Dangereusement douce
Troisième étage
À gauche, la mer à perte de vue et les vagues qui viennent se briser sur les rochers. À droite, la lande, les hautes herbes et les chardons sont balayés par le vent. Le contraste mer/terre est tout à fait saisissant et pour l’instant je ne croise personne sur le chemin depuis que je suis descendu du bus à Pittenweem. Je suis en Écosse. Je m’appelle Marc Lacour et jamais je n’aurais pensé que je marcherais un jour, seul, sur la lande écossaise à la recherche de la Lady’s Tower.
Je viens d’un monde d’écrans d’ordinateurs. Plats, de dernière génération avec des vitesses de connexion dépassant celles des météores. Mes lignes à moi n’étaient pas celles des étoiles filantes mais des lignes de couleurs qui ne cessent de monter et descendre comme un électrocardiogramme – celui du monde. Et des chiffres, qui défilent à la même allure, en colonne de haut en bas. Des milliers de chiffres par seconde. Des échanges de données. Des prises de risques – minimes pour certains, gigantesques pour d’autres. Des volumes. Des marchés. Plus de 7 000 milliards de dollars sont échangés dans le monde chaque jour. Un chiffre en constante expansion chaque année. Comme ces étoiles qui gonflent jusqu’à exploser en supernova. Je vivais au cœur de la matrice. Un parmi des centaines de milliers d’autres, disséminés de par le monde. Vous avez compris mon métier : j’étais trader. Prop trader pour proprietary trader : les privilégiés de la banque, ceux qui ont carte blanche pour spéculer avec les capitaux bancaires sur tous les marchés. Le métier est à haut risque, mais les rémunérations peuvent être considérables puisqu’elles donnent droit à un pourcentage sur les gains. Les sommes engagées filent le vertige, le pourcentage généré aussi. La plupart des traders sont très jeunes, les prop trader sont une exception en termes d’âge au sein de la salle puisque ce sont les plus expérimentés. Une pratique préalable de dix ans dans le trading constitue la norme. J’avais 39 ans lorsque « l’incident » s’est produit.
La lande est balayée par des rafales et parfois je manque de perdre l’équilibre ; avec mes bottes et ma parka je n’ai pas froid et ce décor de début du monde est étrangement rassurant. L’hôtelier m’a dit que dans le nord-est de l’Écosse, on pouvait vivre les quatre saisons en une seule journée. À l’instant présent, je dirais que je suis en début d’hiver. Ce matin, c’était très différent. Je me suis levé, non pas aux aurores, selon l’expression consacrée, mais avant. Avant le lever du soleil, lorsque le ciel devient mauve, juste à la fin de la nuit. J’ai descendu une petite route, bordée par un pré où paissent une dizaine de moutons pour découvrir la baie où la mer du Nord et le ciel paraissent ne former qu’une seule bulle à 180 degrés. J’étais arrivé la veille à l’hôtel et m’étais contenté d’une soupe au haddock et d’un verre de whisky très tourbé. J’ai échangé quelques mots avec le patron qui m’avait confondu avec un photographe français parti la veille. Il venait prendre des images des fire skies. Les ciels de feu. C’était la bonne saison. Il fallait se lever tôt et attendre.
Je me suis levé tôt et j’ai attendu en me posant sur un banc qui portait une petite plaque de laiton : le banc était offert par une famille écossaise en mémoire d’une « Margareth » dont les dates de naissance et de décès étaient inscrites après son prénom. Une phrase signalait qu’elle aimait particulièrement se promener là.
De mauve, le ciel a tourné à l’orange zébré de gris. Les couleurs changeaient le temps de cligner des yeux, comme si des encres de Chine colorées étaient en train de se mélanger sur une feuille de papier imbibée d’eau. L’orange s’est mis à dominer et devenir plus intense à l’horizon, juste au-dessus de la mer. Au loin un point de lumière, comme une tête d’épingle, a surgi : le soleil. L’orange est devenu fluorescent et les zébrures grises ont viré au rouge. Un rouge intense. Le ciel entier était rouge, traversé d’orange au-dessus de la mer qui prenait à son tour la teinte du ciel. Le fire sky. Je me suis levé et j’ai fait quelques pas, doucement, comme si je voulais entrer dans le décor, le toucher, ne plus faire qu’un avec lui. J’ai retiré mes gants. J’ai voulu faire une photo, mais le froid a brusquement éteint mon portable qui ne possédait plus que 10 % de batterie ; je l’ai interprété comme un message qui m’était adressé : regarde avec tes yeux, avec ton cœur et souviens-toi, tu n’as pas besoin d’un écran entre toi et le monde. Tu n’en as plus besoin désormais.
