Congo

Eric Vuillard · Chapitre 14 sur 14

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Congo

Paradis

 

J ’AI LU quelque part sur le téléscripteur de je ne sais quelle maison de fous, ou sur le tambour d’une machine à laver, que les morts se moquent de nous et qu’ils nous font croire ce qu’ils veulent, que leurs cadavres ont l’air de dormir et de se tenir bien, mais dès qu’on a le dos tourné ils parlent et nous jouent toutes sortes de tours. Plus tard, ils nous étendent dans l’herbe et ils nous soufflent “Ce n’est rien, je faisais ça pour rire !”

Et Fiévez se tenait ainsi, médusé, depuis qu’il était rentré en Europe, il ne pensait plus aux savanes d’Afrique, à sa bicoque moite, à l’horrible forêt, non, il ne pensait plus ni à cet imbécile de Lemaire, ni aux carottes de maïs qu’il avait bouffées, non, mais à la nuit tombée il sortait, appelé dehors par je ne sais quelle force obscure. Il ignorait son idéal, et dans les W-C des bars, devant les glaces, il pleurait et s’essuyait vite le visage pour que personne ne le voie. Vers minuit, il rejoignait des camarades ; il y avait des filles et de la bière, on s’amusait. Et au matin, lorsqu’il se réveillait le ventre vide et le cul plein de merde – avec une femme qu’il connaissait à peine, dont il avait parfois oublié le nom, et qui finissait par se lever et se rafistoler la figure, avant de laisser sur la table son adresse – il avait honte.

Et chaque soir le voyage reprenait, entre le hasard et chez soi, il tournait en rond, et chaque matin, chaque matin le voyage s’exténuait et chaque matin dans la grisaille et la routine fidèle, dans la brume laiteuse, quand les femmes se tiennent accroupies dans les terrains vagues, pliant les genoux dans l’herbe fraîche, à l’écart des cahutes, et pissent, il se traînait vers sa chambre. Il y a cette immense odeur à travers la ville, cette odeur d’homme et de femme, de fumier de vache, de croupissement d’eau, de flaque, de fumée, et c’est comme si cette odeur avait eu quelque chose de plus à lui dire. A l’aube, les moucherons se réveillent, eux aussi, tout imbus de sommeil, cherchant sur ses bras et dans son cou un peu de sel. Il marche, n’ayant plus de ronds pour le taxi, les jambes lourdes, épuisées ; il se traîne parmi les gardiens du vide, sentinelles froides, aux larmes gelées et que l’haleine des visiteurs égarés fait fondre, vieilles putains ivres, clochards, traîne-savates, ombres chargées d’empêcher les autres hommes de basculer dans le néant.

Les années passèrent. Fiévez fit encore quelque temps le sale boulot, et lorsqu’il revenait en Europe, il traînait des nuits entières et ça lui faisait un peu oublier les horreurs et toute cette boue où il avait vécu. Puis, il quitta définitivement le Congo. Et lui, le petit capitaine d’armée, le fils de fermier, lui qui avait postulé au Congo pour s’y faire un peu de thunes, lui qui voulait bien tout faire sauf reprendre cette saloperie de ferme paternelle, quitta l’Afrique avec un petit pécule et retourna terminer ses jours dans son pays natal. De temps en temps, il allait à Bruxelles, et là, quand il errait dans la nuit, dans la nuit lumineuse de la grande ville – il adorait ça, toute cette lumière sortie du noir –, il traînait son petit corps usé, bouffait un sandwich dans un bar et buvait.

Alors, tandis qu’usé par le travail et le malheur il voudrait bien un peu vieillir et se reposer et oublier cette saloperie de Congo, voici que le chiffon se met tout doucement à effacer le petit énoncé de craie, la petite phrase de sa vie. J’aurais bien voulu la lire ! J’aurais bien voulu réciter quelques-uns de ces petits mots qui ne reviennent jamais. Le professeur de réalité a écrit pour nous tous une petite phrase, oh ! pas grand-chose, juste de quoi se demander où l’on va, qui l’on est, et si les autres nous aiment et jusqu’où ça va. Le professeur nous regarde pendant des années, il espère qu’on apprendra à lire, à épeler la petite phrase, mais ça ne vient pas. On reste muet. Alors le professeur nous montre les mots du doigt, les épelle, nous chuchote la première syllabe, mais nous n’écoutons pas, nous regardons ailleurs, vers nos camarades ou bien par la fenêtre.

