Congo
Les Chodron
C HACUN évitait de se montrer trop prolixe ; même ce vieux salonard de machin-truc-chose, si bavard lorsqu’il est ivre, se cantonne à des lieux communs sur la place Wilhelm, sur les actualités du temps, les faits divers. On devine chez tous un grand souci de la toilette. On a dû leur savonner longuement les oreilles, les joues. Ils ont fait leurs ablutions puis ils ont pris soin d’essuyer le moindre recoin de leur visage. Ensuite, chacun s’est levé, enfilant son caleçon, puis son frac, avant d’ajuster devant la glace son plastron – reliquat de cuirasse à la poitrine des hommes d’affaires.
Mais c’est surtout le nez qui, chez eux, est remarquable. Bien sûr, leurs oreilles toutes brillantes sont quelque chose ; leur front hardi, leur regard soutenu font honneur au pays qu’ils représentent. Pourtant, l’essentiel de leur allure tient à la façon dont leur épine dorsale se prolonge et s’achève par le nez. Etrange anatomie. Toute la lumière du monde, c’est-à-dire celle des cent quinze bougies du salon, brille à la surface d’un millimètre de cartilage.
Et voici Alphonse Chodron de Courcel, un des nez les plus splendides du monde ! L’homme marche à pas très lents, enveloppé de je ne sais quelle pensée profonde. Mais en réalité, si on se penche sur son crâne et qu’on y fait un petit trou de chignole, on aperçoit sa cervelle toute blanche et dedans on parvient, jetant un coup d’œil, à dénicher un linéament de sa pensée. Et l’on devine soudain qu’il est en train de songer, tout simplement, à l’entretien de son parc ; il se demande si les jardiniers ne négligent pas un peu de tailler les massifs, les petites pyramides de buis autour de la rotonde. Mais on ne sait pas s’il pense au parc du château d’Athis ou à celui d’Avaucourt, qui n’est pas mal non plus, plutôt maison de notable que château, avec tout de même, en plus du bâtiment principal, parc, nymphée, bassin et théâtre. Ça ne peut pourtant pas être celui d’Avaucourt, impossible, il ne l’achètera que beaucoup plus tard, je crois, à moins que ce ne soit son fils. Peu importe, il pense à l’une de ses propriétés, à un joli jardin, à une pelouse mal tondue, à un parterre de fleurs. Car on est grand homme de cette façon-là, un peu châtelain, un peu poète ou jardinier, un peu homme d’affaires, président du conseil d’administration de telle ou telle compagnie, prince de la chaussure, négus du charbon, énorme grenouille.
C’est donc sûrement au parc du château d’Athis que Chodron de Courcel pense en traînant ses savates dans le grand salon du palais Radziwill ; il rêve à ses merveilleux jardins suspendus au-dessus de la Seine.
Et Chodron, quel drôle de nom tout de même ! On dit que les Chodron sont en général grandets et maigres, que leur démarche est nerveuse, précipitée, que leurs pommettes sont rieuses, leurs yeux profonds, qu’ils semblent sans cesse avoir quelqu’un à leurs trousses ! On dit que les Chodron sont à l’aise dans tous les métiers de salive : bavassier, vente à la criée, porte-à-porte, enseignement, politique, le choix est vaste. Les Chodron détestent la routine et le travail contraint, ils ont horreur de la monotonie des tâches ménagères, et il est exact que Chodron de Courcel n’était pas très assidu au ménage, ce qui tend à prouver le bien-fondé des remarques qui précèdent. Les Chodron, précise encore le Docteur dans sa voyance de l’amour, sont assez femelles – sensibles à la flatterie comme aux critiques ; plus ils ont de soucis, plus ils dépensent.
Et tout cela vient d’un Chodron fait, en 1867, baron de Courcel, de Port-Courcel sur la Seine, à Vigneux. Mais je me trompe peut-être, et ça m’est égal. Tout ce que je crois savoir, c’est qu’avant un certain Jules ou Jules-Louis – mais c’est peut-être un autre –, on ne trouve plus vraiment la trace des Chodron, ils rentrent dans le lot indiscernable des petites volontés, ils se font minuscules, anonymes, leur joli nom retombe auprès de la grosse marmite d’où il est sorti – baquet à boyaux.
Bien sûr, les Chodron de Courcel d’aujourd’hui s’indigneront et protesteront qu’ils ne sont pas de ces Chodron-là, de ces petits Chodron de rien du tout, qu’ils viennent d’un autre Chodron, qu’on le trouve quelque part dans Les Métamorphoses d’Ovide, quittant l’Apulie en compagnie de Vénulus ; mais nous, on s’en fiche pas mal de l’Apulie et de Vénulus. Que les Chodron de Courcel nous abandonnent donc les petits Chodron, ceux de l’annuaire, ceux d’Aubervilliers et de Brignoles, ceux qui travaillent comme cadres catégorie D de je ne sais quelle administration de province, les Chodron du trimard, ceux qui traînent en taule, dans les asiles pour vieux, les dingos aussi, tous ceux-là, nous les préférons à n’importe lequel des grands Chodron de l’Histoire. Car ce sont ces Chodron-là qui ont ressemelé nos chaussures pendant que nous leur servions à boire, et ce sont eux, encore, qui faisaient nos lits pendant que nous rincions le mufle de leurs vaches. Nous sommes de la même espèce, eux et nous, et nous préférons n’importe lequel de ces premiers Chodron à tous les héros de l’Histoire de France.
Pourtant, il faut bien avouer que le Grand Chodron, Alphonse Chodron de Courcel, était tout sauf antipathique. Ce sont Ferry et Gambetta – le commis voyageur, celui qui fit le tour de France sur des tréteaux pour convaincre le peuple des bienfaits de la démocratie, l’homme au ballon dirigeable, le Phileas Fogg de la République – ce sont eux qui avaient mandaté Chodron à Berlin. Car Chodron était habile, oui, et sûrement un peu mieux que ça, il était tout entier diplomate, comme certaines bêtes furent diplodocus ou diplocoque. Il avait le don de sourire et de penser en même temps ; et derrière ses grosses moustaches aimables, il y avait des fils qui reliaient chacune de ses fossettes aux dendrites de ses neurones. Il savait bavarder, aimanter l’attention, donner une impression favorable, inspirer confiance. Sa condescendance pouvait passer pour une forme de sagesse, ses airs patelins faisaient pardonner ses absences. A ses côtés, on se remémorait la grande maison basse qui sentait le bois, les bonnets d’ardoise, l’alouette qui chante. On n’est cependant pas forcé d’y croire.
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