C’était ce matin.
Je continue ma marche, et maintenant, la silhouette d’un couple se dessine au loin sur la plage ; l’homme lance un bâton à un chien qui court et le rapporte, l’homme tend le bâton à la femme qui le lance à son tour – le chien recommence sa course. Cela forme une sorte de mouvement perpétuel, joli, beau. Humain.
Dans une autre vie – ma vie de trader –, je n’ai jamais fait de jolies choses comme promener un chien sur une plage accompagnée d’une femme et jeter un bâton que le canidé vous rapporte sans fin. J’ai plutôt acheté des conneries d’art contemporain, conseillé par un galeriste, dont un Damien Hirst fait avec des ailes de papillons que j’avais fini par prendre en horreur. Il trônait dans mon salon. Quelques autres trucs de Jeff Koons. Une Ferrari que je n’ai pilotée que trois fois tant je me suis fait peur et que j’ai revendue à un autre trader, plus téméraire que moi en automobile. J’ai acheté des montres des marques les plus chères, dont une Richard Mille, pleine de complications et de rouages, si bien que je n’arrivais pas à y lire l’heure. J’étais devenu une sorte de cliché vivant de la réussite et de la société de consommation. J’ai voyagé, fait la fête dans des destinations à la mode, côtoyé des types qui me ressemblaient, qui portaient les mêmes complets sur mesure que moi, les mêmes montres, les mêmes conneries d’art contemporain à leurs murs. Les mêmes femmes… belles, grandes, minces, élancées – des animaux sauvages qui nous voyaient comme des proies. Ce que nous étions. Je me suis fait peur lorsque j’ai failli passer à la cocaïne. Je me suis vu en train de sniffer un rail dans une soirée et quelque chose en moi s’est dit que cette fois ça allait trop loin. J’ai regardé la jeune femme qui était ma compagne de l’époque, qui sniffait en éclatant de rire avec une amie, et je me suis demandé si j’avais choisi la bonne partenaire de vie.
— T’es vraiment pas drôle, Marc, m’avait-elle dit quelques semaines plus tard avant que l’on se sépare. Elle avait raison, tout ça commençait à cesser de me faire rire.
Je suis moins sorti, je me suis concentré sur mon métier. J’ai vendu le Damien Hirst. J’ai perdu de vue pas mal de mes relations qui partaient à Londres, à New York, à Dubaï. Tous se demandaient pourquoi je restais dans ma « place » à Paris-la Défense. Je me suis retrouvé un des meilleurs du métier, mais seul chez lui le soir. Je me refermais. Je n’avais plus les clefs de la vie réelle. Après une journée entière devant les écrans des cotations boursières, je regardais chez moi des vidéos sur YouTube jusqu’à l’abrutissement complet. Des pornos aussi. Je me suis inscrit sur Tinder. Mes rendez-vous m’ont tous déçu. Inutile d’inventer le métavers, il existe déjà, tout se passe à travers un écran : vos souvenirs sont dans votre dossier « mes photos » ou votre Instagram, votre mémoire dans votre cloud, les femmes que vous pouvez rencontrer sont dans une application numérique et un site, il faut leur envoyer un message. « On tient plus à la vie qu’on n’a pas qu’à celle qu’on a », a dit il y a longtemps un poète ou un écrivain dont j’ai oublié le nom – je dirais que, désormais, on tient plus à sa vie numérique qu’à sa vie tout court. J’arrête mes considérations philosophiques, je n’ai pas le niveau et je vais vous ennuyer. Je vais vous raconter « l’incident », je vais vous dire pourquoi je suis sur un chemin écossais en route vers la Lady’s Tower. La tour de la Lady.