Devant lui, malgré la neige, un garçon enfourche sa bicyclette, un copain sur le garde-boue, un autre sur la tige, et hop, on file vers le centre. Mais Léon Fiévez retourne au bar. Il boit un gin, puis deux, puis trois, maintenant enhardi, dégagé des mouvements qui tuent le corps, du travail, longue méditation vide. Et puis on discute, on s’envenime, Fiévez hausse le ton, il est le patron du district de l’Equateur, pas un pauv’mec ! Et puis on se réconcilie, car tout est vain sous le ciel énorme. Après s’être injuriés, on s’embrasse. On ne se connaît que depuis un quart d’heure, mais voilà qu’on s’aime. Il raconte au type son enfance à la ferme, et surtout il lui parle du Congo, de la grande chose qui le tourmente. La chanson est d’abord jolie, et puis elle devient grise insensiblement, maussade, funèbre, mais il la chante jusqu’au bout, jusqu’à ce que le type en ait marre. Alors, le type le laisse, ivre, sentant la friture, les doigts gonflés. Fiévez traîne sous les grands immeubles. Il se demande quelle est sa place sur terre.

Pauvre Fiévez, il se tient dans son petit cercle de l’enfer, le septième sans doute, se mordant lui-même. Ce n’est qu’un exécutant, Fiévez, un agent de l’ABIR, et il faut retrousser un peu son esprit jusqu’au dé but des choses, entre le champagne et les petits fours, entre les Goffinet et leurs existences de contremaître. C’est là qu’il faut oser voir. Le mal n’est pas à la jungle, comme une bête qui serait dans l’âme. Non. Le mal, c’est ce qui dévore, oh ! ce n’est pas une puissance obscure attirante, c’est cette petite chose qu’on entraperçoit, sur certaines photographies, dans le visage de Léopold, c’est la villa Malet, avec ses modillons, sa cascade, les satyres du palais Radziwill, et toute la philanthropie de Léopold. Le mal, c’est ça. Voici les vrais paludes, le masque : la conférence de Berlin et la richesse des nations.

*

Au paradis, nous ne sommes restés que quelques heures. On dit qu’Adam et Eve commirent leur faute aux environs de midi et qu’ils furent expulsés à la nuit tombante. Depuis nous sommes dans la zone grise, la plus peuplée, là où se déversent les travaux des uns et des autres. C’est là que se tiennent les Malet, les Goffinet, les Brouchoven de Bergeyck ; c’est là qu’ils continuèrent chaque jour à accomplir leur devoir (même si nous ignorons la force des scrupules), tandis que Léopold vieillissait, que le vieux Stanley jouissait de sa retraite et que les bienheureux de tous bords poursuivaient leurs affaires. Mais Fiévez, lui, passait ses nuits à boire, il suait, bavait devant son visage mort. Le miroir des W-C était son purgatoire ; mais il ne lavait pas ses fautes, il s’épongeait le front, se rinçait les mains et pleurait. Oui, il pleurait, il passa des années ainsi, à dormir le jour, à traîner et boire la nuit et à pleurer. Il pleurait comme un gros bébé, entre les pissotières et la serviette des lavabos. Il ne voulait pas qu’on le voie, et ça lui venait toujours quand il était seul. C’était devant son visage qu’il pleurait, dans le miroir. Il ne pouvait pas s’empêcher de venir se regarder de temps en temps, et il lui remontait à la gorge tout un tas de tristesses, de regrets, mais tous ne menaient qu’à une seule douleur, une douleur hideuse.

