Congo
Toast
L A CONFÉRENCE dura encore des mois. Il y aurait tant de choses à raconter, mais les détails ennuient. Après bien des pinailleries sur les frontières, bien des finasseries de part et d’autre, la conférence se termina le 26 février 1885. Les dernières séances s’écoulèrent à parler des moyens de lutter contre la traite. Tout le monde était d’accord là-dessus, c’était le grand thème à la mode. Puis Bismarck vint se plaindre de sa santé, il lut un petit résumé des négociations. Applaudissements. On lève son verre. Champagne ! On porte un toast. Et on signe l’acte final. Voilà, c’est fait. L’Afrique possède son acte de notaire.
Alors, brusquement, juste après que les quatorze enfants sages eurent levé leurs verres à la bonté, à la modération, à la prospérité ou je ne sais quel autre démon, il y eut un envol de grues dans le paysage, les sapajous montrèrent leurs dents et les cacatoès firent mousser leurs couleurs.
Soudain, un immense frisson parcourut le monde. Personne ou presque ne le sentit. Pourtant, il irradia les corps, les âmes, les longues chevelures, les ossements. La vague submergea tout. Pas un seul petit morceau de terre ne fut épargné. Les choses n’ont pas de prix, elles roulent hors d’elles-mêmes comme un long sanglot. Il y a une espèce d’étoile au-dessus du monde ; elle indique une crèche en Afrique. Les rois mages se sont mis en route pour aller voir le nouveau-né, ce n’est pas pour se mettre à genoux qu’ils y vont, ils ont bien quelques cadeaux à offrir, mais de la verroterie. Non, les rois mages ne vont rien donner, ils vont prendre. Emus de voir l’étoile, ils partent une nuit. Ça faisait des siècles qu’ils attendaient ça, depuis le début des temps, chaque homme attendait ça. La Mésopotamie l’avait attendu, l’Egypte l’avait attendu, les Phéniciens l’avaient cherché au-delà des colonnes d’Hercule, les Grecs l’avaient cherché jusqu’à l’Hyphase, les Romains l’avaient cherché jusqu’au Danube, les Arabes jusqu’à Poitiers, et les Han, les Mongols aussi l’avaient cherché très loin, et avec eux tant de peuples ! Mais voici que soudain l’étoile se lève. On la voit bien, elle est là, au milieu de nous. Nos désirs pendent à elle, notre soif est intacte, le chemin est là, évident, possible ! Il va nous mettre au monde !
Alors, tous les pays d’Europe ont tapé dans leur casserole, ils ont sauté la haie. L’étoile filait devant eux de toutes parts, à l’est, à l’ouest, au sud, l’étoile devenait folle. “Je ne réussirai jamais à la suivre”, se disait-on, mais on la suivait ; et où que l’on allât il y avait une nouvelle terre, où que l’on allât les peuples avaient économisé pour nous pendant des siècles ; ils avaient tout économisé : leur caoutchouc, leur sucre, leur café, leur force, leurs femmes, leurs vies. Oui, tout était à nous. Tout. C’est incroyable. Le cœur est ainsi fait. Quand il plane, il est beau, il est pur, il sent bon ; mais dès qu’il se pose, il pue. Ah ! On saurait maintenant que le Verbe ne s’est pas fait chair, il s’est fait caoutchouc, tabac, charbon, il s’est fait directorship de banques, de compagnies de chemin de fer, d’industries ! Financier ! Breloque ! Pignouf ! Roi du Congo ! Oui, partout, il y avait quelque chose de plus grand et de meilleur, de plus beau, de plus désirable : papillon noir, forêt, un champ de coton ; et la vague venait tonner entre les fentes de pierre.
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J’ignore comment les détails furent réglés. On prit le bateau, on chargea les fusils, les munitions, les toiles de tentes, les gamelles, les haches et tout ce qu’il fallait pour se construire des camps au milieu de la forêt et asservir des peuples. Je ne sais pas comment Strauch ou Lemaire firent leur valise, avant leur long voyage. Sur quel bout de papier note-t-on ce qu’il faut prendre pour bâtir un Etat ? Je ne sais pas. Lemaire avait vingt-sept ans quand il fut nommé à la tête du district de l’Equateur. Il débarque à Banane en 89. Au début, il travaille comme adjoint du commissaire au district des Cataractes. Un an plus tard, il est à Equateurville. Il y reste trois ans. Ses effectifs seront de dix Blancs et de cinq cents Noirs. Et pour toute organisation, il n’a rien d’autre que ça : quelques fusils, quelques livres de comptes.
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