Dangereusement douce

Antoine Laurain · Chapitre 10 sur 28

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Dangereusement douce

Premier étage

 

Je m’appelle Alban, j’ai toujours été gros. Certains disent pudiquement qu’ils sont enveloppés, moi je suis gros et je le dis. Enfant déjà, j’avais l’air d’une boule. Je me souviens de ma classe, c’est drôle les classes de mômes. On retrouve toujours les mêmes cas typiques. Comme si les vingt-cinq élèves qui la constituent devaient tous remplir un rôle. Chacun correspond à un cliché. Même à l’armée ça continue : prenez une compagnie, vous retrouverez les mêmes tronches que dans votre classe d’enfant.

Il y a le premier. En général, il est blond, il a le teint pâle, il ne parle pas beaucoup, on ne l’aime pas mais on le respecte. Il y a le cancre, il est entouré d’autres cancres, la médiocrité crée le lien. Le cancre est drôle et amuse les petites filles qui le regardent avec pitié. Le premier, lui, n’est jamais vraiment ami avec le second ou le troisième, allez savoir pourquoi. Il y a le timide, il est souvent mince et ne parle jamais à personne. Il y a le débile, il est toujours moche, met ses doigts dans son nez, répond à côté des questions, ricane tout seul. Il y a le grand, il est toujours très con et un peu tout fou. On l’aime bien, comme un chien qui aurait une case en moins mais qui joue bien au ballon ; d’ailleurs les grands adorent le football. Il y a le sportif, c’est celui qui pousse des hurlements en arrivant dans la cour de récréation. Il court dans tous les sens jusqu’à l’épuisement, il joue au ballon avec le grand. Il y a le rêveur, il passe son temps à regarder par la fenêtre ou à observer son pupitre comme s’il y lisait des trucs visibles de lui seul.

Pour les petites filles, c’est plus simple à départager. Il y a la première de la classe, avec ses tresses bien lisses, son regard de poupée de porcelaine et sa voix bien posée quand elle fait la lecture. Elle a toujours des 18 ou des 19 sur 20. C’est une sorte de monstre d’intelligence, totalement incompréhensible pour les autres ; elle est la fierté de la maîtresse et n’entretient aucune relation avec le garçon premier de la classe. Après, il y a celles qui sont jolies et celles qui sont moches. Dans ces deux catégories, l’éventail est large. Il y en a une qui est franchement à tomber par terre et une qui est vraiment affreuse. Celle qui est belle est une sorte d’ange, un ange qui travaille normalement, elle n’est ni meilleure ni plus nulle que les autres, elle est belle – tout simplement belle. Elle est la première rencontre des garçons avec la beauté féminine ; la petite fille de la classe, celle qui est jolie. Je pense d’ailleurs que la plupart la recherchent ensuite inconsciemment toute leur vie. La moche ressemble à un zéro de conduite, à un pâté d’encre sur une belle dictée, à un gratin de courgettes froid servi au réfectoire. Des années plus tard, on apprendra son mariage et on se demandera comment un type peut passer une nuit avec elle, et le reste de sa vie. À quoi peut bien ressembler ce kamikaze ?

Dans mon énumération, j’ai oublié une des figures emblématiques de ce petit microcosme : le gros !

Le gros, c’était moi.

Il y a toujours un gros partout : dans les classes d’enfants, dans les bureaux, dans les cocktails, dans les régiments, autour des piscines, dans un téléphérique, au restaurant, dans un wagon de train, sur le pont d’un bateau de croisière, en boîte, chez des amis, dans une ville, sur un continent, sur la mer ou dans les airs, il y a toujours un gros. Nous sommes partout, toujours présents, nous avons toujours été là, et nous serons toujours là. Nous sommes la mascotte du genre humain.

Uniquement du genre humain. Prenez un troupeau de vaches, est-ce qu’il y a une vache plus grosse que les autres ? Non. Pareil pour une meute de loups, vous avez déjà vu une meute avec un loup trois fois plus gros que les autres ? Pareil pour une portée de chats, une bande de buffles, une cage à perroquets, une ruche, une fourmilière. Je vous amuse avec mes obsessions visuelles et ma description des clichés de groupe, mais c’est une déformation professionnelle. Je suis dessinateur. « Dessinateur-humoriste », comme dit mon agent. J’ai une page chaque semaine dans un hebdomadaire très connu : « La semaine de M. Martin ».

