Congo

Eric Vuillard · Chapitre 10 sur 14

Pages du PDF

Congo

Un Jeune Lieutenant

 

L EMAIRE règne sur un immense morceau de vide, le blanc d’une carte. Mais il faut tout de même bouffer ; ses soldats doivent bouffer, toute la petite troupe qui forme l’embryon du nouvel Etat doit bouffer. Alors, on fait venir les chefs de village. On leur cause. Ceux qui ne seront pas amis auront la guerre ; être ami, cela veut dire fournir des hommes et des vivres ; et aussitôt, ça se corse. Quelques chefs tentent de négocier pour éviter le pire, mais les exigences de Lemaire sont exorbitantes. Et voici que les villages prennent feu. Les uns après les autres, ils brûlent. D’abord sur la rive droite du fleuve, cinq villages brûlent. Puis le village de Bakanga est incendié. Quelques jours après c’est le village de Bolobo. Tous les villages irebu brûlent. Ceux de Bokaka et de Moboko brûlent. Ifeko est rasé. Bangi est rasé.

Lemaire parcourt la forêt. Il surgit brusquement avec sa petite troupe armée, exige des hommes, de la nourriture. On palabre. Lemaire menace. Parfois, on se prosterne et on livre son tribut d’hommes et de chèvres. D’autres fois, des flèches pleuvent, les hommes se retirent dans la forêt ; et Lemaire fait mettre le feu aux huttes. Il regarde brûler tout ça avec un fond de tristesse bizarre. Car Lemaire est triste, jeune et triste, il a peut-être été jeté dans tout ça sans comprendre et voici qu’il y trouve à la fois plaisir et horreur, comme il le dira lui-même plus tard, l’horreur est remontée lentement en lui, en secret, mais il a continué à brûler, à tuer, il a pendant quatre ans traversé la brousse et la forêt en tous sens, il a continué à récolter des vivres pour ses troupes, brutal, aveugle. Il a fait son devoir, son affreux petit devoir, il l’a fait avec ses yeux pleins de scrupules et de tristesse, et brusquement, au bout de quatre ans de crimes, sous sa pergola de feuillages, voici qu’un beau matin, au moment où le soleil passe au-dessus des arbres, le petit chef relit un passage de ses carnets, un passage au hasard, il cherche un renseignement sur un village, une note ancienne, et voici qu’il tombe nez à nez avec autre chose, voici qu’il tombe sur une longue suite d’incendies, de pillages, de meurtres, voici qu’il tombe sur une ribambelle de petits cauchemars. “On refuse de me vendre la moindre chose – relit-il – et je ne dispose plus de vivres pour nourrir mes hommes. Aussi menacé-je les indigènes que s’ils continuent de refuser les tissus et les perles que je leur présente, ce seront les armes qui parleront. Je vise un groupe de Noirs et j’abats à 300 mètres un homme. Tous disparaissent. Nous contrôlons cinq pêcheries, et nous y trouvons quatre poules, un peu de manioc et quelques bananes.”

Et Lemaire, après quatre ans passés dans la moiteur, après quatre ans de luttes, relisant ce matin-là son journal, sent tout à coup les quatre poules lui remonter à la gorge. Je ne sais pas comment on s’aveugle, ou plutôt si, je le sais un peu, mais je ne sais pas si le crime possède ses propres rideaux de brume et s’il se dissimule com me le reste de nos malheurs. Mais il faut bien que de temps en temps, quelqu’un regrette et passe aux aveux : “Je devins à mon tour chef de district – déclarera-t-il –, pendant un temps, je suivis les exemples reçus, puis, peu à peu, j’en vins à douter de l’excellence de nos procédés : je relus avec horreur mes premiers rapports.” C’est là, dans ce sentiment d’horreur avoué que je puise ma petite goutte d’espoir. Oh ! pas grand-chose, juste de quoi reculer à quelques millimètres de l’épouvante, juste de quoi sortir les yeux de la grande carcasse de bête et du sentiment d’oppression, et regarder le réseau de pistes boueuses sillonnant un pays vide et imaginer le jeune homme, Charles Lemaire, sur un sentier de terre au milieu de la forêt. Des soldats noirs le suivent, ils avancent lentement, couverts de sueur. Sur le côté, une lagune scintille. Soudain, Lemaire voit quelque chose, un tout petit frisson à la surface du monde, il s’accroupit et leur fait signe ; on reste immobile. Un homme tient son fusil serré contre lui, prêt à tirer ; chacun retient sa respiration. Cela dure peut-être une minute ; puis c’est une toute petite détonation, presque rien, et un formidable bruissement, une déchirure. Cela semble venir de toutes parts, tumulte, cris. Il fait jour, un jour blanc. Il y a soudain un millier de taches blanches et bleues, nuée de piaillements jaillie de la forêt. Le soleil disparaît, et ce sont des oiseaux ! Des oiseaux partout ! Un soldat pris de peur a tiré, mais on ne lui en veut pas, au contraire ! On assiste à je ne sais quelle naissance, tirés du sommeil, vivants.

