Congo
Le Libre-Échange
L E PREMIER à parler, après la présentation du chancelier Bismarck, ce fut l’Anglais, Sir Edward Malet. Il évoqua le bien-être des indigènes, vanta le libre-échange mais parla de le contrôler, puis déclara d’un même élan l’Angleterre favorable à la liberté du commerce dans le bassin du Congo ; on s’y attendait. C’est que là-bas, au Congo, l’Angleterre n’a rien, pas un pet de terre, il lui serait donc avantageux de pouvoir y commercer librement ; on est rarement protectionniste chez les autres.
Mais la liberté du commerce a une histoire.
Les physiocrates, ses premiers défenseurs, ne comprenaient pourtant rien à tout ça, mais alors rien du tout ! Ils rêvaient une économie pastorale, seule capable de laisser, à la fin, un produit net, un surplus. Et tout le reste était stérile, voué aux gémonies. Pourtant, ils prirent parti pour la liberté du commerce, les premiers, dans une affaire de grains. Les idées des physiocrates sont assez sommaires, ils sont contre toute forme de restrictions gouvernementales en matière de commerce, pour la seule et unique raison qu’il faut laisser faire la nature humaine, laisser agir chacun à sa guise afin que le bien-être se produise spontanément.
Voilà l’idée : le libre-échange fera miracle par lui-même. Il ne faut pas intervenir, on envenimerait tout ! Et Quesnay, le plus célèbre d’entre les physiocrates, finira ses jours en cherchant la trisection de l’angle et la quadrature du cercle, étayant par des raisonnements délirants que “la diagonale du carré et son côté ne sont pas incommensurables”. Il finit fou.
Puis vint cette grosse baderne de Smith, excentrique mais dont les idées n’étaient pourtant rien moins qu’ordinaires et qui fit, avec des pensées qu’on trouvait alors partout, un ouvrage capable de satisfaire à peu près tout le monde.
Turgot, qui s’appelait Anne, était baron d’Aulne, tout ça est bien joli. Il s’attaqua aux maîtrises et aux jurandes qui pourrissaient depuis si longtemps dans leur pot. Il fut l’introducteur en France du libre-échange.
Voilà pour les ancêtres. Et Malet, le plénipotentiaire de Sa Majesté la reine, est un héritier de cette histoire, et il radote son vieux couplet.
Mais il y a une autre histoire, une histoire plus concrète, une histoire plus large que celle du libre-échange et qu’on pourrait prendre par n’importe quel bout et qui déroulerait devant nous sa pelote, toute sa série d’aventures et de profits, sa longue suite de droits affermés par les princes, ses compagnies commerciales, ses monopoles, et puis – soudain – ses milliers de petites ficelles : Initiative privée ! Dérégulation du trafic ! Concurrence !
Ah ! peu importe au fond qu’il s’agisse de mercantilisme ou de libre-échange, peu importent les entraves et les libertés, les licences, les contrats et les dessous-de-table, ce qui compte en définitive, ce n’est pas cette vieille bête de libre-échange que réclament ceux qu’il avantage, non, c’est le développement effarant des échanges eux-mêmes, la grande ivresse transocéanique d’acheter et de vendre.
