Dangereusement douce

Antoine Laurain · Chapitre 3 sur 28

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Dangereusement douce

Ouverture 2

Elle s’est assise sur le divan, puis s’est allongée très doucement. Elle doit avoir dans les 30 ans. Son teint est pâle, ce qui fait ressortir le noir d’encre de ses cheveux qui lui tombent sur les épaules. Je crois qu’elle a les yeux bleus. Je n’ai jamais été très doué pour déterminer la couleur des yeux des gens. Récemment, ma femme m’a fait remarquer que mon meilleur ami a les yeux bleu foncé, ce qui est rare. Cela fait trente-trois ans que je le connais. Si l’on m’avait demandé quelle était la couleur de ses yeux, j’aurais répondu : marron ?

Ce genre de détails physiques m’échappe. Je ne vois les êtres que dans leur globalité. Pour Nathalia Guitry, je dirais : jeune femme de 30 ans, jolie brune aux yeux clairs. C’est tout.

Le silence s’est installé depuis une minute environ. J’attends toujours que le patient le rompe, mais cette fois rien ne se produit et le temps passe. On peut laisser le temps de la séance s’écouler ainsi, aucune règle n’oblige à briser ce silence. Au contraire, il peut être considéré comme une entrée en matière. Le silence n’est pas rien.

Nathalia Guitry n’est jamais venue. C’est sa première séance. Je pourrais lui demander comment elle a obtenu mon adresse, mais cela m’a toujours paru sans importance. Les patients me citeraient le nom d’un ami, qui lui aussi vient ou est venu ici, ou encore me donneraient le nom d’un médecin traitant. À mon sens, l’évocation d’autres individus brouille la prise de contact. Il ne doit y avoir dans cette pièce que deux êtres : le patient et moi. C’est suffisant, amplement suffisant.

Nous sommes en hiver et dehors il tombe du grésil. Comme d’habitude, j’ai tiré les rideaux rouges. Le temps influence les déprimés : soleil, neige, pluie, vent, froid ou chaud influent sur l’état et sur le moment. Ici tout est neutre. Doit être neutre. Mon cabinet est conçu comme une sorte d’anti-lieu, géographiquement parlant. Le patient doit oublier sa ville, son pays, son smartphone, son Facebook ou son Instagram. Le bureau, car je préfère dire « bureau » – cela inclut une notion de travail à laquelle je tiens –, le bureau est partout. Comme une île flottante, de continent en continent, de névrose en psychose, de mélancolie en souffrance, de rêve en fantasme. Le bureau est une balise, qui émet des signaux. Si vous la croisez sur votre route, ce n’est pas un hasard, jamais. Vous cherchiez la balise – parfois sans le savoir. Je suis le capitaine de cette balise.

— Docteur Faber ?…

— Je vous écoute, dis-je entre deux vagues de cinquante mètres. Souvent la liaison laisse à désirer, plein de parasites s’immiscent sur la ligne : silence, angoisse, peur, lapsus. Peu importe, le bureau flotte, résiste à toutes les intempéries. Insubmersible et silencieux.

— J’ai l’impression d’être dans un sous-marin, vous savez, ces sous-marins énormes qui avancent en silence sous des kilomètres de glace, dans le plus grand secret. Un patient m’avait dit cela et j’avais souri. J’aurais dû rebondir sur le secret ou la glace comme symptôme d’oppression, mais sur le moment l’image du métal noir glissant sous l’eau gelée en secret m’avait séduit et j’avais juste répondu :

— Oui, c’est un peu ça. Il était content, rassuré, c’était l’essentiel.

Puisqu’elle ne parle ni d’elle, ni du temps, ni de qui l’a envoyée, je vais rompre le silence, on verra bien.

— Vous vous appelez Guitry, vous avez un rapport avec Sacha Guitry ?

Elle sourit, bon point. Le sourire est un peu amer mais c’est déjà ça.

— Aucun… me répond-elle. D’ailleurs Sacha Guitry n’a pas eu d’enfant.

Le silence revient, il ne faut pas le laisser s’installer. J’ai bien envie de rebondir sur Guitry, car elle semble connaître le sujet. Il est même possible que Guitry ne soit pas son nom, je ne vérifie pas les identités de mes patients. Cela n’a aucune importance. J’ai gardé quelques principes de base de l’analyse traditionnelle, comme le règlement de la séance en espèces. Pas de chèques, pas de carte bancaire – pas d’identités vérifiables. Comme je suis médecin, je suis sûr d’avoir rempli des feuilles de soins qui n’ont jamais été présentées à l’administration. De l’analyse traditionnelle, j’ai aussi gardé quelques notions basiques tels les actes manqués, lapsus et autres inconscients. Je m’en sers assez peu mais ils sont là, comme une vieille trousse à outils dans le bas d’un placard. Elle peut toujours servir, même se révéler très utile.