M. Martin est un personnage de mon invention, il est un peu enveloppé lui aussi et réagit aux événements qui se sont produits : ça va de l’augmentation des impôts au dernier discours du chef de l’État, de la mort d’un chanteur à une déclaration de guerre. Il est toujours accompagné de son teckel qui a tout le temps la goutte au nez. Le chien n’a pas de nom. Je serais bien incapable de dire pourquoi j’ai dessiné ce chien un jour. Je n’ai jamais eu de teckel ni d’animaux de compagnie.

Durant le premier confinement mon compte Instagram a explosé, les gens étaient enfermés chez eux et ils me demandaient de faire des dessins. J’en faisais un par jour et le postais tous les soirs à la même heure. Les messages et les émoticônes s’affichaient par centaines chaque seconde dans mon smartphone.

En général, M. Martin réagit à quatre ou cinq faits marquants de l’actualité. Martin, c’est vous, c’est moi, c’est nous tous. J’ai d’ailleurs choisi son nom car c’est le plus porté en France, loin devant Dupont, Durand et Moreau. Le M. qui le précède est anonyme lui aussi, on ne sait s’il s’agit de l’abréviation de monsieur ou si c’est la première lettre de son prénom. Les vrais mordus, qui se sont regroupés dans des sites internet qui lui sont consacrés, prononcent : « ém Martin ». Moi, j’ai toujours dit Martin, et l’engouement qu’il provoque me dépasse. Récemment à l’Assemblée, Jean-Luc Mélenchon a dit au ministre de l’Économie qu’en l’écoutant, il se croyait dans la semaine de monsieur Martin et qu’on se demandait où était le teckel !

Mon petit personnage a tellement de succès que mon agent m’a poussé à faire des albums. Le premier était un best of des semaines et le second le début d’une série qui s’appelle M. Martin au quotidien. Je n’étais pas très chaud pour plonger mon héros dans les situations de la vie courante, mais l’album s’est tellement bien vendu que j’en suis à M. Martin au quotidien 4.

Mon éditeur voit déjà une série semblable aux mythiques Frustrés de Claire Bretécher ou au Chat de Geluck. Moi, je n’avais pas trop envie de décliner ça jusqu’à plus soif, mais mon agent m’a dit : « Putain mec, Alban, c’est de l’or en barre ! C’est la chance de notre vie ton bonhomme avec son clebs ! » Mon agent s’appelle Sam. Il a un bagout que je n’aurai jamais et qui donne le tournis aux éditeurs et aux patrons de presse. Ils lui cèdent tout.

Je vis en reclus dans mon appartement. Ma femme est partie il y a cinq ans, juste au moment où M. Martin avait du succès. Ma femme aussi était… J’allais dire grosse, non, elle était enveloppée, voilà, ce terme lui correspondait bien, à elle. En fait, elle ressemblait à un Renoir. Renoir dernière période, quand la chair est trop rose, la bouche trop rouge, les traits du visage un peu brouillés, un peu flous. C’est vrai que le maître avait les mains paralysées par les rhumatismes. C’était ça ma femme, un Renoir tardif. Cela me désolait d’ailleurs. Parce qu’en fait, je n’aime que les filles minces. Les grandes blondes très minces. Celles qui vont se faire bronzer dans le Midi, qui ont la peau toute dorée et salée, des petits seins en pointe sur lesquels retombent leurs cheveux qui se sont éclaircis à l’eau de mer. C’est ça mon type de femme. Le problème c’est que je ne suis pas leur type d’homme. Ce n’est pas très féministe ni politiquement correct tout ça, n’est-ce pas ? Si Sam était là, il s’écrirait : « Putain mec, t’envoies ces lignes à personne ! Si tu sors des conneries pareilles dans une interview, je vais faire une crise cardiaque, t’auras la mort de ton pote sur la conscience ! »

