nous voyons souvent avec lui lorsque nous ne sommes pas en exercice. D’une allure bien plus calme que les autres, ces deux-là s’avancent d’un pas détendu. Seth écoute attentivement ce que lui raconte son collègue, sa concentration lui donne un charme fou. Merde, j’ai passé une nuit de folie avec ce mec, moi-même je n’en reviens pas. Comment est-ce possible ?

– Ils vont aller en ville, je crois, soupçonne Paula en m’affublant d’un coup d’épaule.

Surprise, je détourne immédiatement mon attention du groupe dans un sursaut qui manque de me faire lâcher ma bière.

– Prise en flag, hein ? sourit mon amie.

– N’importe quoi…

– Ça t’ennuie ?

Je hausse un sourcil, un poil sur la défensive.

– Qu’est-ce qui devrait m’ennuyer ?

– De savoir qu’il va aller butiner sec.

– Pfff, rien à faire, en quoi ça me concerne ?

– Oliviaaaaa…

– Paula, je t’ai déjà dit qu’il ne se passait absolument rien entre le sergent Connor et moi. On s’est bien amusés, certes, mais ça s’arrête là. Donc je ne vois pas en vertu de quoi je pourrais me permettre de lui reprocher quoi que ce soit.

– Je n’ai pas dit que tu le lui reprochais, je te demande seulement si ça t’ennuie. Et j’ai ma réponse, tu ne pouvais pas être plus claire.

Le ton sec que je viens d’employer malgré moi me fait culpabiliser. Ce n’est pas à elle de payer pour cet égarement qui n’aurait jamais dû se produire, ni pour l’effet qu’il provoque sur mes sens.

– Excuse-moi.

– Non, je veux dire qu’il est parfaitement clair que ça t’ennuie, pouffe-t-elle.

Angoissée par son inquisition, je me contente de reprendre une goulée de bière. Bien sûr, que ça m’agace. Mais je ne comprends pas pour quelle raison, puisque tout est bien clair entre lui et moi. On n’attend rien l’un de l’autre, on ne se doit rien, et de toute façon, au-delà des quelques heures qu’il me reste à passer dans cet endroit, je n’ai aucune chance de le revoir, jamais. Alors à quoi bon se remuer les tripes avec des sentiments qui ne…

Des quoi ?!

Mon raisonnement silencieux me fait hurler intérieurement. Foutaises ! Comme si des sentiments pouvaient naître entre deux parfaits inconnus, comme ça, en un claquement de doigts, après une seule nuit d’orage au beau milieu d’une jungle hostile. Comme si on pouvait se détester, et le lendemain, prétendre aimer la même personne.

Allez, bois donc un coup Millard.

Feignant de m’intéresser à la conversation toujours en cours entre mes collègues, j’ignore royalement les regards appuyés de Paula, qui ne lâche rien de ce dont elle est persuadée. Comme si m’obliger à avouer ce que je lui refuse représentait sa dernière mission ici, elle scrute régulièrement le groupe de soldats qui a pris place sur les tabourets devant le comptoir. Je ne sais pas ce qu’ils se racontent, d’ailleurs, mais vu les éclats de rires réguliers qui envahissent la salle, leur sujet est bien plus fun que le nôtre. Déjà à fond dans le boulot qui nous attend au journal pour dégoter l’article qui sera choisi sur notre périple en Guyane, mes interlocuteurs échangent sur les sujets qu’ils choisiront de développer ou non dans leur présentation. À côté de la plaque, je ne participe pas à la discussion, mais n’en rate pas une miette, tandis que Paula n’a toujours pas décroché de son objectif.

Au bout d’une grosse demi-heure, des crissements de chaise sur le carrelage se font entendre. Interpelée, comme les autres, je profite de ce que l’attention se dirige vers le groupe de légionnaires pour me retourner. Tous levés, ils saluent leurs collègues restants et quittent lentement les lieux, certains sans cacher leur joie. Le cœur serré, je regarde Seth s’éloigner avec eux. L’image de son dos robuste, alors qu’il s’apprête à passer la soirée, voire la nuit auprès de je ne sais quelle femme disponible, déclenche au fond de mes entrailles un puissant coup de sabre. Bien qu’il ne montre pas le même enthousiasme que les autres, je ne me fais aucune illusion. Ces hommes passent des jours, voire parfois des semaines sans jamais croiser la moindre paire de nibards. Lequel pourrait-on blâmer d’avoir envie de profiter d’une soirée de permission ?