Pendant des siècles, les navires avaient fait le grand huit dans l’océan, s’arrêtant aux Açores, mouillant aux Antilles, ramassant à Sao Tomé, sur la Côte-de-l’Or ou à Gorée leur cargaison d’esclaves, puis remplissant plus loin leurs cales de barils de sucre. Pendant des siècles, les routes du progrès avaient été les mêmes, empruntant les courants marins, les vents, et dessinant chaque saison les côtés d’un même triangle reliant les trois espèces d’une communion de marchandises, de nègres et de mélasse. On était parti du Portugal, de Hollande, d’Espagne, d’Angleterre et de France, on avait négocié sur les côtes africaines sa cargaison d’hommes. Eux étaient venus captifs de Guinée, d’Angola, du Tchad, de Gambie, du Dahomey, du pays de Koush ou d’Axoum, et on les déportait à Madère, à la Barbade, au Brésil, en Caroline ou en Virginie. Il y avait eu un nombre incalculable de petites guerres, de razzias, de mauvais coups. On avait capturé, kidnappé, récolté l’impôt ou le tribut sous forme de chair. Et tout le monde s’y était mis, les rois s’y étaient mis, rois d’Oyo, rois d’Abomey, tango-maos, mercenaires crotteux, des peuples entiers s’étaient convertis. Les Aros, les Ioghos, les Ijaws, les Ibidjos avaient remonté les rivières en jouant du tambour ; puis ils avaient chargé les captifs dans leurs canots, et sillonnant les marais, entre les grandes araignées végétales, ils avaient rejoint les estuaires et renversé sur le sable leurs brouettes d’hommes.
Au matin, des inconnus surgissaient soudain dans le village. On ne les avait pas entendus venir. Des oiseaux blancs s’étaient envolés en criant. Il ne faisait pas encore chaud. En les apercevant, les jeunes filles avaient crié, mais elles étaient restées immobiles, sans se défendre. Puis, ils avaient ramassé quelques jeunes hommes dans les champs, dispersés par les travaux, et, très vite, ils étaient repartis. On ne les avait jamais vus auparavant. Certains villageois avaient entendu parler de ces enlèvements. On disait qu’ils emportaient les gens très loin, qu’on ne les revoyait jamais. Et, c’était vrai, on ne les avait jamais revus. Beaucoup de temps s’était écoulé, on avait raconté mille fois l’histoire, on avait presque fait une légende de ces hommes brutaux, surgis de nulle part. Et voici qu’un matin, ils étaient revenus, sortant à nouveau de l’obscurité.
On ne devient pas négrier comme on devient libraire ou charcutier, non, il faut, comme les patrons de bar, se signaler, obtenir sa licence. Et elle prévoit tout : le nombre de captifs que l’on peut prendre, la répartition par sexe, les lieux d’achat et de vente. Tout cela est réglementé, contrôlé. Le négrier de Sao Tomé vend son bétail à une sorte d’armateur qui le revend plus loin. Tout le monde est content. Un captif s’amortit en moins de deux ans ; et il suffit de savoir lire, écrire et compter, de savoir retrancher à ce que l’on doit encaisser : l’armement du navire, les pertes éventuelles, et l’on connaît ses gains. Les compagnies disposent d’entrepôts, de flottes, de bureaux. Ce furent les premières firmes du monde moderne. Les premiers liens solides entre les continents.
Très vite, il y eut une efflorescence d’entreprises, de concessions plus ou moins régulières, une ribambelle de forts, de garnisons, de comptoirs, entretenus par des marchands. Et l’Etat encouragea, encadra la traite. Il fit même mieux, il la subventionna. S’y mirent à leur tour les Suédois, les Danois, les Brandebourgeois, tout le monde ! La concurrence fut vive et l’on finit par supprimer les règles qui entravaient un développement plus rapide du commerce ; et, de nouveau, l’entreprise privée domina. Ainsi, la production et la vente d’esclaves et de coton ressemblent à une autre. Et, parce qu’elles sont plus choquantes, puisqu’il s’agit de chair humaine, on voit bien – au-delà du discrédit qu’elles jettent sur la nature de l’homme – comment elles introduisent dans le commerce, dès les premiers pas de sa destinée planétaire, une sorte de paroxysme.
*
Revenons à Malet. Il sortait d’Eton. Sir Edward Baldwin Malet était quatrième baronnet de je ne sais où, conseiller privé du Royaume-Uni, chevalier grand-croix de l’ordre de Saint-Michel et Saint-Georges, et aussi de l’ordre du Bain. Il portait la barbe courte, il était élégant. Comme Chodron de Courcel, il avait le goût des belles demeures. Ainsi, quelques années après la conférence, il acquiert le château de l’Hermitage – et pas à l’embouchure du Niger ou du Congo, non, un truc énorme, à Cap-d’Ail. L’édifice est inspiré des palais baroques, un volume en U coiffé d’un belvédère et qui ressemble à une villa géante surchargée : corniches à modillons, balustrades plantées de statues allégoriques carottées au palais Canossa de Vérone, plafond peint : le char de Phébus précédé par l’Aurore répandant des fleurs dans les brumes du matin.
