Dangereusement douce
Ouverture 26
Lorsqu’elle est rentrée du journal, je l’attendais assis derrière mon bureau. Elle a poussé la porte et s’est avancée vers moi. Elle n’a rien dit puis a tourné la tête vers la cheminée du bureau qui jamais ne fonctionne et maintenant consumait les tirages et les négatifs de Nathalia ainsi que les récits des étages. Quand elle est arrivée face à moi, nous nous sommes regardés en silence, puis ses yeux se sont baissés vers mon bureau. Là où d’habitude sont alignées côte à côte, dans un ordre méticuleux, les neuf clefs en fer forgé avec leurs anneaux coulissants en forme de cœur. Ma femme a hoché la tête en silence puis a reposé les yeux sur l’âtre de la cheminée. J’ai bien senti qu’elle avait un doute. Elle m’a dit :
— Ils étaient inventés ces récits, n’est-ce pas ?
Et sans remords aucun, car si je dois payer un jour ce ne sera pas dans cette vie, mais dans un ailleurs improbable, devant le grand analyste, celui qu’on ne règle pas en espèces et avec qui le travail dure une éternité. Oui, sans remords, j’ai répondu :
— Bien sûr. Ils étaient inventés.
C’est là que la douleur définitive m’a prise. D’abord dans le bras gauche puis rapidement elle a gagné la poitrine, transformant mon sang en poison. J’ai demandé à ma femme de me laisser seul un instant. De plus en plus oppressante à chaque pulsion de l’aorte, la douleur s’est ensuite installée dans toute la cage thoracique, l’envahissant comme une tache d’encre sur un buvard ; mon teint a viré au gris et mes mains se sont glacées.
Alors que mon sang se changeait en encre et que la pompe cardiaque vacillait, j’ai pensé que c’était mieux ainsi. J’ai pensé à Catherine, ma lointaine fille pour qui je n’ai pas été le père idéal et qui certainement allait désormais me trouver des qualités que je n’avais pas. L’image du perroquet jaune et bleu est revenue et j’ai souri en me remémorant la théorie sur la longévité du volatile. J’ai pensé que cette fois ma certitude était certaine.
Dans un effort surhumain, je me suis levé pour faire ce que jamais je n’aie fait auparavant : m’allonger sur le divan.
Dans mes dernières secondes, j’ai pensé à Nathalia et à mes clefs passe-partout qu’elle emportait avec elle. À elle d’ouvrir d’autres portes désormais, en ce qui me concernait toutes les serrures étaient en train de se refermer. Cette phrase étrange de ma femme à son sujet – « peut-être qu’elle n’existe pas » – ne me tourmentait plus, bien au contraire, dans la confusion de mes derniers instants je la mélangeais avec celle de Jung sur le destin. Enfin, je voyais le visage de Nathalia, cette fois je n’avais plus d’absence de mémoire sur son physique, elle m’apparaissait avec une netteté surréelle et je finissais par penser qu’elle était ma mort. Je ne l’avais jamais imaginée si belle et si douce, avec des yeux si bleus. Son visage s’approchait du mien, je la serrais contre moi en passant ma main dans ses cheveux brillants, ma joue contre son cou, et lorsque j’ai perdu connaissance, j’éprouvais un sentiment de joie qui n’est pas de ce monde.
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