Mais avant de vous raconter l’incident, il faut que je vous parle de la tour. C’était le fond d’écran de mon ordinateur portable personnel. Ça l’est toujours. Lorsque vous allumez votre écran, il arrive que celui-ci, avant de vous demander votre mot de passe, vous propose une image aléatoire sortie d’un algorithme : paysages, animaux, végétation, monuments… cela va d’une dune dans le désert sous la lune à une vue de Dubaï depuis un gratte-ciel en passant par un panda entouré de bambous. J’avais l’habitude de ne pas y prêter attention et de taper mon mot de passe ; la proposition d’image disparaissait aussitôt. Un jour, l’écran s’est ouvert sur une tour ronde, en pierres, posées les unes au-dessus des autres et brutes dans leurs formes. La tour était de taille moyenne pourvue d’une entrée en forme d’arche, le monument était perché dans une lande qui surplombait la mer. Il était un peu en ruine et s’en dégageait une impression de calme et d’infini qui m’a aussitôt fait appuyer sur la touche « capture d’écran » afin de l’enregistrer. Si je l’avais bien enregistré et validé comme fond d’écran définitif, je n’avais aucune information ni sur la tour ni sur le lieu où elle se trouvait. Elle demeurait un mystère. Un mystère que je retrouvais chaque fois que j’allumais mon écran.
Il m’arrivait parfois de tomber en hypnose devant et d’avoir le sentiment que mon esprit voyageait autour de l’édifice et qu’il y entrait avant que je ne revienne à moi. Parenthèse : on tombe paraît-il en état hypnotique une dizaine de fois par jour – cela ne dure que quelques secondes. Bref, un dimanche que j’étais seul dans l’appartement, j’ai tapé sur Internet : tour, landes, mer. Les images qui m’ont été proposées étaient nombreuses, mais il ne s’agissait pas de « ma » tour. « Tower, lanscapes, sea » ne donnèrent pas les résultats escomptés. Cela commença à virer à l’obsession : où était cette tour ? en France ? en Italie ? en Allemagne ? en Angleterre ? en Amérique latine ? Quel était cet océan, ou cette mer ? Après une après-midi entière, aspiré dans le web par mes recherches infructueuses, je trouvai un site de passionnés de tours – il y a vraiment de tout sur le Net. Je m’y inscrivis et joignis la communauté afin de poster mon image de tour en demandant en plusieurs langues si quelqu’un connaissait cette image.
Quelques jours plus tard, je reçus un message en anglais d’un des membres, dont j’ai oublié le pseudonyme, qui m’écrivait : « Bonjour, oui, je la connais, c’est la Lady’s Tower, à Elie, en Écosse. » Aussitôt je tapai le nom sur mon moteur de recherche et trouvai d’autres images de ma tour ainsi que l’explication de son nom si particulier. Je vous la livrerai un peu plus tard.
Maintenant je passe devant un grand moulin, j’arrive à Saint-Monans, il y a un port de pêche et une église qui surplombe la mer. Je m’arrête pour acheter une petite bouteille d’eau – la marche et le vent m’ont donné soif. Devant l’église, il y a un cimetière avec des tombes à demi penchées qui paraissent être là depuis la nuit des temps. Je regarde mon GPS, je suis sur le bon chemin, je me rapproche. Il faut toujours longer la côte ; je trouve un passage au bord de l’eau puis ça monte à nouveau vers la lande. La mer s’agite un peu et je reçois des embruns.