Pour Edward Malet, il me semble que cela suffit : les belvédères en forme de pavillon, le portail en demi-lune ; et même si le bassin en rocaille, la cascade et l’île artificielle dans le petit étang sont des adjonctions postérieures, elles sont tout à fait fidèles au château Malet et peuvent donc, sans injustice excessive, être imputées à la démesure d’Edward Baldwin Malet.
Oh, mais je ne parle pas d’une démesure féroce, d’une hybris poussant aux violations sacrées, de cette nuit d’orgueil qui jette au nefas. Non, Malet n’a rien d’Antigone ou de Thyeste, il n’a rien d’un Charles Foster Kane, rien d’un Vanderbilt, rien d’un Aga Khan. Malet n’a aucune petite boule de neige ou de cristal à laisser échapper de ses mains, pas de vieille luge à rêver, pas de pseudo-cantatrice dans le placard, non ; Malet a seulement des titres, un portefeuille et un œil énorme parcourant les bords du monde, un œil dans une loupe.
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Un jour, dans très longtemps, on fera sans doute le feuilleton – aujourd’hui encore approximatif et médiocre –, oui, on fera un jour le portrait des conseils d’administration et des gros actionnaires de notre époque, lorsqu’on disposera de tous les renseignements inutiles ; et on y trouvera à coup sûr nos Courcel et nos Malet ; mais il y aura mieux, il y aura parfois, comme les langues des caméléons se prolongent, ces familles tout étirées dans le temps. Ainsi, on sait bien, déjà, que la fem me d’un de nos vieux cornacs, je veux parler d’un de nos présidents de la République, est une vraie Chodron de Courcel ; mais l’on sait moins que Georges Chodron de Courcel, notre contemporain et son parent, sans doute un brave monsieur, était à vingt-huit ans, en mille neuf cent soixante-dix-huit, responsable des études auprès de la direction financière de la BNP. Il est aujourd’hui, aux dernières nouvelles, membre du conseil d’administration de Bouygues, président de la Compagnie d’Investissement de Paris, de la Financière BNP Paribas, vice-président (on ne peut pas toujours être en tête) de Fortis Banksa/ NV (Belgique), administrateur de Nexans, d’Alstom, de la Foncière Financière Participations, de Verner Investissements, d’Erbé SA (Belgique), du Groupe Bruxelles Lambert SA (Belgique), de Scor Holding (Suisse), et j’en passe, membre du conseil de surveillance de Lagardère SCA, censeur d’Exane, on n’y comprend plus rien, on ne sait même pas ce que sont toutes ces choses, acronymes étranges, et l’homme semble avoir tellement de fonctions, et la chose est si hermétique, qu’on en reste muet.
L’eau est noire, les lianes sont larges et longues, on n’est finalement pas très loin de l’embouchure du Niger ou du Congo : Fortis, Verner, Erbé, Scor, Exane, on dirait les figures de je ne sais quelle antiquité platonique, fuyante. On peut donc faire tant de choses ! On peut être à la fois président d’une compagnie, vice-président d’une autre, administrateur d’une troisième, et encore trouver un peu de temps pour être membre d’un conseil de surveillance, censeur, etc., etc., jusqu’à ce que le Seigneur vous demande de le suivre et de tout laisser ?
Oh ! je sais, on dira que ce sont des fonctions qui ne demandent qu’une vague présence, des titres plus honorifiques qu’autre chose, je connais la musique : on ferait tout ça en amateur ; on zonerait d’un siège à l’autre ; ce ne seraient que de petits emplois de dilettante…
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