Congo

Eric Vuillard · Chapitre 11 sur 14

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Congo

Léon Fiévez

 

L E CONGO, ça n’existe pas. Il n’y a qu’un fleuve et la grande forêt. Ça fait quatre-vingts fois la Belgique et même quatre-vingts fois rien, ça finit par faire quelque chose. Aujourd’hui, les villes portuaires du Congo s’appellent Banane, Soyo, Matadi, Moanda – qui connaît ces noms ? Banane ne dispose d’aucune grue en état de marche. Il n’y a là-bas ni chemin de fer, ni route carrossable. On a du mal à imaginer Banane. Pourtant Banane existe vraiment. Le Congo, lui, n’existe pas, n’est rien qu’un fleuve, mais Banane est une ville réelle. Une route y mène depuis Moanda. La nationale 1, la seule route jusqu’à Boma. Au bord du fleuve, des cabanes de tôle et de chiffons, des pirogues. Pas très loin, on pompe du pétrole. On doit y construire un port en eau profonde. On parle d’une entreprise égyptienne et de deux chinoises, mais c’est une coréenne qui rafle la mise.

Reste le fleuve. Le fleuve. Qu’est-ce que c’est, un fleuve ? Un peu de boue et beaucoup d’eau. De l’eau. Cette chose qui coule. Il y a, dans un fleuve, une multitude de vies et de morts, de chemins, une multitude de galets, de sable, de rochers, et tout ça se soutenant seul et formant une grande cicatrice où l’eau coule. Et puis il y a les rives. Au-dessus de ce que nous sommes en secret, il y a les rives, où le fleuve quelquefois déborde, emportant tout ce qu’il peut, mais qui sont d’habitude libres, dans la lumière.

Mais il n’y a pas que le fleuve, il y a aussi la grande idole nocturne. La forêt. Une chose s’y cache, qui est à la fois source jaillissante et plus épaisse que mon corps, plus lourde que la chair. Il y a un moment dans l’angoisse où la lumière est désorientée ; quelque chose nous a devancés dans la solitude. Les grandes lianes, les arbres, les oiseaux, les rayons de lumière qui traversent les branches, et cet endroit, là-bas, que l’espoir ne parvient pas à atteindre ; cette chose nocturne qui se creuse au milieu des couleurs…

La forêt est sous la terre, un endroit où tout est possible, où rien n’arrive. Un secret sur ce que nous sommes. La peur. Une bête que le calme tient endormie. La chair est là, sans s’appauvrir, qui voudrait entrer tout entière dans le soleil. Mais le soleil est sous la terre, dieu obscur, entre les racines, les bulbes et le bois pourri.

*

Après Lemaire, il y eut Fiévez. Le fleuve et la forêt ne l’avaient pas attendu. Les villages, les huttes, les pirogues ne l’avaient pas attendu. Mais il vint, il vint arracher quelque chose à cette terre. A ce fleuve et à cette forêt. On était venu ici pour remplir de petits paniers de sève. Stanley, Lemaire et quelques autres avaient bâti des comptoirs ; il fallait à présent procéder à la récolte du caoutchouc. C’est pour ça qu’on était venu, pour le caoutchouc, et il en fallait le plus possible, et vite ! Car un Etat, même fantoche, même un Etat sans administration, sans écoles, sans hôpitaux, sans rien, ça coûte cher. Le Congo coûtait cher. Il fallait donc lui soutirer son ivoire et son caoutchouc pour qu’il se finance lui-même.

Vinrent alors Fiévez et bien d’autres, de pauvres types désirant s’enrichir à tout prix. Tout alla très vite. En quelques mois, l’horreur monta d’un cran. L’Europe voulait du caoutchouc, c’était alors tout ce qu’elle demandait ; elle se fichait bien de comment ce caoutchouc pourrait être pris, récolté, touillé, filtré, séché ; il lui en fallait sa dose, point barre.

*

On ne sait pas exactement d’où est sortie sa face hideuse ; certains racontent que c’est Fiévez qui l’édicta ; dans son peignoir crème auquel manque un bouton, se tenant devant sa résidence, à moitié ivre, il aurait proféré cette règle intolérable : celui qui tire des coups de fusil doit, pour justifier l’emploi de ses munitions, couper les mains droites des cadavres et les ramener au camp.

Alors, la main coupée devint la loi, la mutilation une habitude. On a dit parfois que Fiévez avait été pour Conrad le modèle de Kurtz. Mais Fiévez, le vrai de vrai, est bien pire. Fiévez est au-delà de tous les Kurtz, de tous les tyrans et de tous les fous littéraires. Fiévez est une âme véritable piétinée. Mais qui était-il ? Un de ces meurtriers qu’on utilise, un de ces enfants fous employés par la grande machine.

Fiévez fut une sorte de roi. On n’a jamais rien vu de tel. Un roi au milieu des lianes, exploitant un peuple de fantômes. Le futur existe à peine, le passé n’est rien, le présent est mort. C’est ça : Fiévez. Il entre dans le soleil et il jouit. Il porte en lui quelque chose d’invincible comme le mal. Mais ce n’est pas le mal, c’est le dégoût. Il porte en lui tout le dégoût de soi, et le dégoût lui coule par les manches, par les aisselles, les yeux, la bouche. Il arrive au cœur. Son dégoût est plus épais que le fleuve Congo, plus venimeux que les petits serpents de la forêt, plus affreux que les visages des cadavres.

Fiévez ordonne qu’on coupe les mains. Celles dont les vingt-sept os et je ne sais combien de muscles nous caressent, outil de mesure, pinceau. Car c’est encore avec les doigts qu’on peint le mieux ! C’est elle la confiance, le signe, la paume ! Désormais, si vous ne récoltez pas assez de caoutchouc, les surveillants vous traquent dans la forêt. Il n’y a pas de nuance. Il n’y a que la mort. Je n’en dirai presque rien. Le mal nous blesse inutilement ; et il est ennuyeux.

Quelques mots : on vous attrape et on vous fouette et on vous tue. On se penche sur votre cadavre et on vous coupe la main. C’est tout. Pas besoin d’en dire davantage. Il n’y a pas de mystère Fiévez. Il n’y a pas de Kurtz, pas d’énigme. Le dégoût nous arrive en plein cœur ; on ne sait pas quoi en faire. On est tous prisonniers de l’incroyable, arrachés au trésor.

Quelle enfance a perdue Fiévez ? Je ne sais pas. Quel royaume ? Pour le retrouver ici et le détruire et l’adorer.

Fiévez fait scier tous les arbres autour de sa bicoque afin de tirer des coups de fusil sur les nègres qui passent. Voilà le système Fiévez, le manuel de son âme.

Cela devait tout de même lui faire quelque chose de voir ces paniers pleins de mains. Ou plutôt non, ça ne lui faisait peut-être rien, mais alors rien du tout, et c’était ça qu’il trouvait le plus mystérieux, c’était ça qui le fascinait et l’effarait dans son refuge de lianes. Pauvre Fiévez. Avec ses pièces justificatives pour les munitions employées, ses pièces justificatives faites de peau et d’os, avec cette peur qu’il distille tout autour de lui et son parfum d’étrange cauchemar.

La population baisse. On raconte qu’une fois, on amena à Fiévez en un seul jour 1 308 mains. 1 308 mains droites. 1 308 mains d’homme. Ça devait être bizarre ce tas de mains. On doit d’abord se demander ce que c’est, comme sur cette photographie où des indigènes en compagnie de Harris, un missionnaire, tiennent devant eux quelque chose. L’image est incongrue, bizarre. Ils tiennent entre leurs mains des mains.

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