Il hantait les bars, regardait les serveuses tanguer sur le pont, tenant droit leurs larges plateaux, dévouées à quelque méchant dieu idiot qui voulait qu’elles tiennent en équilibre cinq chopes de bière et trois verres de whisky pendant la tempête. C’était la tempête chaque soir. La terre penchait à l’abîme. D’abord, c’était un peu drôle, tout le monde était d’accord, on pouvait se tenir debout et se parler, et puis l’écume entrait dans la bouche et les mots se perdaient dans un nuage d’inexprimable. Parfois, Fiévez aurait voulu passer par-dessus bord, se jeter à la mer et couler, couler, grâce au poids de son immense dépit. Et puis une charité ensorcelée le faisait payer un verre et un autre et encore un autre à un type qui haussait les épaules et ne comprenait sans doute pas grand-chose à ce qu’il disait. Bien sûr, on savait qu’il avait été au Congo, on le savait maintenant depuis longtemps, et dans son dos on prononçait des formules expiatoires : on le rejetait avec un peu de pitié dans un paradis de tristesse. On le retrouvait, plus tard, sur un banc, égaré, les yeux morts, avec un journal sur le ventre et un bout de sandwich par terre. Il mourait. Mais pas subitement, pas maintenant, non, il mourait à petit feu, cela durerait une éternité peut-être. Il s’était jeté dans cette fosse à souffrance et il brûlait. Sa bouche brûlait, ses mains rosies brûlaient, son ventre mou, ses jambes torses, tout ça brûlait, et quand il s’adressait à Dieu du fond de sa tourmente inaudible et dont il ne savait plus ce qu’elle était, dont il ne lui restait qu’un unique sentiment de désespoir, il tentait une prière, à genoux à côté de son sandwich, et Dieu l’écoutait, et Fiévez entrait lentement dans la maison du Ciel, sans le savoir ; mais il se relevait avant d’y être tout à fait, n’ayant eu le temps de recueillir qu’un millilitre d’amour (et il lui aurait fallu quelques dizaines de centilitres), les genoux blessés par le ciment, sentant le froid et la saleté à travers le tissu de son pantalon.

Et soudain il maigrit, il se mit tout d’abord à tenir de moins en moins de place. Lui qui avait arrosé le monde de caoutchouc et de sang, il se racrapota chez lui ; et le mal s’aggrava. Il ne pissait plus, et il se mit très vite à cracher du sang. Il vomissait, et puis il chia des glaires, d’horribles masses informes et jaunes.

Et puis il éprouva dans le visage une démangeaison, ça le grattait affreusement, et il grattait et se faisait des croûtes, mais c’était une chose qui le démangeait en profondeur, derrière les joues, dans le front, sous la peau. Un matin, on le retrouva presque mort, la figure rouge, avec au front des traces d’ongles, les lèvres couvertes d’aphtes.

Alors, allongé dans sa maison pouilleuse, voici que la chose lui revient, la petite apostille, et il se revoit pauvre, amer et pauvre, malgré son petit magot. Il n’a rien eu. Rien. Il est toujours le même ! Et, soudain, sentant que tout le Congo et tous ses crimes n’ont pas suffi à l’éloigner d’un pouce de sa ferme miteuse, une lame lui traverse le corps.

La neige fond, le soleil brûle, la peau se tend sur la chair, et ce petit quelque chose qui lui a toujours manqué se trouve là comme une ancienne lettre sur laquelle on retombe par hasard entre les pages d’un livre. Et il tend les mains, Léon Fiévez – comme sans doute nous tous tendrons les mains –, il tend ses grosses mains pour la déplier, la petite lettre, mais ses doigts sont si durs, ses articulations font si mal… Il n’y arrive pas ; il fait un effort, un effort terrible de mémoire, c’est qu’il l’a déjà lue, cette lettre, c’est sûr, n’est-ce pas pour lui, pour lui seul qu’on l’a écrite ? Oui, oui, il l’a lue en son temps, il l’a même sue par cœur ! Mais un soir d’été, au collège de Mons, il l’a oubliée, pst ! fini ! il a tourné distraitement la tête, suivi un instant des yeux une chose qui passait et il l’a oubliée. “Ne me lâche pas des yeux, jamais, ne me lâche pas !” ; il ne l’avait laissée qu’un court instant, mais il l’avait oubliée tout à fait… et la petite phrase écrite par le professeur de réalité s’était tenue là toutes ces années, attendant qu’il se souvienne. Mais il n’avait plus jamais daigné tourner la tête de ce côté-là, plus jamais il n’avait regardé quelqu’un comme il venait de regarder par la fenêtre ; il avait préféré suivre des yeux les méduses immenses, ce flot de grains de sable, quantités légendaires.

Et voici que le moment était venu de se dire adieu. Il éprouvait un sentiment d’intimité et de chaleur. – La chose est encore là, juste à côté de lui ; il la devine à présent, comme on voit chaque jour, dans le miroir, les nouvelles rides sur sa propre figure. Il l’avait oubliée ; comment cela avait été possible ? Il l’avait oubliée et il était parti n’importe où sur la terre et il avait traité tout ça avec tant de désinvolture… Sa tête était lourde maintenant, si lourde ! Son corps était de nouveau cette masse épaisse, insensible… mais la chose est là, intacte, fidèle, comme si elle avait été témoin de toute sa vie, comme si elle avait veillé sur lui et l’avait regardé vivre en silence. Maintenant, la chose le regardait encore, ayant l’air de lui dire : “Alors, n’était-ce pas comme je disais ? N’étaient-ce pas les mêmes couleurs, les mêmes formes, la même éternité d’une heure ?”