— En quoi puis-je vous être utile, Nathalia ?

— Je pense que j’ai raté ma vie, répond-elle.

J’ai souvent entendu cette phrase entre ces murs. Il y a de nombreuses variantes : J’ai raté ma vie est définitif et annonce un travail long, très long. Je crois que j’ai raté ma vie est inscrit dans le doute, c’est un peu moins grave que la première proposition. De même dans ma vie est ratée, le « je » est absent, la vie est vécue à part. Comme un animal de compagnie avec lequel on vivrait depuis son enfance et dont on n’est pas satisfait. On vit avec un fox-terrier et l’on s’aperçoit qu’en fait on aime les chats du Bengale.

Dans le cas de Nathalia Guitry, qui n’a pas réagi lorsque je l’ai interpellée par son prénom et non par un mademoiselle, ou un vous impersonnel, c’est le verbe penser qui est intéressant.

— Pourquoi pensez-vous cela ?

— Je ne vis rien. Ma vie professionnelle est un échec.

— Quelle est votre profession ?

Elle met quelques secondes de trop avant de me répondre.

— Je suis photographe. Elle sourit de dépit.

— Pourquoi souriez-vous ?

— Je suis une photographe qui ne photographie rien.

— Expliquez-moi cela.

Voilà, à cet instant précis nous rentrons dans l’analyse. Cette phrase qui a l’air banale est le premier contact réel avec le patient.

Expliquez-moi. Nous allons parler de lui, ou d’elle, de son problème ou de ce que parfois il croit être son problème. À moins que celui-ci ne soit qu’un leurre dissimulant des failles plus graves.

— Je n’ai plus de contrats, dit-elle.

— Pourquoi, selon vous ?

— J’ai perdu mon talent.

La dimension romantique, désabusée de cette phrase ne m’échappe pas. Pourtant, le ton définitif qui l’a accompagnée aurait tendance à me mettre sur mes gardes plus que d’habitude.

Je tente un simple, mais indispensable :

— Vous avez perdu le goût de photographier ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Lorsqu’on ne peut pas pratiquer son métier, l’intérêt se perd et le goût disparaît.

J’étais en train d’analyser la phrase afin d’y déceler la faille, mais elle continue :

— C’est comme pour les acteurs, un acteur qui ne peut pas jouer, ça meurt.

Faille. Réponse :

— Cette phrase n’est pas de vous.

— Effectivement, elle est d’un comédien célèbre que j’avais photographié il y a quelques années.

— Donc, vous avez exercé votre métier à un moment donné.

— Oui.

— Et maintenant vous êtes dans le creux et vous ne supportez pas.

Elle ne répond rien. Je m’attendais à un autre « oui » ; Nathalia semble aimer dire cette affirmation, ce qui révèle un caractère déterminé, peut être excessif, mais infiniment vivant. J’ai eu sur mon divan de nombreux patients et patientes qui ânonnaient des : je ne sais pas… Peut-être… Mouais… Mmmmm… Pffff. Quelques secondes passent où j’essaye vaguement d’établir à quelle catégorie appartient Nathalia. Je la placerais dans les déprimés mélancoliques pour commencer.

— Vous souvenez-vous de votre dernière photo ?

— Oui.

— Que représente-t-elle ?

— Un meurtre.

Nathalia est repartie. J’ai fait cesser la séance juste après ces dernières paroles. Il ne faut jamais entrer dans le jeu du patient. La vie ici n’est pas comme la vie au-dehors. Au-dehors, la personne à qui vous annoncez ce genre de choses rebondit dessus avec stupéfaction, les questions fusent, l’attention se fixe et l’adrénaline monte. Ici, non. Ici, c’est différent. Lorsqu’elle s’est relevée et m’a payé, nous avons échangé nos numéros de téléphone portable. Je le fais toujours. En cas d’urgence, un patient peut me joindre tout comme moi je peux le faire. C’est un fil qui nous lie et dont on fera usage – ou pas.

Ma fiche client va se résumer ainsi :

Prénom : Nathalia.

Nom : Guitry.

Objet : A photographié un meurtre.

Symptômes : inactivité.

Pathologie : dépression mélancolique.

Dans une autre colonne, j’écris toujours rapidement les premières idées qui me viennent après la première séance. Cette fois, je griffonne : imaginaire, vérité, mythomanie.

Nous n’avons pas repris de rendez-vous, c’est elle qui doit me recontacter, si elle le souhaite.

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