Congo

Eric Vuillard · Chapitre 12 sur 14

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Congo

Tristesse de la Terre

 

 

I L EXISTE peut-être un noyau d’accablement qui se transmet de pauvre en pauvre, de nègre en nègre. Certains réalisent des bénéfices effarants, d’autres triment. Ça n’a jamais été autrement, voilà ce qu’on nous dit. Mais trimer, au Congo, ce n’est pas exactement ça, c’est un peu plus. On est forcé de travailler pour rien. Et le Congo ne va pas au-delà de Léopoldville, il ne dépasse pas les trois chemins boueux qui s’aventurent dans le néant. Léopold II est propriétaire, propriétaire d’un Etat, mais d’un Etat qui est un fleuve, d’un fleuve qui est une forêt. Il est propriétaire d’un Etat sans routes, sans dispensaires, sans écoles, sans rien.

Oh ! je sais ! “Les mentalités n’étaient pas les mêmes !” Pourtant, à cette époque, Marx avait déjà griffonné quelques-uns de ses petits pamphlets redoutables. Il me semble bien qu’il avait adressé aux prolétaires de tous les pays sa grande recommandation. Tout le monde n’avait donc pas la mentalité de Léopold, non, pas tout le monde, pas tout à fait, pas Marx, en tous les cas, ni Engels, ni le bon peintre Courbet dont la truite ouvre la gueule.

Mais le Congo reste là, tout seul, perdu dans les bidons, autour de quelques belles demeures. C’est juste un camp. Il y a peu de personnel blanc au Congo, et encore moins de Belges. Le pillage peut être sous-traité. Les fonctionnaires sont payés par l’Etat du Congo, mais les recettes profitent au roi des Belges. Tout ça est bien curieux ; et devant une telle indécence on se prend à s’interroger, à se demander si au finish, ce gros Léopold, ce géant débonnaire, n’aurait pas été abusé, illuminé peut-être, naïf ! Comme on y va ! La propriété privée de Léopold, au Congo, fait huit fois la Belgique. Il ne pouvait lui-même qu’être frappé par la disproportion entre sa personne (tout gigantesque qu’il fût) et l’immensité de ses domaines. On n’a jamais vu pareille folie. Ça n’est même pas en tant que roi qu’il rè gne sur le Congo, non, il le possède.

Posséder huit fois la Belgique, c’est tout de même quelque chose. A cette idée, les projets de liberté du commerce et les négociations de Berlin prennent une autre couleur. On ne peut plus parler seulement de politique, il ne suffit même plus d’évoquer la rapacité des hommes, on est face à autre chose, face à l’embouchure d’un autre Congo, d’un autre Zambèze, encore plus large et plus vorace que le Congo, encore plus avide et écumeux et sombre que tous les Zambèze, Amazone et Niger réunis, on est face à l’embouchure de notre naissance, à l’embouchure de toutes ces occasions qu’on ne veut pas rater. En 1876, Léopold avait organisé une conférence géographique internationale. Des sommités étaient venues. Durant trois jours, Léopold les avait logées dans son palais de Laeken. On les avait débarquées à Ostende avec beaucoup d’égards, un grand banquet les attendait. Le dîner avait été si délicieux, les mets si variés que certains s’en souvenaient encore trente ans plus tard, les évoquant, en France, en Angleterre, en Suède, en Allemagne, devant leurs petits-enfants attentifs et médusés. Oui, on avait bien bouffé, et Léopold avait joué son rôle d’hôte attentif et spirituel. Le séjour avait été parfait. On avait eu les premières loges au théâtre, on avait ri à Marivaux, pleuré à Corneille. Un carrosse nous avait portés d’un coin à l’autre de la ville. A la fin, chacun avait reçu un petit portrait de sa caboche. On avait reçu l’ordre royal de ceci ou de cela, et on était retourné chez soi, bien fier d’être géographe.

Evidemment, il n’y a pas de rapport direct entre le carrosse, les loges de théâtre, le petit portrait à trois sous et je ne sais quel soupçon de marchandage ; et pourtant, si l’on y regarde d’un peu près, ces géographes, eh bien ! on peut penser qu’on les achète.