Soudain, il vit un nègre, puis un autre et encore un autre, et il vit toutes sortes de visages connus et inconnus, et il sentit le fétide de son haleine. Est-ce donc que je suis mort ? Un visage se pencha vers lui, comme les fous scrutent de trop près ce qui retient l’attention des autres, afin de comprendre ce qui les étonne ou les émerveille. Alors, Léon, devant cette figure grotesque et menaçante, eut un mouvement de recul. La figure se tenait trop près, collée à son visage, et le mourant vit une bouche affreuse, l’eau noire d’un fleuve énorme – œil mort. Il cria. Les voisins accoururent. On ne comprit pas. La tête de Fiévez retomba. La chose à ses côtés s’était penchée sur lui comme pour le tondre.

Il gémit un peu, les voisins s’écartèrent, fixant les mains du mourant. Est-ce qu’ils la voyaient, eux, cette signification perdue de tous, négligée, et qui se débattait à présent entre les doigts maigres comme des baguettes de tambour ?

Brusquement, la fièvre monta. Les muscles se raidirent. Il lui sembla que tout son corps se déchirait. Son cœur se mit à battre. A battre comme il n’avait jamais battu. Il regarda par la fenêtre, il faisait nuit. Le ciel était froid. Soudain, il sentit que toute émotion le quittait, que plus jamais il n’aurait le sentiment d’être seul et mort. Il lui sembla qu’il s’éparpillait puis se regroupait, une fois, deux fois, trois fois, une petite flamme lui passa devant les yeux ; et il éprouva un vide immense, un affreux pincement de cœur. Puis com me une petite voix lui disait de ne rien regretter, qu’il aurait seulement fallu aimer, oui aimer infiniment, il sentit un immense soulagement. “Je n’aurais pas su”, dit-il.

Alors, on glissa à la place de son oreiller une pierre nue, à la place de ses draps un tapis de terre humide, à la place de son lit un trou noir. C’étaient le trou noir de la conscience, la terre humide de nos malheurs et la pierre nue de nos vérités.

*

Dieu, avec tes yeux larges et tes longues dents, avec tes doigts de chauvesouris roulés dans la chair, Dieu, sorti sans bruit de sous la terre, monté par les degrés caillouteux, les mains ensanglantées, Dieu, brûlant au fond des êtres com me la laine, vieux visage solitaire derrière sa ramée de feuilles, Dieu muet, chuchotant doucement dans les épines de pin, orée, coasse ! Dieu, lèvres mordues, gorge étranglée, où sont les cavernes de tes naissances où l’homme effleure ton corps parfait, dis-moi, où se trouve le bruit de tes pas, l’haleine de ta gueule ? O ! Miroir mensonge, pourquoi t’être montré aux uns sous la forme d’un juif, les mains clouées, aux autres sous la forme d’un crapaud-buffle, aux autres comme une courge ou une racine de haricot ? Dieu, translittération d’un mot, d’un nom, dont la peau est si dure, le noyau si vide, la solitude si grande, qu’aucune langue ne sait dire ! Dieu, flocon de crâne ! corbeille à fruits, ivoire, poil de pinceau ! Laisse-moi te carotter quelques petites mottes de sourire, laisse-moi te filouter, que je vive un peu dans ma tombe, une fois épuisées toutes mes voies de recours, condamné, laisse-moi me beurrer les tifs avec le miel, m’épousseter les os ; et tandis que les vers me massicoteront les ailes, je voudrais s’il te plaît reluquer une demi-seconde ta gueule de crapaud-buffle dans ton profil de courge, les bras crucifiés sur ton igname ! Vaps ! Congo !

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à Sandrine Vuillard

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Ouvrage réalisé

par le Studio Actes Sud

 

Ce livre numérique a été converti initialement au format EPUB par Isako

www.isako.com à partir de l'édition papier du même ouvrage.

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Sommaire

 

Couverture

Présentation

Éric Vuillard

Congo

LA COMÉDIE

LE PALAIS RADZIWILL

LES CHODRON

LE LIBRE-ÉCHANGE

LES EXPERTS

TOAST

UN JEUNE LIEUTENANT

LÉON FIÉVEZ

TRISTESSE DE LA TERRE

PHARAON DU CAOUTCHOUC

PARADIS

 

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