Cette après-midi-là, je me promenais dans les jardins du Luxembourg, on était à la mi-juillet et la chaleur lourde et moite des étés parisiens avait envahi les rues. J’avais fini les premiers dessins de ma planche hebdomadaire et attendais les dernières infos sur BFM pour la terminer. J’hésitais entre le tour de France, la dernière provocation d’un polémiste à la télé et un scandale financier qui ne m’inspirait guère. J’étais donc sorti me changer les idées. Mon tee-shirt XXXL me collait à la peau et je ruisselais. Autour de moi, dans les jardins, les hommes se faisaient rôtir torse nu. J’en aurais bien fait autant, mais ça m’aurait vite fait ressembler à une baleine échouée près d’une pièce d’eau. La chaleur était insupportable. Je me disais qu’il faudrait climatiser toute la ville, cela pourrait d’ailleurs faire l’objet du dernier dessin de ma planche. M. Martin se promènerait dans un Paris climatisé en plein mois de juillet, puis se mettrait à râler contre le gouvernement qui lui a retiré le soleil ou un truc dans ce genre. Et le teckel n’aurait plus la goutte au nez. Exténué, j’allai m’asseoir à la buvette du jardin. À cet instant, je ne me doutais pas que ce simple acte allait changer ma vie.

Le garçon m’apporta un Get 27 glacé qui, durant quelques minutes, ramena mon corps à une température normale. J’avais l’impression d’être une Cocotte-Minute sous pression. L’effet du Get ne tarda pas à se dissiper et j’en commandai un autre. C’est à ce moment qu’elle s’assit : grande, blonde, mince, très jolie, bronzée. Elle était vêtue d’un ensemble blanc boutonné sur le devant et portait des tennis bleu ciel. Curieusement, sa silhouette m’évoquait quelque chose. Comment s’appelait-elle cette fille, l’été dernier ? Jenny, oui, c’est ça, je l’avais rencontrée chez Sam à Saint-Tropez : ma femme amène une copine nympho, tu vas pouvoir t’amuser ! J’avais trouvé cela un peu exagéré de sa part. Cela revenait à dire qu’une jolie fille ne pouvait s’intéresser à moi que si elle était complètement détraquée. Je la regardai attentivement, non… Ce n’était pas Jenny. Son visage me sauta à la figure comme le pschitt de l’ouverture d’une canette de Coca-Cola trop secouée. C’était Vanessa. Vanessa…

Vanessa… Vanessa Valière. Voilà !

On était ensemble au lycée, quelle classe déjà ? Première, terminale. Non, elle n’était pas là pour le bac. Seconde et première. Deux ans, deux ans à la regarder, qu’est-ce qu’elle était belle. Elle est toujours aussi belle. Elle me faisait du charme pour que je lui rédige ses dissertations sur Montaigne – ce que je faisais. Je n’étais pas dupe, je savais que tous ses sourires et ses mouvements de cheveux n’étaient pas pour moi, mais pour la bonne note qui s’ensuivrait.

Les hommes sont très lâches. Ils préfèrent avoir à leur côté une jolie poupée qui fait semblant de les allumer que d’être tout seuls. Ça les flatte ; ils ont de l’imagination, durant quelques secondes ils pensent que c’est pour eux et ça les met en joie pour la journée. Quant aux filles, à cet âge, elles adorent tester leurs charmes sur des types faibles qu’elles n’aiment pas. Ce n’est pas dangereux et ça les rassure. Je me souviens aussi de ce type qui venait l’attendre à la sortie. Il était grand, mince, très chic, un peu plus âgé que nous. Il avait une moto-cross. Je me souviens de ce jour où elle s’est mise à courir vers lui sur le trottoir pour se jeter dans ses bras. Vision superbe. Superbement horrifiante. Le type mince avec sa moto. Le gros avec sa barre de Bounty à la main. La lutte impossible. Le combat perdu d’avance. L’alpha. L’oméga.

Elle semble chercher quelqu’un du regard, j’ai presque envie de me lever et d’aller lui dire bonjour. Je lui raconterais ce que je suis devenu, que M. Martin c’est moi. Elle pousserait un grand cri en ajoutant : « C’est génial ! Alban, c’est toi ! J’y crois pas ! » Je sais comment ça se passe, j’ai l’habitude de me faire mousser avec ce truc-là. Mais maintenant je suis pris d’une angoisse, parce que je sais ce qui va se passer, je le sens pour être plus précis : un grand type mince va arriver, c’est lui qu’elle attend. Par sa seule minceur, sa seule ligne, sa seule fluidité, il va dissoudre tous mes rêves fragiles. Comme lorsque j’avais 16 ans, ça va recommencer. C’est un cauchemar dont je n’arrive pas à me réveiller.

