Dangereusement douce
Ouverture 10
— Vous avez appelé Alice Larjac ? me dit-elle.
— Peut-être, peut-être pas. Vous êtes déçue ?
— De quoi ?
— Que peut-être je ne l’ai pas appelée.
— Non, parce que je ne vous crois pas.
Cette nuit, j’ai fait un rêve étrange. Je me trouvais dans un couloir dont je ne pouvais définir ni la taille ni la longueur.
Devant une lourde porte, je m’apercevais que je ne possédais aucune clef pour l’ouvrir. Et plus le temps passait, plus la nécessité d’ouvrir la porte devenait grande. Je fouillais mes poches. Rien. Je n’avais pas la clef et pourtant dans mon rêve j’étais censé l’avoir.
À un moment je me suis retourné ; à l’autre bout du couloir, loin de moi, j’apercevais Nathalia. Elle tenait dans ses mains ma collection de clefs. Mes yeux, alors, se posèrent sur la porte : elle était entrouverte. Je la poussai et je me retrouvai face à un désert d’une infinie beauté ; tout était silencieux. Devant moi, il y avait une oasis pleine de plantes grasses et j’entendais le roucoulement d’une eau pure. L’allée qui menait vers l’eau fraîche était gardée par des chiens couchés, tous à quelques mètres les uns des autres, les museaux tendus, comme des gardiens tranquilles. Je me suis réveillé.
Durant toute la matinée j’ai joué mentalement avec les trois mots : clef, porte, femme. Je suis arrivé à : femme-porte-clefs. Mais qu’est-ce qu’une femme porte-clefs ? D’où viennent cette oasis et ses chiens bienveillants ? La psychanalyse a ses jeux de mots – elle a aussi ses impasses.
— Pourquoi faut-il « croire », Nathalia ? Ou encore : que faut-il croire ?
— Moi, c’est moi qu’il faut croire.
— Vous ?
— Oui.
— J’aime la façon dont vous dites oui, les déprimés disent rarement oui avec cette intonation.
Je reste silencieux. Je la regarde. Il se produit un phénomène curieux avec Nathalia : j’oublie les traits de son visage dès qu’elle a quitté la pièce. Lorsque j’essaye de repenser à elle les jours suivants, l’image qui m’apparaît est brouillée, comme si elle se trouvait derrière une glace dépolie ; je ne vois plus que du flou, une aura. Hier soir, j’ai fait part de ce phénomène à ma femme et sa réponse m’a pour le moins déconcerté :
— Peut-être qu’elle n’existe pas.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? lui ai-je répondu.
— Je ne sais pas, a-t-elle murmuré, puis elle s’est endormie.
J’ai mis plusieurs heures avant de trouver le sommeil, remuant dans ma tête la phrase énigmatique. Elle n’existe pas. L’absurdité de cette phrase finissait par m’amuser ; j’imaginais Nathalia comme un ange, un elfe, un ectoplasme sorti d’on ne sait où. De ma tête, de toute évidence, c’était la seule issue logique à la phrase, cela voudrait alors dire que je perds la raison. Or je suis parfaitement lucide et les billets que me tend Nathalia sont bien réels.
Je me penche légèrement sans qu’elle s’en aperçoive, je vois ses cils qui recouvrent ses yeux bleus, son teint pâle et la parfaite régularité de ses traits. Comment puis-je oublier le visage d’une aussi jolie jeune femme ?
— Étiez-vous amoureuse durant l’adolescence ?
— Oui.
— D’un garçon qui ne vous regardait pas ?
— Oui, mais je l’ai retrouvé depuis et j’ai eu une liaison avec lui.
— Parce que vous l’aimiez encore ?
— Non. Pour me venger.
— Poursuivez.
— Pour faire ce qui aurait dû avoir lieu à l’époque.
— Pour remettre les choses à leur place ?
— Exactement.
— Que se passe-t-il si les choses ne sont pas à leur place ?
— Le désordre.
— Votre vie est en désordre ?
— Oui.
— Sommes-nous en train de remettre de l’ordre ?
— Je le crois.
— Pourquoi un dessinateur ?
— C’est son métier.
— Dans votre récit.
— Dans la vie.
— Je sais qu’il existe. J’ai vérifié sur le Net. Il y a peu de photos de lui. C’est un homme mince.
— Il existe.
— Comme Alice Larjac ?
— Oui.
— Ils existent tous ?
— Tous.
— Et vous connaissez leurs vies ?
— Oui.
— Son après-midi au Luxembourg, sa rencontre avec cette ancienne camarade de classe ? Comment est-ce possible ?
— Il a jeté son journal à la poubelle, je l’ai récupéré.
Je suis en train de me demander si je l’ai déjà prise en défaut. Elle a toujours réponse à tout, mes arguments contraires viennent régulièrement se briser sur sa logique évidente. D’habitude mes patients maugréent, essayent de s’enfermer dans le mensonge en pensant que je ne serai pas dupe, comme des gamins pris en flagrant délit et qui inventent des histoires abracadabrantes pour éviter les heures de colle. Quand est-ce qu’un jour tous les patients du divan vont comprendre que je n’ai pas de colle à donner ? Nathalia l’a compris : si je lui en donnais une, elle la sécherait avec insolence.
— Avez-vous eu des problèmes de poids à l’adolescence ?
— Oui.
Cette réponse me soulage, car je suis presque sûr que Nathalia invente ses récits. Malgré les explications logiques qu’elle donne à toutes mes questions, elle me parle d’elle à travers des personnages. Ma stratégie fonctionne.
En me réglant, elle me tend un carton coloré.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une invitation, à une séance de dédicace.
Elle est partie. Je regarde le carton coloré et je ne peux m’empêcher de sourire, puis je le pose et mes yeux vont vers le divan. Nathalia… j’essaye de revoir son visage, à nouveau tout est brouillé, seuls des détails extraordinairement précis me reviennent : ses yeux et ses cils, l’ourlet de ses oreilles, cette fossette à la commissure des lèvres, à gauche, et qui n’a pas sa jumelle à droite. Fragmenté, comme si elle se penchait vers un miroir détruit au sol, son visage apparaît par détail dans les éclats. L’analyste est une sorte de miroir dans lequel se regarde le patient.
Dans ce cas, pourquoi suis-je si brisé ?
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