Ainsi, cette réunion adoptera, à l’unanimité, une amusante résolution : elle crée un comité à but philanthropique, l’Association internationale africaine. Le tour était joué. Léopold avait réussi sa petite réunion. Il avait, comme on dit de nos jours, “vendu son projet”. L’aveuglement est une espérance horrible.

*

A mettre le Congo en regard de cet arrangement, on éprouve un étrange malaise. L’intelligence, dit-on, exige des garanties plus grandes ; pourtant, si je veux mettre à côté de ces géographes en habit un nègre du Congo et si je veux, sur la banquette du carrosse, déposer un panier et si, dans le panier, je veux mettre quelques-unes de ces petites mains mutilées que j’ai vues sur les photographies les plus émouvantes du monde, qui peut m’en empêcher ? Et si je veux foutre un portrait du général Wahis, gouverneur général de l’Etat indépendant du Congo et juste au-dessous, comme un clou de ténèbres, la photo de ces enfants amputés que j’ai vue dans un livre, et si je veux, entre les médailles, sur la poitrine de Wahis, sous le regard horriblement triste de Wahis, avec au fond des yeux une chose souillée, défaite, planter l’autre regard, celui de l’enfant, si triste, mais pas de la même tristesse, pas du tout, d’une autre tristesse qui s’enfonce dans le cœur, qui vous fait vous sentir tout petit, bien plus petit que Wahis ne le sera jamais, et vous fait remonter tous les fleuves et vous perdre tout au fond de vous-même et pleurer ?

L’effroi nous saisit en regardant ces photographies d’enfants aux mains coupées, les cadavres, les petits paniers pleins de phalanges, les tas de paumes, l’effroi, mais surtout une peine immense, et cette peine, c’est elle qui rapproche sans le vouloir la photo de Wahis et celles des enfants, c’est elle qui rapproche les médailles et les moignons, c’est elle qui réclame de voir les carrosses, les loges de théâtre, toutes ces babioles jetées à la face des photographies légendaires pour qu’elles les dévorent.

Mais les petits enfants de papier ne dévorent pas les images du passé. Elles restent ce qu’elles sont, désinvoltes, pacotille. Et eux, ils les regardent, indifférents, à travers leurs yeux de papier. Et leurs yeux de papier nous font sentir si fort une chose dedans, qui à la fois étouffe et aspire et crie notre petitesse capable d’énormité.

Mais ces enfants ont un nom, oh un tout petit nom, comme Yoka, le petit garçon de Lyembe, amputé de la main droite, comme Mola, le jeune garçon de Mokoli, aux mains rongées par la gangrène. On les voit sur la photographie de Clark. Ils sont là, avec leurs visages d’enfants et cette tristesse bizarre. Bien sûr, un nom, ce n’est pas grand-chose, c’est tout petit un nom, plus petit encore qu’un visage, et si fragile ! Oui, ce n’est rien du tout un nom de petit garçon, et Yoka, à qui les hommes de Fiévez et la loi de Fiévez ont coupé la main, il se tient devant nous, le visage fermé, et par un petit trou son âme nous regarde. Dieu que ça fait mal une âme ! Que c’est petit et violent !

Tête baissée, il hurle, le petit Yoka, il hurle en silence pour qu’on lui raconte une autre histoire, pour qu’on lui dise, peut-être, que tout cela n’a pas eu lieu, que le Congo n’existe pas, que Fiévez n’existe pas, et qu’il retourne enfin à la rivière. Mais ça ne se peut pas. Et il reste debout, sur sa photographie, la tête baissée depuis cent ans. Et, depuis cent ans, il attend qu’on l’appelle, Yoka, il attend qu’on prononce son nom et que le maléfice se rompe et qu’il retourne voir sa mère. O Dieu, il y a un petit garçon qui vous demande. Venez le chercher maintenant sur cette photographie où on l’a laissé. Venez le chercher entre les paillettes de lumière et cette émotion qu’il donne. Prenez-le, mon Dieu, oui, prenez-le tout entier, tout seul, rien que pour vous ! C’est le petit Yoka, vous savez, et il vous demande la chose la plus simple du monde !

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