– Olivia ? m’interpelle Cédric.

Perdue dans ce tumulte d’émotions que je ne parviens pas à contrôler, je me retourne en direction de mes amis, qui trinquent avec une nouvelle tournée de bières. Paula me tend une bouteille, dont le goulot rejoint directement mes lèvres crispées. Depuis l’autre côté du bar, le volume de la musique s’élève soudain sur un Kompa entraînant. Les piaillements de mes collègues féminines ne se font pas attendre, et aussitôt, elles s’écartent de quelques pas pour laisser leurs corps épouser ce tempo langoureux. J’adore ces rythmes exotiques, pourtant ce soir, mon envie de danser est totalement inexistante.

– Allez, viens ! tente mon amie en m’invitant d’un bras tendu.

Je réfute sa proposition et reprends une gorgée de bière. Quelque chose en moi semble avoir réellement changé ces derniers jours, et j’avoue que cela m’agace. Je n’ai pas pour habitude de m’inquiéter de ce que pourrait envisager un homme avec une autre femme après une simple nuit, si délicieuse ait-elle été. Alors pourquoi cette boule ne quitte-t-elle pas ma gorge ? Pourquoi la seule envie qui me tienne, pendant que tous les autres s’amusent, est de rejoindre mon lit pour m’enfoncer dans le sommeil et ne plus penser à rien ?

– Olivia ? résonne la voix de Paula.

Relevant les yeux, je croise les siens, empreints d’inquiétude.

– Vas-tu me dire ce qu’il se passe ?

– Rien du tout, lâché-je dans un simple haussement d’épaules.

– À d’autres. Pourquoi n’es-tu pas allée le voir ce soir ?

– Hein ?

La stupéfaction s’entend très certainement dans ma voix, si j’en juge au sourire qui étire ses lèvres.

– Si ça t’embête qu’il aille draguer en ville, pourquoi n’occupes-tu pas la place ?

– Mais tu débloques, Paula…

– Tu crois ? Je ne suis pas sûre que ce soit moi qui débloque, actuellement.

– Arrête tes bêtises.

– Olivia…

– C’est bon, ça me gonfle, tout ça. Je vais aller me coucher.

– Ah non ! intervient Cédric, tu restes avec nous !

Son enthousiasme me touche, mais cette lassitude absurde prend le pouvoir.

– Je t’assure que je ne suis pas d’humeur, et je n’ai pas envie de gâcher votre soirée. Profitez bien, on se voit demain.

Sans attendre leurs éventuels arguments destinés à me convaincre de continuer la soirée avec eux, je vide cette seconde bière, claque la bouteille sur la table et tourne les talons. Essuyant ma bouche d’un revers de main, je quitte l’ambiance colorée et bruyante du réfectoire pour la pénombre et le silence qui règnent au dehors. D’un pas décidé, l’incertitude chevillée au corps, je laisse mes semelles me guider à travers ce camp militaire dont je n’ai pu voir que ce que l’on a bien voulu nous montrer. Respirant à pleins poumons cet air frais que la nuit nous concède après des heures de soleil et de chaleur étouffante, j’arpente tranquillement les allées, alternant le bitume et les quelques espaces en herbe. Demain, cet endroit ne sera plus qu’un lointain souvenir, et dans des années, rien de tout ce périple ne restera. Je ne ressentirai plus ce poids qui martèle ma poitrine, et à cet instant, je ne sais même plus si c’est réellement ce que je veux. J’ai connu bien des amants, et comme toute femme incapable de se projeter avec qui que ce soit, jamais je n’avais éprouvé ce vide à l’idée de ne plus jamais revoir l’un d’entre eux. Serait-ce parce que celui-ci, vu sa condition de légionnaire, se trouve effectivement voué à ne plus jamais croiser ma route ? Il partira en mission dans des pays lointains, dangereux, peut-être n’en reviendra-t-il pas… Et si, comme je l’espère du plus profond de mon cœur, il parvient à rester en vie tout au long de sa carrière, il rencontrera d’autres femmes prêtes à l’attirer dans leurs draps. En somme, rien, dans cette vie, n’est prédestiné à nous promettre le moindre avenir. Je ne sais comment font les femmes de militaire, et si jamais encore je ne m’étais penchée sur la question, aujourd’hui une chose est sûre : je les admire sincèrement.

