Congo

Eric Vuillard · Chapitre 13 sur 14

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Congo

Pharaon du Caoutchouc

 

L ÉOPOLD fut donc pharaon. Il fut propriétaire de terres et d’hommes. Un bourgeois pharaon, si l’on veut. Quelque chose qui ne s’était jamais produit et qui plus jamais ne se produira. Un pharaon ne possède pas. Un bourgeois ne règne pas. Léopold est donc à la fois bourgeois et pharaon, pharaon du caoutchouc.

Mais on ne fait rien seul, et Léopold a bien du monde autour de lui, et si l’on jette un œil parmi tout ce monde, au milieu d’une foule de clampins, on croit tout à coup voir double. On voit deux fois la même tête rondouillarde, deux fois le même sourire satisfait, deux fois les mêmes moustaches qui remontent ! C’est qu’en réalité, il y a bien deux types, deux types absolument identiques, absolument solidaires et identiques ; des frères jumeaux, célibataires endurcis, hommes de toutes les œuvres intimes, des gros sous au pot de chambre : les Goffinet.

Et qu’est-ce que c’est que ça : Goffinet ? Deux barbes, deux fronts, deux paires de lunettes, quatre oreilles, une soixantaine de dents, des dizaines de médailles, quatre bras, quatre jambes – un animal. Le tricératops avait trois cornes de vache, il vivait au Crétacé, peinard, derrière une grande collerette osseuse, et le pachyrhinosaure, lézard au gros pif, avec ses trois bosses et son énorme crâne avait lui aussi une drôle de binette, et l’achelousaure, avec son bec de perroquet, ses bosses sur le museau, et l’einiosaure, les deux cornes tournées vers le haut et une troisième vers le bas, ah ! on voit bien que les Goffinet, qui forment à deux un être étrange, ne sont pas si bizarres que ça, et parmi toutes ces mâchoires d’herbivores, celles des Goffinet ne semblent ni spécialement fortes, ni spécialement redoutables, ni comiques. Pourtant, si le tricératops et ses congénères devaient mastiquer des tonnes de fibres chaque jour, les Goffinet, eux, ne se contentent pas de mâchouiller les branches du parc du château de Laeken. Le père, car ces animaux-là avaient un père, et pas n’importe lequel, fut avant eux l’homme de confiance de Léopold, il l’aida dans la recherche de sa colonie et vécut dans une incessante intimité avec lui, assurant l’intendance. Ses fils, les Goffinet, ne feront que reprendre l’affaire ; l’un sera administrateur de la Compagnie du Katanga et de la Compagnie des chemins de fer du Congo, l’autre gérera la fortune privée du roi ; ainsi, ils suivront cette grande ellipse que leur père a tracée autour de Pharaon, avec à son point d’aphélie le coucher, qui est l’équinoxe du souverain, et à son périgée les moments où Léopold se prenait pour un tricératops, un iguanodon ou je ne sais quelle autre créature fabuleuse capable de croquer la moitié d’un continent.

Eminences grises, négociateurs habiles, les jumeaux dont je parle ne sont cependant ni Vit’a Nimi ni Mpânzu-a-Nimi, ce ne sont pas les fils de l’aïeule primitive du Kongo, non, la famille Goffinet vient gentiment du village des Bulles, posté à une altitude de 320 mètres, ce qui est une montagne pour la Belgique et donna le vertige aux Goffinet. Le village campe au confluent de la Vierre et de la Semois, c’est joli. Le nom du bled viendrait, par le glissement de quelques lettres, des tas de branches qu’on y cramait. On y aurait fait de grands feux – des brûles. Il y a là-bas, de nos jours, cinq cents habitants, autant dire que la densité est presque nulle ; une sorte de Congo, les Bulles, un coin de vieille terre à cochons où tous les Goffinet ont été forestiers avant de devenir porte-chambre et pot de serviettes.

Bien sûr, les Goffinet, ce ne sont pas des Beauffort, avec deux f, ce ne sont pas des Patoul ou des Arschot-Schoonhoven, ce ne sont pas des Crayencour non plus, pas de ces hautes noblesses où le purin a eu tout le temps de se faire feuilles d’acanthe sur son traversin de poussière. Alors ils font ce qu’ils peuvent les Goffinet, ce qu’ils savent faire. Ils participent à toutes les bonnes causes ; ils sont agents immobiliers, par exemple, avec quelques amis, Franz Dewies, le baron de Wouters et deux-trois autres. Ils font construire un gigantesque bâtiment derrière la gare de Bruxelles, qui servira de garde-meubles à toutes les grandes familles du monde. Dès qu’un archiduc, un comte de Paris ou un ministre tombe de son siège et fout le camp, hop ! il fait porter ses meubles là, en lieu sûr. C’est que le XIXe siècle a été turbulent, on a dû faire et défaire et refaire souvent ses valises.