Maintenant, l’incident : c’était il y a un an. J’étais au vingt-huitième étage de la tour de la Défense, dans un vaste open space ou les traders sont tous assis devant leurs écrans – environs six écrans par trader. J’étais dans mon fauteuil et je jouais gros, très gros depuis plusieurs mois. Je vous évite les descriptions exactes de mes investissements, car seul un de mes confrères pourrait les comprendre. Pour résumer, je pariais sur un coup de dés sur une baisse de volume puis une hausse qui me permettrait de revendre avec un bénéfice plus que substantiel toutes les noisettes que j’avais récoltées les mois précédents. Mes noisettes se montaient cette après-midi-là à… un milliard de dollars. La baisse prévue était en relation avec l’annonce d’une énorme acquisition boursière par un groupe qui était au départ considéré comme un outsider. J’avais les infos, les tuyaux. Tout. La nouvelle tomba à 14 h 15, heure française. Mon tuyau était bon, mon feeling parfait. Mon plan allait fonctionner. Le plus gros coup de ma carrière. Sauf que… le prix de l’action, au lieu de descendre pour ensuite remonter, se mit à monter immédiatement. En flèche. De minute en minute il augmentait. Au bout de vingt-cinq minutes, j’étais déficitaire de 800 millions d’euros. Je regardais mes écrans bouche bée. Et ça continua jusqu’à atteindre un milliard. J’avais à cette minute planté la banque et ses investisseurs d’un milliard, puis d’un milliard et 100 millions et ça continuait… Je sentis la température de mon corps baisser de plusieurs degrés et une sueur brûlante me couler le long des tempes. Les noms des traders qui étaient devenus célèbres en plantant des sommes colossales ces quarante dernières années m’assaillirent tel un essaim de guêpes. Toshihide Iguchi en 1980 : 1,1 milliard de dollars. Dans les mêmes années, Nick Leeson : 1,3 milliard. Brian Huter, en 2006 : 6,5 milliards. Bruno Iksil en 2010 : 4,4 milliards. Jerôme Kerviel, deux ans plus tôt : 4,9 milliards. Et ça continuait de monter. Je ne contrôlais plus rien, les écrans se brouillèrent même devant mes yeux à un moment tandis que je clignais des paupières et tentais de me reconcentrer sur les lignes, tout en respirant par la bouche. Ça montait toujours. Plus ça montait, plus je perdais.
— Mais putain, pourquoi ça monte ? ai-je murmuré.
Arrivé à près des deux milliards, mes mains ont commencé à trembler et j’avais du mal à déglutir. J’ai tenté le tout pour le tout, et là encore, ce serait trop complexe à expliquer mais j’ai ouvert la seule issue qui me restait pour tenter de tout récupérer ou au contraire d’augmenter ma perte de quatre fois et de dépasser Jérôme Kerviel en plantant 8 milliards de dollars. J’ai tout repris et tout placé sur les cryptomonnaies. La cryptomonnaie est le dernier monstre de ce marché. Le monde économique est devenu un asile de fous dirigé par des fous. Je le pense vraiment et j’ai mes raisons : j’ai failli y laisser ma peau. Mon placement brutal a créé un mini tsunami sur les lignes : d’où venaient ces sommes ahurissantes investies d’un bloc ? Le marché a pris peur. Et ce qui m’occupait a commencé à redescendre en flèche. Si j’étais à l’origine d’une panique sur le secteur, je crois que les lignes affolées de la Bourse étaient loin de mon électroencéphalogramme. J’avais quelques minutes pour jouer le plus gros tour de passe-passe de ma vie, attendre que ça redescende au niveau que je souhaitais, retirer mes cryptomonnaies en urgence, tout remettre dans le premier investissement : bénéfice : zéro. Perte : zéro. Douze minutes pour jouer à ça. Sur l’écran de mon ordinateur portable personnel : Bloomberg TV annonçait ne pas comprendre un investissement record en cryptomonnaie et ignorait d’où il venait. S’ils savaient que c’était moi, dans ma tour à la Défense… Ce furent les douze minutes les plus longues de ma vie. Je n’avais quasiment plus de salive. Retirer deux milliards et les replacer. Vite, vite. Les courbes baissaient, c’était maintenant. Je retirai tout puis replaçai tout. Mes courbes bougeaient doucement. Doucement, pour se stabiliser à 1 milliard. Là je quittai immédiatement la manip. Je sortis du marché. Perte : zéro. Gains : zéro. Je respirais difficilement, je regardais les écrans. — Perte zéro. Gains : zéro. Équilibre, murmurai-je sans qu’aucun son ne sorte plus de ma bouche. J’ai tourné la tête vers l’écran de mon ordinateur portable que j’avais connecté sur Bloomberg TV : l’image disparut pour laisser place à mon fond d’écran avec la Lady’s Tower. Puis j’ai senti tous les muscles de mon corps me lâcher et mon dos toucher le cuir de mon fauteuil. Alors je me suis vu moi. Moi, au-dessus de moi. Je regardais mon corps inerte et mes yeux ouverts qui fixaient l’écran avec la tour écossaise, je suis tombé au sol et mes collègues m’ont entouré. Je flottais dans l’open space comme en apesanteur, je voyais tout. Je savais que j’étais mort. Probablement d’un arrêt cardiaque. Mais cette pensée glissait sur moi, c’était juste une constatation qui ne m’inquiétait guère. Au contraire, plus les secondes passaient plus je me sentais heureux et léger, je flottais dans cette salle des marchés puis je traversais la grande baie vitrée pour me retrouver dehors, toujours flottant, au-dessus du parvis de la Défense avec son arche et ses tours. Je levais les yeux vers le ciel, envahi d’un sentiment de bien-être infini lorsqu’une trouée se forma dans les nuages, un phénomène météo que je n’avais jamais observé m’attirait à lui. Enfin, je rentrais dans un couloir de lumière d’une intensité irréelle et qui pourtant ne me faisait pas mal aux yeux. Je savais qu’il y avait d’autres personnes autour de moi, mais je ne pouvais les voir. Je sentais leur présence. Puis la lumière se fit plus intense jusqu’à tout envahir dans une harmonie qui n’est pas de ce monde. J’éprouvais un bonheur que je n’avais jamais ressenti. Tout était simple. Il y avait tout et à la fois il n’y avait rien. Comme si une grandiose symphonie classique résonnait et qu’en même temps le silence régnait. J’étais dans la joie. Non, ce n’est pas le moment. Personne n’a prononcé cette phrase. Ce ne sont pas des mots qui ont été dits. Rien n’a été formulé comme nous l’entendons ici-bas, ni dans une langue précise. C’était d’un autre ordre. Une certitude et à la fois un ordre. Quelque chose s’inversa et je sentais que je repartais en arrière.
J’ai ouvert les yeux dans une ambulance qui roulait vite et dont je percevais la sirène lancinante. Je suis resté en observation à l’hôpital cinq jours. Le médecin qui s’occupait de moi était plus qu’intrigué par mon cas. Je ne présentais pas les séquelles d’une crise cardiaque. Rien n’apparaissait aux différents examens poussés que l’on m’avait fait passer. Et pourtant, selon lui, je suis mort, non pas dans mon bureau mais dans l’ambulance, durant quatre minutes avant que je ne me réveille.
— Vous êtes mort cliniquement, puis vous êtes revenu – et sans aucune séquelle, ajouta-t-il. Cela se nomme une NDE pour near death experience. Il prit un temps et me regarda, mon visage était calme et je souriais sereinement, puis il posa la question :
— Avez-vous vu quelque chose ? Je tournai lentement la tête de gauche à droite, signifiant par là que je n’avais rien vu. C’était comme si la force qui m’avait ramené de la lumière à mon corps m’avait demandé de garder cela pour moi. Ce que je fis.
J’avais compris le sens de la vie et que la mienne ne se passerait désormais plus devant des écrans à suivre la marche folle du monde à coups de milliards. J’ai démissionné, non sans m’être fait copieusement engueuler de n’avoir pris aucune position sur un coup fabuleux qui avait rapporté des centaines de millions à d’autres. Mes employeurs ne sauront jamais la catastrophe qu’ils ont évitée. J’ai vendu toutes mes montres et mes objets et tableaux d’art contemporains. J’ai tout vendu dans mon appartement jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un lit, un canapé et un bureau. Je savais ce que je devais faire, comme un parcours initiatique… me rendre dans la dernière image que j’avais vue de mon « vivant » : la Lady’s Tower, mon fond d’écran. J’ai acheté un billet d’avion pour l’Écosse, les tickets de train et de bus nécessaires, j’ai réservé une chambre d’hôtel. Le jour dit, l’Airbus A320 a décollé de Roissy Charles-de-Gaulle, direction : Edinburgh Airport.
