Dangereusement douce
Ouverture 17
Depuis le début de l’après-midi, je n’ai eu qu’à attendre l’arrivée de Nathalia. J’avais calé Lemont et Robotti, l’un après l’autre. Mes deux complexes d’Œdipe… c’était la première fois que je les plaçais dans cet ordre et comme si un malin génie avait décidé que c’était inacceptable, les deux ont manqué leurs séances.
Ensemble, les twin complex, comme s’ils s’étaient concertés. J’ai d’ailleurs songé à cette possibilité. Bien que les patients ne se croisent jamais dans la salle d’attente, je ne sais rien de l’escalier de l’immeuble, du hall ou encore du café où peut-être ils attendent avant leur rendez-vous. Garcia, la restauratrice de tableaux, en dépression mélancolique, a bien fait sa vie avec Champerrois, mon maniaque atteint de TOC (troubles obsessionnels compulsifs). Il ne sortait que ganté et se lavait les mains vingt fois par jour. Ils ont brusquement cessé l’analyse, m’annonçant chacun à leur tour leur coup de foudre et la fin de leurs problèmes. Je n’ai jamais su comment ces deux-là s’étaient rencontrés.
— Merci pour la promenade sur la lande écossaise, c’était très revigorant, dis-je.
— Je vous en prie, me répond-elle en souriant sans quitter le mur des yeux.
J’ai, bien sûr, vérifié si la Lady’s Tower existait et j’étais certain de la réponse : les images sont apparues sur mon écran et elles correspondent en tout point à la tour du récit.
— Je suppose que vous êtes déjà allée dans cette région et à l’intérieur de cette tour.
— Jamais. Un jour, j’irai peut-être.
Ment-elle ? Ou pas… comment savoir ?
— Pourtant, on s’y croirait en lisant vos pages.
À nouveau un « Merci » très sage, accompagné d’un : — Ça prouve que je progresse dans mes récits.
L’espace d’un instant, j’ai le sentiment d’être un éditeur qui discute avec un auteur débutant. Du moins j’imagine qu’ils ont ce genre de conversations. Il est temps de reprendre nos rôles respectifs : thérapeute et patient.
— Un homme qui rentre dans son écran d’ordinateur. Dans une image. Pour la vivre en réalité et qui rencontre dans cette même image une femme qui paraît être la promesse de l’amour enfin trouvé.
— Quel beau résumé, fait-elle avec calme.
Je ne relève pas, je poursuis :
— D’un côté, l’image et de l’autre, la vie. La frontière est abolie dans votre récit. Votre métier est de produire des images.
Elle reste silencieuse, puis :
— Il m’a demandé de le photographier dans son appartement. Il avait l’intention de tout vendre. « Je veux garder juste un souvenir de ma vie d’avant et de qui j’étais », m’a-t-il dit. Sur ma photo, il est assis sur son canapé, je lui ai demandé de poser ses mains sur ses genoux et de me regarder fixement. Je voulais que la photo ait un côté David Hockney. Vous voyez les portraits de Hockney ? Cette immobilité un peu étrange.
Je hoche la tête. Je vois très bien qui est David Hockney. Je suis allé à une exposition à Beaubourg avec ma femme. J’en ai vu aussi dans des musées.
— Je lui ai demandé où il voulait partir, poursuit-elle. « Loin, m’a-t-il répondu, mais d’abord j’ai un lieu à visiter », a-t-il ajouté dans un sourire. Il n’a rien dit de plus, je n’ai pas insisté. J’ai fait ma photo. « Je vous ferai signe, un jour », m’a-t-il dit lorsque je lui ai remis le tirage et qu’il m’a réglé en espèces, comme je le fais avec vous. Et c’est vrai, un jour, il y a peu, il m’a fait signe.
— Comment savait-il que vous étiez photographe ?
— Il m’avait vue faire des photos dans la cour : je photographie l’arbre à chaque saison. Nous avions un peu parlé ce jour-là.
Elle ne dit plus rien. Je n’insiste pas. Je reprends mon idée :
— Il entre dans une image, la voit dans la réalité et se libère.
— Il se libère même avant, précise Nathalia, il fait un choix. Il change de vie. Il prend une décision.
— Et vous, Nathalia, quel choix avez-vous fait ?
— Celui de venir vous voir.
— La séance est terminée, dis-je. Elle dépose les billets sur le bureau et, comme à l’usage, un indice.
— Tenez, dit-elle en me tendant une carte de visite imprimée assortie de la photo d’un cottage. C’est l’adresse de leur maison, il y a des chambres d’hôtes, si vous voulez faire un séjour en Écosse, ça a l’air joli.
— Attendez, qui vit dans l’appartement aujourd’hui ?
— Personne, me répond-elle. Les volets sont fermés depuis plusieurs mois. Il ne l’a pas mis en vente. Je pense qu’il a les moyens de le garder.
Elle est partie. Je vais sur le site pour découvrir The Thistle Cottage, l’auberge du chardon. Un couple souriant sur le pas de la porte. Mary et Marc, et quelques lignes biographiques sur chacun, dans l’un des onglets : elle travaille en effet dans une poterie, elle est Écossaise, il est Français, il a fait sa carrière dans la finance internationale avant de choisir a new life. Il est précisé qu’il a également participé en tant que mécène à la restauration de plusieurs phares de la région. Rien sur la near death experience, ni sur le lieu de leur rencontre. Pourtant, deux éléments : le village est tout proche de la tour en question et le second : Marc Lacour existe, j’ai sa photo sous les yeux, sur l’écran du Net. Un homme au sourire franc et apaisé. Les gens qui sont passés de l’autre côté et ont vu ce tunnel et cette lumière ont-ils tous ce sourire ? Que savent-ils que nous ne savons pas ?
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