Le voilà, il arrive, elle sourit. Il est grand, il est mince, blond, très élégant, très beau. Presque trop, presque un peu pédé. On dirait David Bowie dans Absolute Beginners… Non, plutôt dans le clip de Let’s Dance, quand il joue le patron autoritaire sapé en Versace qui engueule le petit ouvrier brésilien. C’est ça, c’est le même. Il y a vraiment des hommes qui sont faits dans le même moule. Les blonds stylés à la Bowie, les petits bruns à la Sarkozy, les grisonnants-blancs à la George Clooney, les gros comme moi. Elle doit aimer les premiers. Ça doit être ça son type.

Ça me rend malade. Je me recommande un Get 27.

De retour chez moi, je gribouille la fin de ma planche sur cette histoire de ville climatisée. C’est pas terrible, mais je n’ai pas envie d’écouter les infos et surtout je n’ai plus la tête à ça. La nuit j’ai fait des rêves idiots dont je n’arrivais même plus à me rappeler le matin et puis cette chaleur étouffante, j’ai tout essayé : sur les couvertures, sans les couvertures, entre les draps, sans les draps, par terre, avec le ventilo, la fenêtre ouverte. Rien à faire. La chaleur était partout, elle était en moi. J’avais l’impression que mon corps s’était gorgé de soleil et qu’il ne pourrait jamais recouvrer une température normale. Le matin, je me fais un café glacé, puis je vais scanner ma planche pour l’envoyer à la rédaction.

Vanessa Valière. Je tape ça sur le Net et vais sur Google Image. Rien. LinkedIn. Facebook. C’est sur Instagram que je la retrouve et son compte est accessible au public : Vanessa Valière @Vanouval.

Je la vois dans un quartier. Le bistrot revient souvent. Il y a aussi des photos d’elle aux Seychelles – jamais de mec dessus. Pas d’enfants non plus. Mon portable sonne et les images disparaissent d’un coup pour voir un nom sur l’écran : Sam.

— Qu’est-ce que tu fais ? Tu penses à notre album ? Faut le rendre dans les délais pour sortir en septembre.

Sam, bien sûr, ne s’annonce jamais, va toujours à l’essentiel.

Je lui réponds que je cherche l’adresse d’une fille sur le Net. Et que je ne la trouve pas.

— C’est qui, cette meuf ?

— Une meuf.

— Elle a un nom, cette meuf ?

— Oui, évidemment qu’elle a un nom. J’ai son boulot, son Facebook, son Instagram, tout, mais son adresse privée, impossible.

— Je vais te la trouver. Envoie son nom, son job et son Insta.

Quinze minutes plus tard, mon portable sonne.

— 18, rue de la Pentille, dans le 15e, fait Sam.

— Comment t’as fait ? C’est nulle part sur le web.

— J’ai appelé à son job, j’ai dit que j’étais un livreur Amazon. Que j’étais en bas de chez elle, que je ne pouvais pas entrer et qu’elle ne répondait pas sur son 06.

— Et ils t’ont cru ?

— Mais putain mec, évidemment qu’ils m’ont cru ! Ils m’ont dit : « À son domicile ? Au 18, rue de la Pentille ? » les gens sont cons, Alban. Allez, bosse maintenant.

Je suis installé dans ce bistrot depuis bientôt deux heures. De la terrasse, j’aperçois l’entrée de son immeuble. Je suis sûr qu’elle ne devrait pas tarder, la sortie des bureaux a eu lieu. Elle a un gros poste dans un « cabinet de conseil en stratégie et communication ». Encore un de ces trucs vaseux pour abuser des patrons riches et leur soutirer des fortunes en échange de deux ou trois recommandations de bon sens.

La voilà. Elle arrive au coin de la rue et marche d’un pas pressé, un smartphone collé à l’oreille. Elle rit, elle va passer devant moi :

— Au Luna’s ce soir ? dit-elle… Bof… Bon, d’accord… Hi hi hi.

Voilà, elle est passée, elle tape un code, pousse la porte. C’est fini. Non, ce n’est pas fini, ce n’est que le début.

