Dangereusement douce

Antoine Laurain · Chapitre 19 sur 28

Pages du PDF

Dangereusement douce

Ouverture 18

Ce matin je me suis réveillé aux aurores, et dans l’appartement silencieux le petit jour filtrait à travers les rideaux jaunes. Cela donnait une impression de soleil assez étrange. Et je me disais mentalement que nous étions en été ; j’arrivais à m’en persuader très facilement et cela me rassurait.

Comme sur mes patients, le temps influe sur moi et je n’ai pas ouvert les rideaux, je ne voulais voir ni pluie ni ciel gris. Je suis entré dans l’ancienne chambre de ma fille, que ma femme a réquisitionnée pour y agrandir son bureau et y entreposer tous les documents du journal. Sur l’étagère, les disques laissés par Catherine formaient une petite pile, il y avait aussi quelques livres et un paquet de cigarettes vide, dédicacé par un chanteur qu’elle vénérait et dont je n’arrivais pas à lire l’écriture. Cet objet était plus précieux que tout pour elle, avant, et elle l’a oublié.

Le rapport à l’objet fétiche, la pensée magique et les textes sur le sujet me revenaient en mémoire, mais il était tôt, je n’ai pas approfondi le sujet. J’ai regardé les pochettes des albums, les noms des chanteurs ne me disaient rien, mais la couverture d’un des disques m’attirait : turquoise, comme peinte au rouleau, on voit un homme vêtu d’une chemise mauve, assis à l’envers sur une chaise ; il se tient la tête, a l’air à bout. Alain Bashung.

J’ai mis le disque, turquoise lui aussi, dans le lecteur CD – pas trop fort car ma femme dormait encore – et j’ai fait défiler les pistes au hasard. Un son métallique et pur, presque religieux, a rempli la pièce puis la voix désabusée du chanteur a entonné des couplets étranges où il était question d’un apiculteur, de serments et de certitudes.

Catherine adorait cette chanson, elle l’écoutait en boucle. Je me souviens de cet air entêtant qui ressemble à un sermon, de cette voix qui paraît parler du fond d’une chapelle, implorant des anges ou des jeunes filles. Puis les couplets sont tombés, scandés par Bashung : une oasis, une allée d’épagneuls dociles et couchés.

Mon rêve de l’autre nuit. Les paroles d’un chanteur que j’ai oubliées depuis des années. Le cerveau est vraiment un territoire inconnu, tout est là me disais-je, caché entre le hasard et l’effort thérapeutique. Et un autre sentiment me gagnait, une affection débordante, je pouvais mettre un nom dessus.

Un prénom : Nathalia. Assis dans l’ancienne chambre de ma fille, ce que j’éprouvais n’était pas de l’amour. C’était plus fort encore : j’aurais voulu que Nathalia soit ma fille.

Elle a quelque chose de moi, me disais-je.

OceanofPDF.com