Je commence à l’apercevoir, tout au loin, sur une langue de terre qui se jette dans les flots de Ruby Bay – la baie des grenats, ainsi nommée car on y trouvait les pierres semi-précieuses dans la roche volcanique. C’est un petit rectangle, à contre-jour, posé tout au bout et le ciel est en train de virer au bleu car un vent marin chasse les nuages vers la terre. J’avance toujours. Je me rapproche. La Lady’s Tower tient son nom singulier de lady Janet Anstruther. Fille d’un marchand du village d’Elie, elle était, paraît-il, d’une fascinante beauté et les mauvaises langues lui prêtaient des origines gitanes. Elle cloua le bec à tout le monde en épousant le seigneur de la région, sir John Anstruther, qui était tombé fou amoureux d’elle. Un portrait de Janet fut peint par Joshua Reynolds, on peut le voir à la Tate Gallery de Londres. Janet aimait se baigner à la belle saison et fit construire en 1770 cette tour à son usage exclusif. Elle fit également creuser à même la roche une grotte donnant sur la plage où elle pouvait se déshabiller, car lady Anstruther se baignait… nue ! Après ses longues brasses dans l’eau salée de la mer du Nord, elle remontait en tenue d’Ève dans sa tour et contemplait le ciel et l’eau tout en séchant au soleil. Une cloche était installée non loin et, avant le bain de la beauté, un serviteur l’activait : plus aucun habitant d’Elie n’avait droit d’approcher de la mer et même de regarder dans cette direction. Ses serviteurs tournaient le dos à l’eau et restaient les yeux rivés sur la lande. La cloche ne sonnait à nouveau que lorsque lady Janet avait passé un peignoir. Et la vie reprenait. Et personne, jamais, à part sir John, ne vit lady Janet nue. Sauf peut-être quelques gamins espiègles cachés dans les chardons, mais cela l’histoire ne le dit pas.
Un chemin qui s’achève en une ligne va droit à l’entrée. J’arrive enfin à la tour et la contemple. Il y a deux bancs vides de chaque côté qui se font face. J’entre et me tiens au milieu d’un cercle. Il y a plusieurs arches en fait, que l’on ne pouvait deviner sur les photos et l’on voit la mer depuis chacune ; le ciel est bleu comme si c’était soudainement l’été. J’y suis. Je suis dans la Lady’s Tower, mon fond d’écran. Je touche les pierres pour me convaincre de cette réalité, puis contemple la mer à l’infini, bercé par le bruit du ressac et de la brise qui siffle entre les pierres. Au loin, sur l’horizon, passe une voile blanche. Je tourne lentement sur moi-même, je n’en reviens pas d’être là. Je suis heureux et léger.
Je descends sur la plage et trouve la grotte abritée de la lumière, creusée à même une roche dure comme du fer. C’est là que lady Janet se dévêtait et s’avançait nue jusqu’aux premières vagues. La plage où elle se baignait est pareille à une petite crique de sable pourvue de rochers rouges et ocre, quasiment ronds pour certains, qui font ressembler cette partie de la côte à un décor de science-fiction – une sorte de Mars qui posséderait une mer.
Je remonte près de la tour pour découvrir que l’un des bancs est désormais occupé par une jeune femme qui lit, en plein soleil, ses cheveux noirs et longs balayés par la brise. Elle porte des lunettes et un manteau beige. Je m’assois sur l’autre banc, à plusieurs mètres d’elle. Il ne se passe rien durant une bonne minute. Elle, absorbée par sa lecture, moi par le paysage. Puis elle lève les yeux de son livre et nos regards se croisent. Je lui souris. Je plisse les yeux pour voir la couverture du roman et elle la met bien en évidence devant son visage afin que je la voie.
Dans quelques instants nous engagerons la conversation sur le livre, car moi aussi je l’ai lu, il y a quelques années, puis nous nous retrouverons dans un pub presque désert, près d’une cheminée où rougeoient les restes d’un feu, à échanger en anglais sur la France et l’Écosse, sur mon accent français, sur la Lady’s Tower. L’histoire de me rendre dans mon fond d’écran lui plaît beaucoup. Lorsque je lui nommerai mon ancien métier en lui disant que je l’ai quitté, elle se contentera de hocher la tête gravement. Elle s’appelle Mary, travaille dans une poterie située dans un village proche. Elle fait des vases, des tasses, des assiettes. Je regarde ses mains qui donnent forme à de la terre humide sur un tour de potier. Elle me dira qu’elle est là depuis deux ans. À aucun moment elle ne mentionnera un mari ou un compagnon ; elle m’invitera à passer la voir là-bas, à la poterie, et je penserai que la lumière que j’ai vue m’a peut-être envoyé Mary afin de ne pas me faire regretter mon retour parmi les vivants. Je la regarderai et là, elle tournera son visage vers la vitre ensoleillée et je me demanderai si ce n’est pas avec elle que j’avais rendez-vous.
Rendez-vous depuis toujours.
En fait non, je ne me le demanderai pas.
Je le saurai.
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