Congo

Eric Vuillard · Chapitre 4 sur 14

Pages du PDF

Congo

La Comédie

 

L ES FRANÇAIS s’emmerdaient, les Anglais s’emmerdaient, les Belges, les Allemands, les Portugais et bien d’autres gouvernements d’Europe s’emmerdaient ferme, et puisque le divertissement, à ce qu’on dit, est une nécessité humaine et qu’on avait développé une addiction de plus en plus féroce à ce besoin de se divertir, on organisa, pour le divertissement de toute l’Europe, la plus grande chasse au trésor de tous les temps. Deux ou trois siècles avant, l’Europe s’était déjà jetée sur le monde une première fois et, dans la grâce de ce premier appétit, le Vieux Continent s’était donné plusieurs empires outremer ; et puis le temps était passé, les peuples avaient pris leur indépendance et une fois digéré cet échec, l’Europe s’était de nouveau éveillée, reprenant soudain goût à la conquête. Les yeux s’étaient tournés cette fois-ci aux quatre coins de l’horizon, car à présent on connaissait plus précisément les limites du monde et c’était à l’intérieur de ces limites qu’on se taillerait une part. Terminés les explorations hasardeuses, les voyages en caravelles, les longues expéditions vers des terres inconnues. Désormais, le télégraphe et la vapeur allaient être les instruments du succès. C’est eux qui, tels des demi-dieux, parcourraient le monde, non plus à la recherche des épices ou de l’or, mais afin que s’accomplisse la promesse, l’ultime transmutation des hommes et de la terre en cette matière ductile et infiniment exploitable que nous connaissons. Le monde entier devint soudain une ressource. Ce fut le dernier émerveillement, l’assouvissement de toutes nos soifs.

Tout ça se fit d’abord dans le désordre. On ne saurait dire quand la chose commença, ou recommença. L’Angleterre avait pris un peu d’avance, les anciens empires se désagrégeaient lentement. On vit toujours entre deux mondes, entre deux moments de l’Histoire, entre deux courants qui s’affrontent et ne l’emportent jamais définitivement l’un sur l’autre, comme si nos forces, nos contradictions intérieures, luttaient là, devant nous, pour nous offrir le spectacle sanglant de nos démêlés dérisoires.

Très vite, le souci de mieux faire s’affirma. Cela valait le coup de s’entendre, on perdrait moins de temps. Or, bizarrement, ce ne furent ni les Français ni les Anglais qui organisèrent l’indispensable négociation qui devait fixer entre les conquérants un code de bonne conduite, ce fut Bismarck, le chancelier d’un empire tout à fait débutant en la matière, sans expérience coloniale, qui convia treize des nations les plus déterminées. Celui qui devait donner son nom à une manière d’accommoder le hareng, à un colorant aux propriétés chimiques extraordinaires et au Bismarckia qui est un bouquet de feuilles au sommet d’une tige fibreuse, autrement dit une sorte de palmier, lui en l’honneur de qui seront baptisés un archipel, plusieurs montagnes, une mer et même – ne me demandez pas pourquoi –, la capitale du North Dakota, triste Etat du Midwest des Etats-Unis, bled comptant à peine plus d’habitants que Bourg-en-Bresse, celui donc en l’honneur de qui toutes ces choses allaient prendre ou avaient déjà pris son nom, convia à Berlin la France, le Royaume-Uni, les Etats-Unis, le Portugal, l’Autriche-Hongrie, la Belgique, le Danemark, l’Espagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Russie, la Suède et la Turquie, en plus des innombrables maladies qui l’accompagnaient lui-même tous les jours, rhumatismes, colite chronique, brûlures d’estomac, inflammation des veines, insomnies et j’en passe, afin, au nom du Dieu Tout-Puissant, de régler, dans un esprit de bonne entente mutuelle, les conditions les plus favorables au développement du commerce et de la civilisation dans certaines régions d’Afrique, ainsi que le rappellera l’acte final en date du vingt-sixième jour du mois de février mil huit cent quatre-vingt-cinq, signé par von Bismarck, van der Straeten-Ponthoz, Henry Sanford, Chodron de Courcel, Edward B. Malet, et neuf autres clampins qui, selon, apposèrent leur calligraphie gothique ou leurs pattes de mouche.

On n’avait jamais vu ça. On n’avait jamais vu tant d’Etats essayer de se mettre d’accord sur une mauvaise action. Il avait fallu bien de la puissance à l’Allemagne et bien de l’habileté à Bismarck pour faire venir tout ce beau monde et ordonner cette conférence. A coup sûr, c’était un acte politique d’envergure.

OceanofPDF.com