De nos jours, je crois que c’est le holding Cobepa qui possède tout ça, à moins que ce ne soit VDR Properties, ou le groupe Vendôme qui a, dit-on, racheté une part du machin, le service courtage ; mais un certain Armand Blaton aurait, à son tour, repris les agences Vendôme et les aurait incorporées à l’Office des propriétaires, jusqu’à ce que le département gestion soit ventousé par OP Management SA de J.-P. van der Rest, tandis que le courtage serait resté à l’Office des propriétaires. Mais on raconte encore que le 21 mars 2011 – ouragan des affaires – Jean-Paul van der Rest aurait raflé au groupe Blaton les actifs de l’Office des proprios et les aurait regroupés dans l’OP Management SA ; ainsi les gens s’achètent et se rachètent par morceaux de telle façon qu’on n’y comprend plus rien. Telle société qui appartient à telle personne est rachetée par une autre où elle a également des parts, qui est achetée par une troisième, dont elle fait également partie, et ainsi de suite jusqu’à vous rendre fou.

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Il paraît qu’à une certaine période de l’année, sans doute au printemps, on a souvent deux jaunes d’œuf pour un. Je veux dire qu’on a deux jaunes par œuf. Idem pour les Goffinet. Vous n’en voulez qu’un, un seul homme de confiance, un seul brave investisseur, eh bien non, vous en aurez deux. Vous ne voulez qu’une seule paire de moustaches, qu’un seul or dre de Saint-Tartempion, qu’un seul gros pif, eh bien merde ! vous en aurez deux ! Et on ne fait pas du tout la même chose avec une paire de bigotes qu’avec deux, on ne fait pas du tout la même chose avec un seul tarin qu’avec deux.

Oh ! Je ne sais pas si les Goffinet étaient monozygotes mais je le suppose. Cette naissance double, cette colocation prodigieuse serait alors le premier miracle du règne de Léopold. Evidemment, on peut regretter que Mme Goffinet n’ait pas eu des triplés, voire des quadruplés, que son utérus n’ait pas hébergé plus de monde, et pourquoi pas cinq ou même sept ou huit Goffinet ? Et pourquoi pas même plus de dix, comme des petits chiots ? Mais la nature a ses devoirs et les Goffinet ne furent que deux. Il a suffi d’un seul spermatozoïde et d’une unique cellule pour faire ces deux gros machins. Car, sans qu’on sache bien pourquoi, la cellule de la mère Goffinet s’est aussitôt partagée en deux, formant deux embryons avec chacun sa paire de moustaches.

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Mais il n’y eut pas que les Goffinet. Là, j’aperçois un ami de Léopold, le comte Brouchoven de Bergeyck. De nos jours, certains Brouchoven ont, semble-t-il, un petit château en Wallonie ; au milieu de son étang, il paraît qu’il offre, d’après le dépliant, un cadre idéal pour un mariage ou un séminaire. Pour un mariage je l’ignore, mais pour un séminaire il y a tout ce qu’il faut : tableau, écran, rétroprojecteur, pupitre, sonorisation. Vous pouvez louer le château, un samedi, ça vous coûtera environ deux milliers d’euros, et vous pourrez, moyennant cette somme, vous prendre un moment pour la bonne reine Marie-Henriette, la femme de Léopold, et peut-être pourrez-vous dormir dans la chambre bleue et rêver, rêver avec tous les Brouchoven du monde que vous possédez quatre millions d’hectares au Congo, ceux que Léopold avait inscrits au nom de son fidèle ami, votre ancêtre, et quatre millions de lianes, de singes, d’araignées, de feuilles vertes, de fruits, de tout ce qu’on peut imaginer de vert et d’humide et de vivant, ça fait beaucoup, même pour tous les Brouchoven du monde, même pour tous les Belges du monde, ça fait un fleuve tortueux et coupé de chutes, de rapides, traversant des montagnes, envahissant les plaines, parsemé d’îles et de bancs de sable, qui enfin se divise en de multiples bras après quatre mille kilomètres de voyage, charriant jusqu’à quatre-vingt mille mètres cube seconde d’eau boueuse.

On peut voir aujourd’hui, si l’on cherche un peu, tout un tas de photographies des Brouchoven et des Bergeyck, nos contemporains, presque tous avec cette allure assurée, cette aisance, cette forme particulière de vulgarité qu’ont les grandes familles, comme si une chose vivait incorporée tout au fond d’elles, et qui rendrait chacun de leurs membres témoin d’une âme. Qu’ils se détrompent. Ils ont tous, qu’ils soient Bergeyck ou Duchmole, un air de famille, mais ils peuvent être de n’importe quelle famille, de n’importe quelle noblesse, de n’importe quelle bourgeoisie bien assise, le premier fils de parvenu leur ressemble déjà, car la lèpre vient vite, il suffit d’un banc de collège, d’une heure de bateau, de quelques matchs de tennis et l’on fait partie de la petite ronde funeste.

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Mais tout ce caoutchouc, au fait, à quoi ça sert ? Bah ! On en fait des semelles de chaussures, des lacets, des préservatifs, et ce drôle de truc en forme de donut qu’on appelle – un pneu.

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