Passant les deux mains sur mon visage pour atténuer la crispation qui l’envahit au fil de ma réflexion, je ne prête aucune attention à la direction que suivent mes pieds, totalement indépendants.

C’est avec surprise qu’apparaît sous mes yeux une petite étendue d’eau, dont j’ignorais totalement l’existence. Relevant la tête pour scruter un peu plus précisément l’endroit où je me trouve, je comprends rapidement avoir atteint une partie du camp particulièrement reculée. À en juger par les deux grands bâtiments s’élevant en angle à quelques dizaines de mètres de moi, et les lumières jaillissant d’un certain nombre de fenêtres à plusieurs étages de ceux-ci, j’en conclus qu’il s’agit d’habitations. Et vu l’aménagement de certaines de ces pièces éclairées, le confort est bien différent des dortoirs attribués aux recrues en formation. Ces logements sont très probablement réservés aux gradés, je suppose donc que ma présence dans le coin n’est pas franchement souhaitable. Réfutant l’idée d’une dernière punition avant mon départ, je décide de rebrousser chemin. Mais n’ayant aucune idée du chemin par lequel je suis arrivée ici, trop perdue dans mes pensées pour relever le moindre repère, me voilà bien embêtée.

Au feeling, Millard !

Prudente, je reprends la marche en tendant l’oreille. Si seulement la musique pouvait s’entendre jusque-là et me guider… Légèrement désorientée, je choisis une allée au hasard. Elle me mènera bien quelque part. La lune apparaît particulièrement lumineuse ce soir, et heureusement pour moi, car les éclairages se font rares dans le coin. Si nous n’étions pas dans une caserne militaire, ce genre d’excursion nocturne m’aurait paru bien plus angoissante.

– Hey ! gronde soudain une voix masculine sur ma droite.

Surprise, et peu fière de me faire remarquer auprès des bâtiments d’habitation comme une fouineuse impolie, je stoppe net. Cherchant d’où provenait cet appel, je balaie l’endroit du regard. Assis sur un muret, deux hommes semblent m’observer.

– Qu’est-ce que tu fais ici ? m’interpelle cette voix que je ne connais pas.

Confuse, je me demande bien quel argument saurait expliquer ma présence.

– Je prenais l’air, je n’ai pas fait attention. Désolée, je…

Sans attendre la fin de ma réponse, les deux hommes se lèvent et approchent d’un pas calme et assuré. Ce qui est loin d’être mon cas. Rarement craintive lorsque l’on m’ennuie dans la rue, ce soir je ne me sens pas vraiment apte à gérer une situation critique de ce genre, surtout face à deux légionnaires taillés dans le roc.

– Je m’en vais, je ne voulais pas déranger, tenté-je en levant mes mains pour tempérer l’affaire.

– Calme-toi… murmure le second soldat.

Ce timbre rauque…

Les derniers pas qu’ils opèrent jusqu’à moi les plaçant dans l’éclairage offert par cette lune scintillante, son visage confirme mon impression.

– Tu… Tu n’es pas avec eux ? bégayé-je, étonnée de le trouver à l’intérieur du camp.

– Avec qui ?

– Les autres, en ville…

– Qu’est-ce que j’irai faire en ville ?

Le silence s’impose, je me sens bien trop idiote pour continuer de m’enfoncer. À côté de lui, ce type au teint hâlé que j’ai quelques fois aperçu lors du stage. Ils semblent proches, et l’homme me scrute attentivement, un léger sourire étirant ses lèvres fines.

– Et toi, pourquoi n’es-tu pas avec les tiens ? demande ce dernier avec un soupçon de provocation.

– Je vous l’ai dit, j’avais besoin de prendre l’air.

L’homme tourne une moue sceptique vers celui que mon regard n’ose même plus croiser.

– Bon, reprend-t-il, j’ai quelques trucs à faire, je vous laisse tirer ça au clair.

