Congo

Eric Vuillard · Chapitre 5 sur 14

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Congo

Le Palais Radziwill

 

 

L E SAMEDI 15 novembre 1884, on se retrouva. Les plénipotentiaires vêtus de fracs pénétrèrent lentement dans le grand salon. Les lustres éclairaient les boiseries, les grandes portes-fenêtres faisaient également leur travail. Les cannes heurtaient délicatement le parquet, on s’inclinait, on se saluait à voix basse, on tournicotait gentiment autour de la table. Les tables sont apparues très tôt dans l’histoire des hommes, mais ce sont d’abord des planches amovibles, posées sur des tréteaux, et ce n’est qu’à la Renaissance qu’apparaît la table que nous connaissons, celle qui se trouve au milieu du grand salon du palais Radziwill, le 15 novembre 1884, à Berlin. On sait qu’une valeur émotive s’y attache, que la table est synonyme de foyer, car c’est autour de la table que la famille se réunit, et elle signifie pour nous – qui ne sommes pas de la culture du tapis – l’union et le partage.

En coulisses, une armée de domestiques s’affaire. On se tient prêt à servir, à contribuer au raffinement et à l’heureux fonctionnement de la conférence. Les domestiques de Berlin sont de haut standing, habitués à se taire, à obéir.

C’est en 1869 que ce palais avait été acheté par le royaume de Prusse à l’initiative de Bismarck. C’est que la Wilhelmplatz où se trouve le palais était bien agréable, bordée d’arbres, telle que l’avait redessinée le bon Schinkel, avec son jardin au centre coupé par deux chemins formant un grand X : la croix de l’homme moderne. Schinkel est un architecte imbécile qui a dessiné tout un tas de machins et notamment un projet pour les Grecs, mais Dieu merci, les Grecs n’ont pas suivi Schinkel et son projet de restructuration de l’Acropole en palais royal, double hérésie. Et à part les pillages que lui ont fait subir les musées de Londres et de Berlin, la ruine est restée ce qu’elle était.

En 1884, le palais Radziwill vient tout juste d’être rénové. La conférence de Berlin sera sa crémaillère. Le palais est un vaste ensemble rococo, style fleuri et ludique, où la décoration enveloppe la vie comme si la coquille ou la peau étaient l’expression de l’âme elle-même. Tout y est raffiné, fantaisiste. Et c’est entre les anges joufflus et les courbes de shell, dans cette superficialité étouffante, paludéenne, dans ce déchaînement de frivolité, parmi une prolifération de stucs, lianes de plâtre, flammes de verre, au milieu de cette prospérité monstrueusement légère, de cette inexpression foisonnante, de ce désir inouï de ne rien dire mais de ruminer, de racasser, de remuer sa paille dans son verre, avec toute cette sexualité qui s’ignore et s’expose ingénument, vases chinois, mandarines, fouillis de branches et de griffes, rondes de satyres, espiègleries hideuses de petits monstres, qu’on va se pencher sérieusement sur le destin du monde et chuchoter d’énormes calculs.

C’est que la décoration joue son rôle dans l’Histoire. Et pas un petit rôle de rien du tout ! Un rôle insidieux fantastique de sphinx. Est-ce que ce n’est pas aux miroirs et aux tables qu’on pose les plus brûlantes questions ? On couche son oreille contre les coquillages ; enfant, on s’imagine vivre dans une petite grotte ; le rococo est en somme l’addition effarante de tous nos rêves, miroitement ininterrompu où, du même coup, la vie s’efface et se pétrifie.

Mais de tout ça aujourd’hui, des lustres, des vases, des fresques peintes par X, il ne reste rien. La légèreté a été pulvérisée par les bombes. Le joli petit palais a été occupé par Hitler dès 33, et sous la grande salle de réception, il a fait creuser un grand trou pour installer son Vorbunker, puis un peu plus loin et plus bas le Fürherbunker, car d’année en année il semble qu’il faille s’enterrer plus profond, comme ces morts qui, dit-on, se creusent chaque jour une nouvelle tombe plus loin, avant d’être aspirés, tout au fond, par la lave.

Et c’est dans ce trou, à plus de huit mètres sous les pelouses du jardin de la Chancellerie, qu’on transportera les plus beaux tableaux, les plus beaux meubles du vieux palais. Ce fut le dernier repaire des monstres, et pas des petits monstres de plâtre, non, des vrais de vrais, les pires de tous. C’est là que Goebbels empoisonna sa nichée, c’est là que les grands diables ont gobé leur petite capsule de cyanure, fuyant l’apocalypse avant le Jugement.

On n’a peut-être jamais tant bombardé un endroit que celui-là. Les quelques centaines de mètres carrés au sol du vieux palais ont été chacun pilonnés par des tonnes de mortiers, jusqu’à ce que les bunkers cèdent, jusqu’à ce que les mètres cubes de béton crèvent et ne laissent que d’énormes ossements de dinosaures.

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