Décidément, je passe ma journée devant un verre à attendre. J’ai horreur des boîtes et des bars branchés. Je regarde l’énorme lune dorée qui trône au centre du restaurant, sous la mezzanine-bar. Autour de moi, tout le monde a le sourire et ce bonheur m’énerve, cette insouciance, ce fric, ces filles. Ils sont tous beaux, branchés, heureux. J’ai envie de les redessiner, de leur donner la tête du teckel de Martin, avec sa goutte au nez. Dans un coin, à la table la plus bruyante, j’aperçois le célèbre présentateur d’une émission que la France – ou du moins une partie – regarde tous les soirs. Il est entouré de tout un tas de monde, ça jacasse et ça rit très fort. Pourvu qu’il ne me voie pas ; ça fait des semaines qu’il tanne Sam pour que je vienne à son émission. J’ai horreur des interviews, ça me fout la trouille et je suis mauvais.

Raté. Il m’a vu et me fait de grands signes. Comme je ne viens pas le voir, il se lève et s’approche de moi. — Comment tu vas ? fait-il dans un sourire. Sam t’a dit pour l’émission ? J’attends ta réponse, ce serait génial et le public pourrait te découvrir. — On verra, lui dis-je d’un air blasé. — T’attends quelqu’un ? Viens l’attendre avec nous, elle est jolie ? ajoute-t-il en se marrant. Je lui réponds juste que j’allais partir. Il a l’air déçu, puis se ressaisit tout de suite : — Comme tu veux, en tout cas t’es le bienvenu à notre table et encore plus à mon émission, ciao Alban. Il me tape dans le dos et retourne à sa table.

Je me recommande un Get 27 et me laisse bercer par le tempo hypnotique du DJ quand une blondeur svelte entre dans mon champ optique : Vanessa. Elle arrive avec des amis : deux filles, deux hommes. Le David Bowie n’est pas là. Eux aussi se marrent, eux aussi ont l’air joyeux, ils devraient aller à la table de la star de la télé et toute cette farce finirait dans un grand éclat de rire. Mes Get 27 me montent à la tête, je ne sais plus du tout ce que je fous là. Maintenant je me fiche de tout, je vais me laisser porter par les événements.

— Suivez cette voiture.

Le chauffeur de taxi me regarde d’un air amusé. La soirée s’était prolongée tard, Vanessa avait été copieusement draguée par un des mecs, le blond – décidément –, et maintenant elle était dans la voiture avec lui. En me penchant vers mon chauffeur, je pouvais apercevoir leurs silhouettes entre les lumières des phares. Elle l’embrasse. Je suis sûr qu’elle va chez elle.

Mon taxi s’arrête en haut de la rue. Je les vois qui descendent, j’entends des rires. Elle l’embrasse à nouveau, leurs silhouettes titubent doucement devant l’entrée de l’immeuble puis elle pousse la porte.

Je descends de mon taxi et marche jusqu’à la façade, une lumière va certainement s’allumer. Voilà, deuxième étage. Ils vont s’aimer toute la nuit et moi, je suis debout dans la rue. Quelque chose monte en moi, comme un bulldozer poussé à plein régime dans une petite côte. Ce n’est pas la haine, non, c’est l’injustice.

Ce devrait être moi dans cet appartement avec elle, moi derrière les voilages lumineux, moi dans le canapé, moi dans le lit. Je suis à côté de la vie. Je marche sur la bande d’arrêt d’urgence de la vie. Et cela depuis trop longtemps.

J’ai envie de mourir, là, tout de suite. J’ai envie que tout s’arrête, j’ai envie de me tuer.

En marchant dans les rues, le petit vent frais de la nuit transforme mes envies de suicide en envie de revanche. La revanche. Je vais prendre ma revanche et me tuer en même temps. Faire d’une pierre deux coups. Puisqu’elle aime les grands blonds-minces-élégants, il ne me reste plus qu’une solution. Au lieu de me tuer, je vais tuer l’autre. Le gros qui est en moi, celui-là même qui m’empoisonne la vie depuis toujours. Et tout en marchant, j’ai l’impression qu’il n’est déjà plus là. Mentalement je me vois mince, svelte. Le processus est irréversible. Je ne serai plus gros.

Je ne le suis déjà plus.

Le docteur Sirup avait la soixantaine, maigrichon, les cheveux blancs en brosse et des petites lunettes en acier. Son physique contrastait avec son nom, qui inspirait plutôt des visions de guimauves et de loukoums suintant de sucre candy. Il était rassurant, son côté sec et ses cheveux drus lui donnaient l’aspect d’un remède à lui tout seul. Après une heure et demie de consultation, je repartais avec une ordonnance longue comme un ticket de Monoprix un jour de courses pour le mois. J’avais refusé d’entrer en clinique, l’idée de me retrouver avec d’autres gros dans des lits d’hôpitaux me soulevait le cœur et de toute façon mes dessins ont des impératifs très précis.