Après une tape amicale sur l’épaule de son collègue, le soldat se retire dans la pénombre. Me voici seule avec lui, embarrassée comme jamais. Les mains dans les poches de son treillis, Seth m’observe en silence. Le poids de son jugement altère mon rythme cardiaque.

Bon sang, mais qu’est-ce que je fiche ici ?

– Je… Je ne savais pas vraiment où je marchais, tenté-je timidement, je vais retrouver mon chemin jusqu’au dortoir.

– Pourquoi n’es-tu pas avec tes amis, Olivia ?

Son timbre grave effleure ma peau comme une bise glaciale. Il semble préoccupé, peut-être même fâché.

– J’ai déjà deux bières dans le nez. Quand on me connaît, on sait que c’est largement suffisant.

Effectivement, l’alcool et moi faisons rarement bon ménage. Avec le temps, j’ai appris à gérer cette faible tolérance.

–Étonnant.

– Je t’assure que ce n’est parfois pas beau à voir. Bon, peux-tu simplement m’indiquer la bonne direction, histoire que je ne me retrouve pas nez à nez avec d’autres légionnaires ?

Son visage se redresse, et dans le rayonnement de la lune scintillante, ses traits puissants se dessinent un peu plus nettement. Un frisson me traverse lorsque ses yeux accrochent les miens.

– Donc, tu me croyais parti en ville.

Est-ce qu’une voix peut contenir autant de testostérone ?

– Je pensais, oui. Comment se fait-il que tu n’y sois pas, d’ailleurs ?

– Je n’en avais pas envie.

– D’une soirée avec tes potes et de jolies filles ?

Ma remarque semble le piquer au vif, il redresse la tête pour me considérer avec davantage de précision. Cette fois-ci, son regard se fait plus ardent. Pas sûr que mon pseudo détachement paraisse si crédible.

– Ça semble te surprendre.

Zut, loin de moi l’envie de le vexer.

– J’en sais rien, je te connais pas, mais… C’est vrai que j’étais persuadée que tu ne refuserais pas ce genre d’opportunité.

– Une opportunité pour quoi ?

Bien, c’est officiel, il est purement et simplement en train de me cuisiner habilement. En revanche, je veux bien me montrer sympa et peser mes mots, mais faudrait pas non plus me croire née de la dernière pluie. Tordant les lèvres pour afficher ma lucidité sur le sujet, je pose mes poings sur les hanches en inclinant légèrement la tête.

– Attends, tu vas me dire que tu ne profites jamais de ces soirées de permission, peut-être ? C’est pas une critique, tu sais. Je comprends tout à fait.

– Tu comprends quoi, exactement ?

– Eh ben, qu’avec cette vie de soldat, enfermé dans une caserne des journées, que dis-je, des semaines entières seulement entre mecs, à vous donner au maximum et parfois même risquer vos vies, vous ayez envie de décompresser au bras d’une femme. Mais tu as habilement contourné ma question, soldat. Est-ce que tu n’en profites jamais ?

– Si. Pour tout t’avouer, je n’avais même encore jamais refusé.

Son aveu me gifle violemment. Je n’ai pourtant absolument rien à redire, c’est sa vie, et je viens de lui assurer ma compréhension. Mais, clairement, après avoir goûté à ses performances magistrales, imaginer d’autres femmes profiter de ce plaisir me tire un certain sentiment de jalousie.

– Bien. Merci pour ta franchise. Tu me la donnes, cette direction ?

À la manière dont il lève le menton en étirant légèrement ses lèvres dans un demi-sourire, je suppose que mon ton était plutôt sec.

– Quelque chose t’ennuie, Petit Machin.

– Absolument rien. Bon, si tu ne veux pas m’aider, je trouverai toute seule. Bonne soirée.

Parfaitement puéril, Olivia.

Je m’en fous. Ma poitrine se comprime bien trop douloureusement, et l’image de son torse sublime sous les doigts d’une pimbêche est en train de me ravager le cerveau. Je dois partir, et vite. Quitter son périmètre, cette bulle dans laquelle seule son odeur musquée semble flotter, ce sentiment d’être de trop m’étrangle.