Lemaire n’a jamais vu tant d’oiseaux, on dirait qu’on les a réunis là depuis le début des temps afin qu’ils s’envolent, maintenant, tous ensemble. Lemaire avance émerveillé, les trois Blancs qui l’accompagnent s’interpellent en riant, les oiseaux volent très bas, autour d’eux, le ventre tourné sur le ciel, les ailes blanches, jaunes, rouges, bleues ! Ah ! On veut les toucher ! C’est une abondance intérieure, une chose qu’on ne voit jamais. Les hommes crient, même les soldats noirs ! Et puis les oiseaux s’éparpillent ; et l’impression de bonheur se dissipe.

Plus tard, la nuit se met à tomber, lourde, chaude. On arrive près d’un village. Ils ont refusé d’envoyer un délégué au poste. La nuit est de plus en plus noire. Lemaire ne voit rien, ses bottes sont pleines de jus, son visage brille entre les torches. Le premier village est vide, les habitants se sont retirés dans les bois. Lemaire est fatigué, il a oublié les oiseaux de tout à l’heure, il a oublié son petit village de Cuesme, les forêts tout autour, il a oublié ses jeux le long de la Trouille, près des saules, les courses dans les pâturages, il a oublié. L’enfance est pourtant là devant lui tout entière, mais pas sous forme de souvenirs, non, sous forme d’épouvante. Car il a peur. Le Grand Seigneur est là, masque cuit, allongé dans son averse d’étincelles. Les nègres le regardent. Les Blancs aussi le voient, tous le voient à travers leurs yeux épouvantés. Ses ailes rôtissent, son bec grésille, sa peau est noire ! Alors, Lemaire ordonne de tout brûler, il hurle et les nègres courent et glapissent dans leurs langues bizarres, mais Lemaire ne comprend rien et s’en fiche, il hurle dans sa propre langue, la plus bizarre de toutes, il hurle de jeter les torches dans les huttes, de tout détruire, tout, tout, tout !

Et on brûle tout. Des femmes sortent en courant, presque nues, l’une tenant un enfant derrière elle, dans des nœuds de tissus. Les surveillants lâchent leurs fusils ; ils suivent les femmes dans la forêt. Lemaire passe entre les maisons en feu, il ne voit plus rien sans doute, rien que les flammes, et à travers elles le centre des choses, soleil, fumée. Il n’entend pas les cris. Le bois crépite, l’écorce éclate. La for me lentement se débarrasse d’elle-même ; mais le feu trouve toujours un bout de bois, un ballot de tissu, et il se rallume et le Grand Seigneur se tord à nouveau et se calcine. Lemaire a la fièvre, il avance dans la nuit que le feu éclaire, la nuit vide, terrifiante. Soudain, il entend un cri de femme, trois coups de fusil. Puis un cri horrible.

Il en fera, Charles Lemaire, des expéditions punitives ; et après 1893, après deux autres séjours, il finira, je crois, professeur à l’école coloniale. Mais alors, dans sa vie paisible de professeur, je ne sais pas où il mettra tout ça, les coups, les cris, le sang et la puanteur, je ne sais pas où il ira les perdre et les oublier, comme de vilains enfants qu’on ne veut plus voir.

OceanofPDF.com