Fini mes apéritifs porto-Bounty. Fini les nems à l’huile de chez Ming. Fini les T-bones de Marcel. Fini les jus de fruits au sucre de canne, les cafés sucrés du matin, les Coca-Cola, les glaces, les sorbets, les fruits confits… J’allais désormais fonctionner à deux bouillies infectes par jour, un steak épais comme du papier à cigarettes, une noix de beurre, une pomme, un abricot, une clémentine, un fenouil, six séries de trois pilules à prendre avec un verre d’eau toutes les trois heures. Huit ampoules, deux sachets de poudre jaune, des barres toniques à croquer, un stimulant cardiaque, un anti-fatigue, deux décontractants musculaires, un somnifère, des vitamines effervescentes, un anxiolytique. J’étais allé à la pharmacie chercher l’indispensable outil de cette opération commando que j’effectuais sur moi-même : la balance.

— C’est un modèle suédois, très précis, très ergonomique, elle va jusqu’à 300 kilos, avait cru bon d’ajouter le pharmacien. Je n’allais pas sortir de chez moi, ni voir mes amis avant plusieurs mois.

Vendredi 11 août.

J’ai commencé mon régime il y a maintenant quatre semaines et un jour. Le remède du docteur Sirup porte ses fruits. J’ai perdu 11 kilos. Il me dit de faire attention à la phase d’accélération. J’ai eu Sam au téléphone et mon éditeur – ils m’invitaient à une soirée, j’ai refusé, je reste cloîtré. La planche du magazine a été très appréciée. Rien d’autre.

Lundi 16 septembre.

La phase d’accélération, comme dit Sirup, a bien eu lieu. Je suis allé le voir six fois depuis le début. Il est satisfait. Il me dit que je pourrai bientôt commencer les séances de musculation. C’est hallucinant ce que j’ai perdu ! Je flotte dans toutes mes affaires, j’ai été obligé d’aller chez Levi’s chercher un nouveau jean. Quand je contemple mes anciens vêtements, dont certains ont plus de quinze ans, j’ai l’impression d’habiter chez quelqu’un d’autre.

Mardi 10 octobre.

J’ai commencé la musculation dans une salle de gym depuis dix jours, c’est épuisant. Mais très impressionnant. Mon corps se modifie totalement. Un coach est là pour s’occuper spécialement des types comme moi, pendant que les autres se musclent juste pour le plaisir.

Jeudi 12 novembre.

Sirup est très satisfait du résultat. « Pas autant que moi », lui ai-je répondu. L’envie de manger des nourritures riches m’a complètement quitté. Je m’alimente un peu plus qu’au début, et j’ai changé de médicaments. Je suis devenu très copain avec Stéphane, un gay qui se muscle comme un fou pour plaire à son copain.

Lundi 16 décembre.

La balance indique aujourd’hui que j’ai perdu 42 kilos. Elle a un système de mémoire intégré. Encore dix, encore un peu de musculation et je serai parfait.

J’ai invité Stéphane à prendre un verre chez moi. Comme je ne vois plus personne pour l’instant, ça m’a distrait. Il est très gentil. Lui aussi lit La Semaine de M. Martin, il était ravi de me connaître ; je lui ai donné une planche originale et dédicacée. Sam me laisse des messages, il est inquiet de ne pas me voir, je l’ai rassuré. De toute façon tant que les dessins continuent d’arriver à la rédaction et qu’ils sont drôles, ça prouve que je ne suis pas si mal que ça.

Mardi 2 janvier.

Voilà, c’est fini. Sirup veut me revoir dans les mois à venir pour le suivi médical. Il m’a lu un rapport complexe sur mes examens sanguins et cardiaques, il en résulte que tout va bien. Je suis rentré à la maison après. Stéphane a disparu de la salle de musculation, nous avions omis d’échanger nos portables. Peut-être que je ne le reverrai jamais. Je vais jeter ce journal à la poubelle. Il ne m’appartient plus. C’est l’histoire d’un autre.

Maintenant je me regarde dans la glace de la salle de bains.