Prise d’une émotion qui menace de submerger mon corps entier, je tourne les talons pour prendre n’importe quel chemin. Peu importe où cette allée me mènera, tant qu’elle m’éloigne de ce fiasco. Une main enserre soudainement mon poignet, me coupant net dans mon élan. Il m’attire fermement contre son buste avant d’apposer son front sur le mien.

– Sais-tu qu’on nous apprend à détecter le mensonge ? murmure-t-il tandis que son bras entoure lentement ma taille.

À cet instant, la totalité de mes résolutions s’envole, je ne sais absolument plus à quoi je pensais, ni où j’allais. Seule subsiste cette mâchoire saillante caressant ma tempe, cette fragrance masculine qui se dégage de son sternum atrocement sexy dans ce tee-shirt sombre.

– J’étais justement en train de me demander pour quelle raison ce genre de sortie ne me disait plus rien, continue-t-il en dégageant une mèche de mes cheveux.

Perdue au cœur d’un tumulte de sensations bouleversantes, je ferme les yeux pour tenter de remettre en ordre tout ce qui s’entrechoque dans ma tête. Je ne comprends pas ce qu’il se passe, là, tout de suite. La seule chose dont je suis sûre, c’est que le contact de ses bras autour de moi m’apaise autant que celui de ses muscles contre ma poitrine affolée.

– Seth…

– J’avais décidé de ne surtout pas te croiser ce soir, Petit Machin têtu.

– Pourquoi ?

– Parce que tu me rends dingue…

Ses lèvres capturent sauvagement les miennes. Le désir qui nous consume l’un l’autre est presque douloureux, et ce baiser en est l’expression bestiale, empressée, rebelle. Marchant sur moi comme s’il venait de céder à une barrière trop longtemps érigée, mon légionnaire m’empêche de tomber d’un bras solide, tandis que son autre main vient s’emparer de mon visage. Plus rien n’existe autour de nous, qu’importe que l’on puisse nous voir ou pas. L’ardeur qu’il met dans cette étreinte m’arrache un gémissement d’excitation. Bordel, ce que cet homme est envoûtant !

– Olivia… murmure-t-il contre moi lorsque mes mains glissent sous la couture de son tee-shirt.

– Ne me dis pas que tu regrettes, grogné-je encore sur ses lèvres, c’est toi qui as commencé.

Son sourire met un terme à ce baiser embrasé, mais il ne me repousse pas. Son regard surplombe le mien tandis que sa main passe tendrement dans mes cheveux.

– Ça te va bien aussi, note-t-il.

– C’est pour me dire ça que tu as retiré ta langue de ma bouche ?

Un rire franc et sincère s’échappe de cette carrure puissante. Je ne crois pas l’avoir déjà vu aussi détendu, et cela n’aide pas vraiment ma libido à se calmer.

– Non. J’avais plutôt dans l’idée de te proposer de monter chez moi.

– Chez toi ?

L’idée de me retrouver dans une piaule partagée par d’autres légionnaires ne m’appelle pas vraiment, mais je suppose que s’il le suggère…

– Ça dépend, c’est comment, chez toi ? Enfin je veux dire, vous êtes combien ?

– Quoi, tu penses sérieusement que j’irais te partager avec d’autres ? s’offusque-t-il avec ironie.

– Franchement, j’ai pas l’habitude de suivre un légionnaire, alors je ne sais pas.

– Les gradés habitant sur place ont la chance de pouvoir occuper des chambres individuelles, me rassure-t-il en caressant ma joue.

– Quoi, pendant qu’on se tape les dortoirs humides ? C’est déloyal.

– Je vis ici pendant que tu te prélasses dans un appartement douillet, je ne trouve pas ça si déloyal.

– Hum. Un point pour toi.

– Alors, on continue à compter ou bien je te kidnappe pour la nuit ?

– Pour la nuit ?

– Il ne nous reste que quelques heures, Petit Machin. Et puisque tu es venue me provoquer, j’ai bien l’intention d’en profiter.

– Attends, c’est pas vrai, je ne t’ai pas…

Sans me laisser terminer ma phrase, Seth plonge en avant tout en saisissant mon bras. En un éclair, je me retrouve juchée sur son épaule, en route pour l’antre mystérieux de mon légionnaire.

 

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