Grand, je ne me savais pas aussi grand, mince, svelte, étonnement musclé. Je peux désormais m’occuper du cas Vanessa. Il faut néanmoins modifier un dernier détail : l’apparence.

Veste gris perle : 2 500 euros.

Jean Levi’s 501 : 130 euros.

Chaussures noires à lacets : 400 euros.

Chemise blanche : 220 euros.

Boutons de manchettes vénitiens : 140 euros.

Coiffeur, shampooing + coupe + rinçage blond + brushing : 180 euros.

Rolex Oyster perpetual acier à la place de ma Swatch verte : 5 700 euros.

Je n’ai jamais claqué autant de fric en une seule après-midi. C’est là que je me rends compte que je n’ai jamais rien dépensé pour moi. La politesse et le respect qu’inspire ma minceur toute nouvelle me fascinent. Quand je suis entré chez Rolex, avec mon complet gris, ma coupe de cheveux impeccable et ma ligne sportive, j’ai immédiatement imposé le respect. Si j’avais poussé la porte d’une telle boutique il y a six mois, avec mon jean élimé, mon tee-shirt et mon tour de taille de montgolfière, je suis sûr qu’on m’aurait fait poireauter au moins vingt minutes avant de s’occuper de moi

Maintenant, j’ai changé de camp.

Je me suis assis à la terrasse du bistrot. Il fait froid et un vent sec me picote le visage. La dernière fois que j’étais là, j’étais gros et le bitume fondait. Six mois. Je commande un Perrier. Vanessa devrait bientôt arriver au coin de la rue. Je vais l’interpeller : — Bonjour, pardonnez-moi, vous êtes Vanessa, Vanessa Valière ? — Je suis Alban Charvier, on était en classe ensemble… — Alban… Mais… mais c’est pas possible… Elle sera bouleversée, elle ne me reconnaîtra pas, je lui ferai le coup du mec qui a réussi, de la planche quotidienne en passe de devenir culte. M. Martin au quotidien 5 doit sortir bientôt, Sam m’inonde de messages, il veut absolument me voir demain. Il ne va pas être déçu.

Elle est peut-être rentrée juste avant que j’arrive au bistrot. Cette idée me tourmente depuis une bonne demi-heure. Elle est chez elle et moi comme un con à cette terrasse. Peut-être qu’elle ne sort pas ce soir. Je pourrais revenir demain, mais je n’y tiens plus, je vais aller sonner chez elle. Je lui dirai que je l’ai vue rentrer dans cet immeuble, je me sens capable de tout, ma minceur et mon élégance me donnent toutes les audaces.

Devant le code de l’immeuble, je sèche. J’avais oublié ce paramètre. Heureusement, un bouton « gardien » vient me sauver. Une petite dame aux cheveux gris vient m’ouvrir.

— Vous désirez ? me dit-elle.

— Je viens voir Mlle Valière, et… c’est idiot, j’ai oublié le code, lui dis-je en prenant mon sourire le plus charmeur.

— Mais… Elle n’habite plus ici, Mlle Valière, me répond la petite dame aux cheveux gris.

Je la regarde fixement, durant quelques secondes j’entends ma respiration et le battement du sang dans mes tempes.

— Pardon ? dis-je dans un souffle.

— Elle est partie… Il y a cinq mois de cela, elle s’est mariée au Brésil. Elle m’avait dit qu’elle m’enverrait sa nouvelle adresse, mais je n’ai rien reçu.

— Mais, c’est pas possible. C’est pas possible… C’est pas possible… Je répète ça comme un taré, comme un fou, comme un 45 tours rayé.

— Mais si, monsieur, ajoute-t-elle. Elle n’est plus là…

Je frappe la pierre de l’immeuble avec la paume de ma main et je me mets à sangloter nerveusement.

— Voyons, monsieur, faut pas vous mettre dans des états pareils ! C’est vrai qu’elle était jolie Mlle Valière, mais vous en trouverez d’autres… Beau garçon comme vous êtes.

Je lève vers elle des yeux pleins de larmes. La petite dame aux cheveux gris me regarde avec douceur.

Un mois plus tard, j’ai rencontré Patricia sur le plateau du célèbre présentateur qui anime l’émission que la France entière regarde et à laquelle j’ai fini par me rendre. Elle est maquilleuse. Elle n’est pas si mince que ça, ni blonde ni grande. Elle est douce, elle est drôle et je l’adore. Nous sommes très amoureux.

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